Affaire Benalla: le conseiller spécial d’Emmanuel Macron ciblé

Un syndicat de policiers, partie civile dans l’affaire des « faux policiers » de l’Élysée, vient de demander l’audition d’Ismaël Emelien, conseiller spécial de Macron, accusé d’avoir détenu le CD-Rom montrant les images volées de la vidéosurveillance des violences du 1er mai. Mediapart a consulté les pièces de l’enquête qui embarrassent ce collaborateur du président.

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Plus d’un mois après le début de l’affaire des « faux policiers » de l’Élysée, l’audition du conseiller spécial Ismaël Emelien se fait attendre. Ce proche collaborateur d’Emmanuel Macron n’a joué aucun rôle dans les incidents du 1er mai, mais il a récupéré le CD-Rom de la vidéosurveillance des incidents ayant eu lieu sur la place de la Contrescarpe, dans le Ve arrondissement de Paris. Ce document, sorti illégalement des archives de la préfecture de police le 18 juillet, au moment des premières révélations du Monde, est aujourd’hui considéré par les juges comme un « recel de détournement d’images issues d’un système de vidéo-protection ». C’est Alexandre Benalla lui-même qui a impliqué le conseiller du président de la République devant les enquêteurs.

Mais depuis, plus rien.

Emmanuel Macron et Alexandre Benalla. © Reuters Emmanuel Macron et Alexandre Benalla. © Reuters
Un syndicat de policiers, partie civile dans le dossier, VIGI-Mi, a donc demandé officiellement aux juges, mercredi 29 août, l’audition d’Ismaël Emelien « dans les meilleurs délais », par l’intermédiaire de l’avocat Me Yassine Bouzrou. Comme Mediapart l’a signalé, plusieurs comptes Twitter, soutiens de LREM, ont diffusé jeudi 19 juillet des images de la vidéosurveillance de la place de la Contrescarpe, avant de les effacer. Ces images communiquées par les policiers de la préfecture de police à Benalla, puis à Emelien, auraient été utilisées durant plusieurs heures sur les réseaux sociaux afin de prouver l’agressivité des manifestants et le bien-fondé de la riposte policière. Avant de réaliser que ce matériel ne pouvait en aucun cas être diffusé.

Ces faits ont depuis valu des mises en examen à plusieurs fonctionnaires de police parisiens, en plus de Benalla.

Comme l’a signalé Le Monde, Alexandre Benalla a déclaré avoir prévenu le conseiller spécial d’Emmanuel Macron peu après avoir récupéré l’enregistrement. « J’ai avisé Ismaël Emelien que j’étais en possession d’une vidéo que je n’avais pas visionnée et sur laquelle on voyait apparemment l’individu que j’avais maîtrisé jeter un ou des projectiles sur les CRS, a expliqué Benalla dans un procès-verbal dont Mediapart a pu prendre connaissance. Il m’a demandé de lui apporter cette vidéo au Palais dès le lendemain matin, ce que j’ai fait. […] Le lendemain matin à 8 h 30, j’ai emmené ce CD à Ismaël qui n’en connaissait pas plus que moi la nature. »

L’ex-chargé de mission de l’Élysée assure aux enquêteurs qu’il ne sait rien de l’utilisation qu’Emelien compte faire de cette vidéo. « J’ignore précisément pourquoi il voulait que je la lui remette et j’ignore l’usage qu’il en a fait », déclare Benalla. Il comprend « qu’il y avait un problème » lorsqu’il commence à recevoir « de nombreux appels » de deux de ses interlocuteurs à la préfecture : Laurent Simonin, chef d’état-major adjoint à la Direction de l’ordre public et de la circulation (DOPC), et Jean-Yves Hunault, officier de liaison de la préfecture à l’Élysée, qui lui demandent « de leur ramener en urgence le CD ». Le document ne pouvait sortir de la préfecture de police.

« Tous les deux, tour à tour, m’ont dit que je n’avais pas le droit d’avoir cette vidéo. […] Ils m’ont dit qu’ils me l’avaient donnée mais qu’en fait, c’était une preuve dans le cadre de l’enquête, et que c’est la police judiciaire qui devait en être le destinataire. J’ai demandé d’où sortait cette vidéo, je n’ai pas eu de réponse », poursuit Benalla.

Ismaël Emelien, conseiller spécial d'Emmanuel Macron. © Capture d'écran TF1 Ismaël Emelien, conseiller spécial d'Emmanuel Macron. © Capture d'écran TF1

C’est un troisième fonctionnaire, Maxence Creusat, commissaire à la DOPC, le seul à avoir été présent place de la Contrescarpe, qui avait pensé que « les images pouvaient intéresser l’Élysée ». Il en parle à Laurent Simonin, peu après la mise en ligne de l’article du Monde, le 18 juillet vers 21 heures. « Je dis à Laurent Simonin : “Je crois qu’on a la vidéo [à la préfecture de police] de la place de la Contrescarpe où on aperçoit Benalla et l’individu interpellé jeter la bouteille de bière.” » Le gradé le rappelle une heure plus tard et lui dit : « Oui ça intéresse. » Comprendre : l’Élysée.

