Les organisations étudiantes et lycéennes se mobilisent

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Elles appellent à une journée nationale d’actions le 9 mars contre un texte qui contribuerait à davantage précariser les jeunes.

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Pour le moment, la mobilisation n’a pas vraiment commencé. Certains étudiants et lycéens sont encore en vacances ou en sortent juste. Mais les organisations étudiantes et de la jeunesse n’entendent pas faire de la figuration dans la contestation du projet de loi de réforme du Code du travail porté par la ministre du travail, Myriam El Khomri.

Faute de pouvoir agir physiquement, la fronde s’est d’abord jouée sur Internet, notamment via les réseaux sociaux et la pétition en ligne au succès fulgurant lancée sur la plateforme Change. org. À ce jour, près de 792 000 signatures ont été récoltées.

Le défi est de parvenir à transposer cette opposition virtuelle dans la rue. Le report annoncé de la présentation du texte en Conseil des ministres au 24 mars n’a pas enrayé les velléités de mobilisation étudiante et lycéenne. Les jeunes mobilisés entendent obtenir un retrait pur et simple de ce pré-projet. Ce premier recul est, disent-ils, un signe encourageant et démontre la possibilité de se faire entendre.

Ce texte cristallise toutes les oppositions. Sur le fond, toutes les organisations étudiantes et lycéennes fustigent un projet de loi qui aggraverait la précarité dont la jeunesse serait la première victime. Des arguments développés dans un appel commun (à lire en intégralité ici) baptisé « Précaires un jour, précaires toujours ? Les jeunes, étudiant.e.s, et lycéen.ne.s disent non au projet de loi Travail ! », signé par la CGT Jeunes, Solidaires étudiant-e-s, Unef, FIDL, SGL, UNL, DIDF Jeunes, Génération précaire, JOC, Maison des potes, MRJC, OLF, SOS Racisme, AL, Ensemble, Jeunes écologistes, Jeunes socialistes, Mouvement des jeunes communistes, ND Campus, NPA Jeune, Réseau jeune du Parti de gauche et l’UEC.

De l’aveu de William Martinet, président de l’organisation majoritaire étudiante, l’Unef, il n’a pas été difficile de trouver un terrain d’entente commun entre toutes ces organisations. Au contraire, pour lui, cette unanimité entre les forces en présence révèle les faiblesses et la dangerosité de cette réforme du Code du travail. L’opposition à ce projet prévaut sur les désaccords idéologiques pouvant exister à la marge entre ces différents protagonistes.

Le président de l’Unef justifie l’appel à la mobilisation comme le résultat « d’un ras-le-bol vis-à-vis de cette précarité qu’on nous promet. Nous sommes déjà vulnérables durant la période de nos études puis durant notre insertion professionnelle. Nous avons face à nous un tunnel de précarité. Là, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase ». Un sentiment partagé par tous.

Dans l’appel commun, les organisations dénoncent « le contenu de ce projet, directement inspiré des revendications du Medef, [qui] représente un véritable retour au siècle dernier pour le monde du travail avec une fois de plus les jeunes comme cibles favorites. Les accords seraient négociés au sein de l'entreprise et primeraient sur les accords de branche et le Code du travail, exerçant un dangereux chantage pour les salarié.e.s. Ceux-ci auront pour conséquences d'imposer des augmentations de temps de travail et des baisses de salaire aux salarié.e.s. ».

Deux mesures concentrent la réprobation de ces organisations : l’allongement du temps de travail des apprentis de moins de 18 ans. Il pourra être porté jusqu’à 10 heures par jour et 40 heures par semaine. Actuellement, les apprentis travaillent 8 heures par jour et 35 heures par semaine. Le second point d’achoppement concerne le plafonnement des indemnités prud'homales. Une mesure qui fragiliserait les jeunes salariés en cas de licenciement abusif, puisque les indemnités seront plafonnées et fixées en fonction de l’ancienneté dans l’entreprise. De fait, les derniers arrivés seront pénalisés. Des propositions pourfendues par les organisations de la jeunesse tant leur inspiration est jugée comme étant « de droite ».

