Hollande renoue avec la « Troisième alliance »

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Mediapart a retrouvé l’origine du « cap » élyséen exprimé jeudi soir sur France 2. Ce fameux « hollandisme » était déjà tout entier contenu dans un ouvrage de Max Gallo publié en 1984, « discuté et enrichi » par le jeune énarque François Hollande. Retour vers le futur, où l'on voit déjà érigé le « bricolage pragmatique » en référence de gouvernement.

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Chassez le naturel, il revient au (Max) Gallo. Jeudi soir, à la fin de son entretien avec David Pujadas, sur France 2, le président de la République a tenté en quelques mots de définir le « hollandisme » : « Ce n'est pas à moi de le dire, mais à d'autres de le comprendre. (…) Je trouve qu'en ce moment, les radicalités, une montée des excès, une violence que je constate dans la rue, et qu'on constate aussi dans l'expression. Je ne veux pas de cette République. Ma République, elle doit être exemplaire et apaisée. »

Tentons donc « de le comprendre ». Aux sources théoriques de François Hollande, avec lesquelles il renoue aujourd’hui, il n’y a pas que le « pari démocrate », lancé dans une tribune du Monde en décembre 1984 (lire notre analyse). Un an avant cet engagement moderniste, où il appelait à se positionner « au-delà du clivage gauche-droite », autour d’un « consensus stratégique entre nous et les courants démocratiques du pays », la pensée de François Hollande s’est déjà mise en branle et transparaît – avec toute son actualité – dans un livre de… Max Gallo, alors porte-parole du gouvernement de Pierre Mauroy. Intitulé La troisième alliance. Pour un nouvel individualisme (Éditions Fayard, janvier 1984), l’essai de l’écrivain-historien-romancier commence ainsi par une dédicace à un jeune homme alors inconnu.

Dédicace, au début de l'ouvrage de Max Gallo, La Troisième Alliance Dédicace, au début de l'ouvrage de Max Gallo, La Troisième Alliance

« C’est quand même mon texte », assure aujourd’hui Max Gallo, dont l'actuel président de la République était très proche il y a 30 ans. Alors jeune énarque ayant commencé sa carrière au cabinet de Jacques Attali, François Hollande a ensuite été le directeur de cabinet au porte-parolat du gouvernement. Ainsi qu’on peut le lire dans la biographie de Serge Raffy (Itinéraire secret, Plon, 2012 – lire ici), le quinquagénaire Gallo va alors partager les soirées de la bande de trentenaires de la promotion Voltaire. Hollande est alors pour cet ancien proche de Jean-Pierre Chevènement un « disciple loyal et zélé », qui n’hésite pas à mettre sa plume ou sa voix au service de la mitterrandie au pouvoir (voir ici l’épisode Caton, où François Hollande se fait passer pour un dirigeant de droite ayant écrit un pamphlet anonyme).

« Il était tout jeune, mais avait déjà une réflexion et une expérience politique, explique Gallo. J’ai pensé que s’il voulait peser dans le parti, avec le groupe des transcourants alors en formation, il fallait donner un contenu idéologique et une assise théorique au tournant de la rigueur. Ce texte reflète bien ce que nous pensions alors. » Après un an passé à diriger son cabinet, François Hollande suivra Max Gallo en juin 1985 au Matin de Paris, après qu’il en fut nommé directeur de la rédaction. À ses côtés, François Hollande sera à la fois son conseiller spécial et un chroniqueur économique, qui officiera six mois durant dans les colonnes du quotidien lancé par Claude Perdriel et racheté par Max Théret (lire sur Rue 89 l’analyse de ses chroniques de l’époque).

Ainsi que le note à l’époque Le Monde diplomatique, La troisième alliance apparaît comme la première tentative de rompre avec « le silence des intellectuels de gauche », constat livré dans une enquête retentissante de Philippe Boggio dans Le Monde (le 27 juillet 1983), pointant l’absence de soutien de la sphère intellectuelle au mitterrandisme et l’expliquant notamment par l’alliance avec les communistes, alors fidèles à la ligne stalinienne de Moscou.

À la relecture, plus de trente ans après, La troisième alliance offre une saisissante clé de compréhension du « hollandisme au pouvoir », esquissant déjà une théorie et une pratique qui ne se démentent pas, après dix mois de présence à l’Élysée.

Eloge de la liberté, acceptation du libéralisme

En parcourant l’ouvrage, on reconnaît aisément la plume de Max Gallo à travers des constats historiques teintés de fierté nationaliste exacerbée, d’hommages à la civilisation chrétienne ou à la révolution française, que ce converti au sarkozysme et Académicien ne démentirait pas trente ans après. Mais on tombe aussi sur plusieurs passages, qui, par leur « désir de modernité », d’européisme et d’odes à la libre entreprise, semblent davantage coller à la plume Hollande, tant ils n’ont ensuite jamais fait partie du corpus politique de Max Gallo. Et qui, en tout cas, résonne avec acuité par rapport à la situation politico-économique actuelle.

