A Biarritz, les ministres renoncent dans une ville en souffrance

Par Jérémy Jeantet

Deux membres du gouvernement, Didier Guillaume et Jean-Baptiste Lemoyne, espéraient être candidats aux municipales à Biarritz, sur deux listes différentes. Ils ont dû renoncer, à la demande de l’Élysée. La ville, endettée et à la population vieillissante, a d’autres priorités qu’un duel fratricide.

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Biarritz (Pyrénées-Atlantiques), envoyé spécial.– Biarritz n’avait pas besoin de ça. Très endettée, vieillissante, minée par des conflits autour de grands projets immobiliers, et politiquement divisée, la ville a failli voir s’affronter deux anciens ministres du gouvernement, lors des élections municipales de mars prochain.

Didier Guillaume, ministre de l’agriculture, et Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d’État chargé du commerce extérieur, du tourisme et de la francophonie, y étaient candidats. Mais sur deux listes concurrentes. Le président de la République a tranché pour mettre fin à cette « situation baroque », selon l’expression du premier ministre Édouard Philippe : ce sera ni l’un ni l’autre et les deux « camarades » restent au gouvernement.

La République en marche (LREM) soutiendra le sortant Michel Veunac. Un choix logique pour un maire Modem, parti allié de La République en marche, dans le département de François Bayrou.

Ces derniers jours, l’affrontement entre les deux listes des deux ministres était patent. Didier Guillaume, ex-socialiste, soutien de Manuel Valls, élu local dans la Drôme de 1992 à 2015, sénateur de ce même département de 2008 à 2018, était accusé de parachutage. « Biarritz aux Biarrots, ça me rappelle la France aux Français… », a rétorqué Didier Guillaume lors d’une table ronde organisée par l’association LGBT locale Les Bascos, samedi 25 janvier.

« Didier Guillaume se parachute à Biarritz pour affronter le maire sortant, qui fait partie de la majorité présidentielle, a tempêté Michel Veunac. Il s’agit d’une OPA inamicale. » Trois jours plus tard, sur la même antenne, le ministre de l’agriculture lui répondait : « Si tout s’était bien passé durant le dernier mandat, je ne serais pas candidat. Aujourd’hui, le bateau ivre est là et je suis candidat pour essayer d’apaiser. » Ambiance.

Pour Maider Arosteguy, tête de liste Les Républicains, Didier Guillaume et Jean-Baptiste Lemoyne ont surtout « ajouté de la confusion à une situation déjà complexe ».

Les prétendants à la mairie de Biarritz, lors d'un débat le 25 janvier. Didier Guillaume, troisième en partant de la gauche, a renoncé. © Jérémy Jeantet Les prétendants à la mairie de Biarritz, lors d'un débat le 25 janvier. Didier Guillaume, troisième en partant de la gauche, a renoncé. © Jérémy Jeantet

Car à Biarritz, le maire âgé de 73 ans est candidat à un second mandat, mais sans le soutien de sa majorité. Son premier adjoint aux finances s’était rangé derrière Didier Guillaume, et se présentent également, l’actuel adjoint à l’environnement et l’ancienne adjointe à l’urbanisme, à qui le maire a retiré sa délégation en 2019.

En 2014, les adjoints de Didier Borotra, maire depuis 1991 et à la tête d’une équipe hétérogène, se sont disputé sa succession. Michel Veunac l’a emporté, en construisant une majorité fragile réunissant certains de ses adversaires, dont Guy Lafite, devenu son premier adjoint aux finances. Cette majorité a fini par voler en éclats sur plusieurs dossiers liés à l’aménagement et au foncier, dont le plus emblématique est celui de l’hôtel du Palais.

Unique palace de la côte Atlantique, l’établissement est la propriété de la mairie depuis 1955. En vue du G7 qui s’est déroulé à Biarritz l’été dernier, le conseil municipal a fait voter 80 millions d’euros de travaux pour rafraîchir l’hôtel.

Une somme énorme pour une ville de 25 000 habitants, qui a dû bricoler en urgence un montage financier contesté. Pour financer l’opération, la municipalité a transféré, via un bail emphytéotique de 75 ans, la propriété des murs et du fonds de commerce, du Palais à la Socomix, société d’économie mixte dont la ville est actionnaire majoritaire.

Cette structure a ainsi contracté un emprunt de 50 millions d’euros et a vu l’arrivée d’un actionnaire privé, la holding JCDecaux, à son capital, à hauteur de 20 millions d’euros, et qui dispose d’une minorité de blocage.

La plage de Biarritz, avec l'hôtel du Palais en travaux. © Jérémy Jeantet La plage de Biarritz, avec l'hôtel du Palais en travaux. © Jérémy Jeantet

En juillet 2018, ce montage n’a été validé que d’une petite voix par le conseil municipal. Une conseillère municipale, Virginie Lannevère, administratrice à la Socomix depuis deux mandats, démissionne en octobre. Nathalie Motsch, alors adjointe à l’urbanisme, attaque en justice les délibérations du conseil municipal sur le sujet, avant que le maire lui retire sa délégation en février 2019 et qu’elle rejoigne définitivement l’opposition.

« Il reste encore des financements à trouver et à gérer les dépassements, assure-t-elle encore aujourd’hui, alors qu’elle est tête de liste investie par l’UDI. Parce qu’entre le travail de nuit et les week-ends pour aller vite avant le G7, ainsi que le dépliage puis le remontage des échafaudages pendant la période du sommet, les surcoûts seront importants. »

François Amigorena, conseiller municipal d’opposition, a lui aussi déposé des recours en justice. Rejetés en première instance, les appels sont en cours : « Hyatt [société à qui a été confiée la gestion du fonds de commerce – ndlr] ne pourra pas tenir les objectifs qui ont été fixés d’une hausse de 40 % du chiffre d’affaires. Dans quelques années, il sera nécessaire de recapitaliser. Et ce n’est pas la mairie qui pourra le faire. Ce seront nécessairement les actionnaires privés. Ce qui a été voté, c’est une privatisation rampante. »

La crainte, c’est que JCDecaux devienne actionnaire majoritaire pour une somme dérisoire par rapport à ce qu’aurait pu rapporter la vente d’un tel fonds de commerce. Avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête, la ville se retrouve contrainte de suivre l’actionnaire privé lors de chaque recapitalisation.

En décembre dernier, la municipalité a racheté la moitié des actions de la Compagnie financière du Louvre, troisième actionnaire de la Socomix, qui avait décidé de vendre ses parts. Coût de l’opération : 1,75 million d’euros. Et fin 2020, une recapitalisation de la société doit avoir lieu pour boucler le financement des travaux. Là encore, la mairie devra mettre la main au portefeuille.

Pour sortir de cette situation, plusieurs candidats proposent de vendre le palace.

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