Le commissaire Creusat reçoit peu après un appel de Jean-Yves Hunault qui propose de le rejoindre à la préfecture de police, la « PP ». Il explique qu’il tente, en vain, de copier le CD à son bureau, puis chez lui, et qu’il se résout à remettre l’original de la préfecture à Hunault. « J’étais dans un état de fatigue considérable », se justifie-t-il aujourd'hui.

Le récit d’Alexandre Benalla coïncide avec celui du commissaire. Il a été prévenu par Laurent Simonin vers 22 heures, le 18 juillet. « Sur cette vidéo, [Simonin] m’a dit que l’on distinguait cet homme en train de jeter une ou des bouteilles sur les CRS, a expliqué Benalla. Il m’a demandé si ça m’intéressait d’avoir cette vidéo, je lui ai répondu que, oui, pour essayer de faire stopper ceux qui disaient qu’il s’agissait d’un gentil manifestant. Il m’a alors dit que Jean-Yves Hunault prenait en charge cette vidéo sur un support et venait me l’amener. »

Tard dans la soirée, dans un restaurant rue du Colisée, le fonctionnaire remet à Benalla « le CD dans une boîte en plastique ». Le « M. Sécurité » d’Emmanuel Macron avertit alors Emelien, qui n'a pas donné suite à notre demande d'entretien.

Le lendemain matin, après plusieurs échanges téléphoniques avec la hiérarchie, le commissaire Creusat prévient le patron de la DOPC, Alain Gibelin, des faits survenus la veille et, à sa demande, rédige deux rapports. « À partir de ce moment-là, tous les hauts cadres de la DOPC et du cabinet du préfet essaient de se défendre pour ne pas être emportés par la vague médiatique et font mine de découvrir l’existence et l’importance de M. Benalla, relate Maxence Creusat. J’apprends ma mesure de suspension le soir même. »

Lors de son audition par la commission d’enquête du Sénat, le préfet Michel Delpuech a dit avoir été informé le 19 juillet vers 14 heures, par Alain Gibelin, de ce que le commissaire Creusat venait de lui révéler avoir fait : « Récupérer les images qui avaient été prises place de la Contrescarpe, pour aller les apporter à M. Benalla. » En possession des confessions écrites des fonctionnaires, le préfet a informé le ministre et saisi le procureur de la République, ouvrant la voie à une enquête judiciaire.

Prévenu par la préfecture, l’Élysée a simultanément « restitué » la copie de la vidéosurveillance en sa possession, en la communiquant le même jour au procureur de la République, a expliqué Alexis Kohler, le secrétaire général de l’Élysée, lors de son audition au Sénat.

Le soir des incidents du 1er mai, Alexandre Benalla avait déjà informé Alexis Kohler du fait qu’il avait été filmé en mauvaise posture, mais cette fois par un manifestant, et qu’une vidéo avait été mise en ligne sur les réseaux sociaux. Le chargé de mission l’avait appris alors qu’il se trouvait « pour débriefer » dans la salle de commandement de la préfecture. Le ministre de l’intérieur Gérard Collomb, venu faire le bilan de la journée avec le préfet Delpuech, l’avait salué.

« À un moment, dans le fond de la salle de commandement, deux opérateurs, qui suivaient en temps réel les réseaux sociaux, ont appelé le major en lui disant qu’il y avait manifestement un problème, déclare Alexandre Benalla. Le major m’a alors fait venir et m’a montré la présence sur les réseaux sociaux de la vidéo de l’intervention de la Contrescarpe. […] J’ai décidé d’avertir mon autorité de l’existence de cette vidéo en lui envoyant un message. J’ai alors envoyé un message à Alexis Kohler sous forme de télégramme via mon téléphone et l’application du même nom. »

Le lendemain matin, c’est le directeur de cabinet du chef de l’État, Patrick Strzoda, qui cherche à le joindre « d’urgence ». Le préfet Strzoda, qui avait autorisé la sortie de Benalla, prétend qu’il n’avait pas compris qu’il irait sur le terrain, mais qu’il croyait qu’il comptait suivre la manifestation depuis la salle de commandement… Le 2 mai, lors d’un second entretien, il lui notifie une suspension de 15 jours. « Je n’ai pas compris le sens de cette sanction, alors que l’on ne m’avait pas demandé de relater ma version des faits sur les circonstances exactes de ce qui apparaissait sur cette vidéo, commente Benalla devant les policiers. Ce que j’ai compris, c’est que je n’étais pas sanctionné pour les faits eux-mêmes, tels qu’ils peuvent laisser à interprétation sur cette vidéo, mais simplement pour avoir exposé la présidence à un risque pour son image. »

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