Si les contextes de ce début d’année 1984 et de la France de 2012 sont bien différents, il est par exemple frappant de remarquer combien le constat fait par Max Gallo sur la situation politique rejoint celui fait par les proches du locataire de l’Élysée. La victoire de 1981 s’est ainsi faite, lit-on, « dans un creux de la pensée », voyant le pays décalé face à la « contre-révolution culturelle » et l’essor de l’ultra-libéralisme de Reagan et Thatcher. « La gauche est gênée par son rapport ambigu à l’État, engluée par une vision du monde marquée par l’utopie, incapable de se battre sur le terrain idéologique », écrit alors Gallo (p. 115). Peu ou prou le même discours tenu par une bonne partie du PS sur la victoire de 2012, survenue dans une France droitisée et une Europe très majoritairement conservatrice, rendant très complexe, voire trop compliquée, la bataille idéologique (lire notre analyse du dernier congrès de Toulouse).

 

Mais que se cache-t-il derrière cette Troisième alliance prônée par Max Gallo et « enrichie » par François Hollande ? Pas une tentative de définir un nouveau chemin idéologique, type « troisième voie » de Tony Blair. Juste une définition un peu absconse des conditions d’existence d’une nouvelle harmonie politique entre les individus, après celle des sociétés agraires (la première alliance), puis celle de la révolution industrielle (la deuxième alliance). Quand les deux précédentes se seraient « créées spontanément entre les hommes », celle-ci serait « lucide » et aurait pour visée une « modernité aux antipodes du libéralisme et du totalitarisme ». (pp. 56-59)

Le duo Gallo/Hollande penche clairement pour « la liberté avant tout ». Si le candidat Hollande a fait sa campagne présidentielle autour de la République de l’égalité, le président semble retrouver les accents du jeune énarque débutant en politique, pour qui liberté rime avec libéralisme assumé. La page 199, s’il est impossible de l’affirmer certainement, a tout du Hollande qui s’apprête à créer les « transcourants » au PS dans le sillage de Jacques Delors, plutôt que du Gallo député européen à tendance souverainiste sous l’égide de Chevènement. « On ne peut plus ignorer le lien entre la liberté de l’individu et la liberté d’entreprendre, entre le dynamisme social et le marché, entre la société ouverte et le profit », y est-il écrit. Ou encore : « L’existence d’un marché important contribue à maintenir une société ouverte, mobile et flexible. »

Au fil des lignes, il est recommandé de « ne pas étouffer les entreprises dans un carcan de lois et de contraintes », et d’« oublier les rêveries d’économistes idéologiques », pour mieux « tirer les conséquences des mécanismes du marché : reconnaissance de la réussite, d’une légitimité d’une rémunération de l’initiative, acceptation dans la structure sociale d’une hiérarchie. Les principes sacrés de la gauche ne sont en rien remis en cause par cette reconnaissance des réalités ».

Pour accompagner cet accroissement de liberté, Max Gallo définit un nouveau rôle de l’État, qui ne dénote pas dans les six premiers mois du quinquennat de François Hollande, entre compromis social et pacte de compétitivité. « Non pas un État mou, lit-on dans La troisième alliance, mais un État allégé, flexible, graduant et proportionnant son action à la forme et à la diversité de la demande sociale » (p. 205), qui « suppose avant tout un effort de déréglementation » (p. 206). La définition de l’action politique telle que la rêve l’ancien porte-parole de Mauroy et son directeur de cabinet se résume en un objectif : « Gouverner, c’est changer en mieux le rapport entre l’État et l’individu » (p. 20), afin de trouver la voie d’« un individualisme de l’intelligence ». Et de redéfinir du coup l’essence du socialisme, qui, « loin d’être un collectivisme, se donne pour but de permettre à tout homme d’acquérir les droits de l’individu. Aussi le socialisme est-il avant tout un individualisme » (p. 192).