C’est justement pour défendre son idée de la gauche que Benjamin Lucas, président du Mouvement des jeunes socialistes, s’engage dans la bataille. « Ce texte propose des mesures inacceptables, loin de l’esprit d’un gouvernement de gauche. Il y a une remise en cause du temps de travail et un licenciement facilité. »

William Martinet (Unef) est lui aussi perturbé par le brouillage du clivage gauche-droite opéré par ce texte : « On ne voit pas la différence entre la gauche et droite. On nous demande de choisir entre être chômeur ou précaire. C’est ce que nous demandait Villepin il y a dix ans et c’est que veut Valls. On nous prend pour des idiots. On ne veut pas choisir entre les deux. Ce qui est sûr, c’est que cela contribue à la défiance et aggrave la fracture entre jeunes et politiques. Ce gouvernement ressemble peu ou prou à la majorité précédente et on voit bien que l’alternance politique ne change rien. » Selon lui, la déception de ces jeunes qui ont cru les promesses de François Hollande, va aussi être un moteur à la mobilisation.

Ceux qui se vivent comme « une génération sacrifiée » ou encore comme une « variable d’ajustement » sont en colère car la précarité impacte leur vie quotidienne dans des gestes anodins comme pouvoir contracter un prêt bancaire ou louer un appartement facilement. Ils sont encore plus ulcérés, disent-ils, lorsqu’ils se souviennent que François Hollande s’est targué de vouloir accorder la priorité à la jeunesse.

À la FIDL, Louise, porte-parole du syndicat lycéen, voit dans ce texte « une promesse brisée ». À ses yeux, ces dispositions ne portent pas en elles l’idée qu’elle se fait d’une société progressiste. « Nous ne sommes pas en Chine ou au XIXe siècle pour accepter ce genre de mesures », conclut-elle. « Nous avons vécu cette annonce comme un tremblement de terre », raconte Vincent, du collectif Génération précaire. Pour lui, d’habitude mobilisé sur la question des stages abusifs, le scandale réside dans le fait qu’une « épée de Damoclès planera sans cesse au-dessus de la tête de ceux qui auront la chance d’être salariés en CDI ».

En attendant, tous conviennent que l’un des paris réside dans leur capacité à faire de la pédagogie car le Code du travail peut parfois être ardu. Il faut aussi faire en sorte que la mobilisation ne se cantonne pas à la sphère numérique. Aussi veillent-ils à mettre en avant des arguments simples pour convaincre les troupes de se mobiliser physiquement, y compris parmi les plus jeunes. « Il existe des choses très simples dans ce texte. Par exemple, la suppression des jours de congés en cas de décès d’un proche est quelque chose de très facile à faire comprendre », explique Vincent, de Génération précaire. À la FIDL, par exemple, on s’est emparés de la question des mineurs apprentis.

Samya Mokhtar, présidente de l’Union nationale lycéenne (UNL), explique que les forces s’organisent peu à peu pour donner corps à une campagne de mobilisation dans les lycées : « Globalement, sur le milieu lycéen c’est en train de prendre. Les jeunes ont conscience des problématiques qui se posent. Mais nous devons mener un travail en continu pour susciter l’intérêt. »

L’ombre du CPE plane. Les manifestations qui avaient contraint le gouvernement Villepin à reculer sur son idée d’instaurer un contrat de travail spécifique pour les moins de 26 ans, qui facilitait le licenciement dans les deux premières années, voilà tout juste dix ans, restent dans toutes les mémoires.

Seul Benjamin Lucas du MJS est un peu plus frileux à l’idée de rejouer les manifestations de 2006. « Je ne souhaite pas une mise en échec de ma famille politique par les siens. Je pense qu’on n’en arrivera pas là. Le report est déjà un premier signal. Il faut en appeler au président de la République qui est un homme de synthèse pour trouver une voie de compromis. Il n’est dans l’intérêt de personne de voir la gauche affronter la gauche. » Pour autant, il reste entièrement mobilisé pour la manifestation du 9 mars.

Les modalités précises restent à établir puisque des initiatives disparates fleurissent çà et là. L’idée étant désormais pour ces organisations d’unifier les points de rendez-vous. Le mot d’ordre est clair, tous veulent obtenir le retrait du texte, une réécriture ne serait pas suffisante, « sauf à partir d’une feuille blanche », explique Benjamin Lucas. Pour l'heure, les éléments de langage sont déjà prêts : « C’est un premier tour de chauffe », disent en chœur les leaders de l’Unef et du MJS.

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