Le « bricolage pragmatique » comme méthode déjà énoncée

Déjà en 1984, le socialisme à la sauce Gallo/Hollande se veut en rupture avec l’union de la gauche traditionnelle. « Qu’il faille revendiquer notre histoire, oui ! Mais à s’en tenir là, on est assuré de perdre » (p. 140). Le rapport de forces avec sa gauche, dans une configuration et dans un contexte aujourd'hui bien différents (nous sommes cinq ans avant la chute du mur, le PCF a fait 20 % en 1981) est tout de même appréhendé de façon similaire à aujourd'hui. Les communiste sont décrits comme « une de ces forces de conservation qui peuvent être facteurs de ralentissement du mouvement » (p. 99). Plutôt que de s’attacher « à des thèmes chargés d’affectivité et de souvenirs historiques », qui rendraient impossibles la compréhension « du contemporain » et « une analyse fine des classes sociales » (p. 153), Max Gallo et François Hollande définissent une règle qui habitera le second durant toute sa carrière politique à venir : « L’adaptation demeure une nécessité. »

François Hollande en 1985 © DR François Hollande en 1985 © DR
S’en suit une illustration à propos de l’attitude à adopter face aux mineurs du charbonnage, alors que les dernières mines sont fermées les unes après les autres par le pouvoir socialiste. « Mieux vaut, avec les mêmes financements, investir dans les innovations technologiques et créer des secteurs de pointe, qui offriront des emplois durables aux enfants de mineurs » (p. 154), est-il écrit, dans un raisonnement dont l’écho raisonne avec acuité face à la stratégie développée par François Hollande dans le dossier de la sidérurgie aujourd’hui.

À cette époque, le regard vers le centre apparaît comme une solution (le gouvernement Rocard de 1988 s’ouvrira d’ailleurs à quelques ministres centristes). Sans que cette stratégie ne soit définie comme telle, l’hypothèse d’un renversement de coalition semble s’inscrire dans le projet de « troisième alliance ». « Il faut oser. Il n’est plus temps pour la gauche, en fonction d’anciens clivages qui ont servi de discriminants aux précédents, de camper sur ses vieux rivages », est-il ainsi écrit, la gauche ne pouvant « se réduire à un social-corporatisme » (p. 180). Après une allusion au Bad-Godesberg des socialistes allemands, le constat est alors implacable : « Il faut opérer une révision, une adaptation » (p. 182). Et le diagnostic édicté une centaine de pages auparavant, est confirmé : « La gauche n’est pas seule sur l’échiquier politique français. Pour que la troisième alliance puisse naître, il faut une union de tous ceux qui privilégient la lucidité, le réalisme, l’intelligence de la situation mondiale » (p. 97-98).

Le fameux « pragmatisme à la Hollande » est ici dessiné, mais ses contours montrent déjà combien il définit surtout une social-démocratie prête à se convertir au libéralisme, alors même que la première gauche mitterrandienne est au pouvoir depuis moins de quatre ans. Ainsi, on peut lire : « La France a longtemps souffert de sa méfiance à l’égard de l’industrie », ou une critique de sa « tendance au repli et à la protection », comme sa « contestation de la compétition et du profit » (p. 75). À l’inverse, le duo Gallo/Hollande vante « le sens de la politique de rigueur », qui rappelle la phrase de campagne du candidat socialiste : « Je veux donner du sens à la rigueur. »

Max Gallo en 2007 © Reuters Max Gallo en 2007 © Reuters
En 1984, cela pouvait se résumer comme suit : « le courage politique doit coïncider avec la lucidité économique » (p. 77). Puis, plus explicite encore : « La rigueur n’est pas une improvisation politique dictée par les nécessités immédiates, elle est la seule façon d’éviter de sombrer et de disparaître. » Et pour « assurer la mutation de notre appareil économique sans désordre », est érigé en priorité « l’acharnement industriel », la « compétitivité extérieure » et « la formation professionnelle ». (p. 78)

Pour mener à bien cette « troisième alliance », il est jugé nécessaire d’instaurer un « climat de tolérance ». Comme un préalable de la « France apaisée » défendue par l’actuel président. Les avertissements lancés à la gauche par le ministre écrivain et le jeune énarque sont aujourd’hui les mêmes que Hollande lance depuis l’Elysée, pour justifier les premiers mois de sa politique. Il est ainsi important pour la gauche de « prendre conscience de l’enjeu » (p. 86). « Si forts et convaincants que soient ses discours, si exigeante que soit sa morale, si incontestable que soit sa volonté de changement, la gauche doit tenir compte des faits. Son message d’espoir doit être une lettre de raison » (p. 96).

La méthode avancée présente également des airs de « vu depuis ». « Il faut passer en permanence des compromis entre conservateurs et innovateurs » (p. 62), afin de mener une « gestion douce du progrès » (p. 159). Le tout résumé en une maxime (p. 174), qui résonne, à trente ans d'écart, avec la « boîte à outils » défendue par Hollande ce jeudi soir France 2 : « Il nous faut bricoler pragmatiquement, tout en pensant le global ». Une bonne définition des débuts du quinquennat Hollande. La pensée globale en moins.

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