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Mediapart jeu. 28 juil. 2016 28/7/2016 Dernière édition

La binationalité: vrai phénomène, faux problème

Laurent Blanc et des dirigeants du football n'ont qu'un mot à la bouche: la binationalité. C'est pour contrer la règle internationale de libre choix que la Direction technique nationale a voulu mettre en place des quotas discriminatoires envers certains Français. Pour la ministre Chantal Jouanno ou les joueurs Lilian Thuram et Vikash Dhorasso, cet argument ne tient pas. Explications.

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Réelle préoccupation ou simple prétexte? Les dirigeants du football français, et Laurent Blanc en premier lieu, font une fixation, depuis l'arrivée du sélectionneur à la tête de l'équipe de France, sur la question de la binationalité des sportifs. C'est de ce thème que part la discussion sur la mise en place de quotas. C'est celui qui autorise tous les dérapages et qui sert aujourd'hui d'excuse en boucle au sélectionneur sur le mode: «Nous n'avons rien contre les noirs; nous avons juste un grave problème de binationalité.»

En réalité, non seulement les mesures approuvées lors de la réunion du 8 novembre 2010 sont discriminatoires, mais de plus, à l'examen des faits, il apparaît que la binationalité est un vrai phénomène, mais un faux problème dans le football français.

De quoi s'agit-il? Depuis des mesures mises en œuvre en 2004 puis en 2009 par la Fédération internationale de football (FIFA), un joueur, formé dans un pays, et qui a porté ses couleurs dans les sélections de jeunes, peut choisir à l'âge adulte de rejoindre la sélection d'un autre pays dont il aurait la nationalité. Étant entendu qu'en revanche, s'il a joué ne serait-ce qu'une fois dans une équipe A (adultes), il ne peut plus changer.

Ainsi, une immense majorité des joueurs qui ont défendu les couleurs de l'Algérie lors de la dernière Coupe du monde sont algériens et français. Un certain nombre d'entre eux sont passés par les Centres de formation hexagonaux. Aucun n'avait le niveau pour jouer avec l'équipe de France. Donc, sollicités par le pays d'origine d'un de leurs parents ou grands-parents, ils y ont donné suite pour pouvoir jouer une Coupe du monde, la compétition suprême pour un footballeur, et très valorisante.

Le 8 novembre, les membres de la DTN se disent «choqués» par le phénomène. Et tout de suite, ils posent la question de limiter ce nombre de binationaux potentiels dans les pôles Espoirs (centres de formation) de la Fédération. Laurent Blanc, Erick Mombaerts et François Blaquart s'y disent tous trois favorables.

Seul Francis Smerecki, sélectionneur de l'équipe de France des moins de 20 ans, soulève l'évidence: il s'agit d'une politique «discriminatoire». La Direction technique nationale propose là de séparer deux catégories de Français: ceux de «souche française» et ceux susceptibles, à leurs yeux, d'avoir un ascendant étranger. Ce type de dissociation ne peut se faire que sur la couleur de la peau, la consonance des noms et des bruits de couloir.

«Notre étude n'est pas catégorique à 100%»

Très concrètement, avec un système de quotas, deux enfants de 12 ans qui rêvent de devenir footballeurs, qui ont les mêmes qualités, et qui sont tous les deux Français n'auront pas les mêmes chances d'intégrer la structure. Au nom d'une hypothétique double allégeance, on considérera celui dont on imagine qu'il a un ascendant né à l'étranger comme un potentiel futur traître. Le sélectionneur dit d'abord vouloir «éradiquer» ce risque, puis précise vouloir le «limiter».

Privilégier les Français à des étrangers, en politique, cela s'appelle la «préférence nationale», un thème cher au Front national. Mais la DTN va plus loin. Elle va chercher les origines, fait une différence entre les «vrais Français» et les «Français» enfants de l'immigration de la première, deuxième ou troisième génération. Dans la sphère de la fédération, on juge qu'il s'agit simplement de l'intérêt supérieur du football français, et visiblement dans ce cas, tout est envisageable en dépit de l'article 1 de la Constitution française qui «assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion».

Ces dirigeants du football français ne sont pas complètement ignares: la preuve, ils n'envisagent de prendre cette mesure que «sous le coude», «sans le dire».

En réalité, et sans même parler des clichés véhiculés sur la morphologie des noirs puissants et des petits blancs intelligents, il est aisé de comprendre, à la lecture des propos tenus lors de cette réunion, que ce ne sont pas tous les binationaux qui sont visés. Un participant tente bien de rappeler le cas d'un joueur polonais. Mais Laurent Blanc, lui, fait un raccourci quand il explique: «Il ne faut pas que ce soit tous les joueurs qui puissent faire ça. Parce que tous les blacks, si tu enlèves les Antillais, ils ont des origines africaines. Donc, africaines, ils vont pouvoir aller dans une équipe africaine.»

Pour certains dans cette réunion, quelqu'un qui aurait la double nationalité, ou qui pourrait l'obtenir un jour, ne serait pas vraiment français. Le sélectionneur parle même des binationaux potentiels comme d'«étrangers». Il ne supporte pas la législation internationale. Interrogée par Mediapart, Marie-George Buffet, ministre des sports de 1997 à 2002, défend un autre point de vue: «En quoi est-ce scandaleux? La France aura alors permis de former un jeune pour les couleurs du Cameroun ou de la Côte d'Ivoire, et alors? C'est très beau. Et si cela peut choquer, alors le sport n'est plus universel, alors l'olympisme ne veut plus rien dire.»

Samedi sur RTL, commentant notre enquête, la ministre de la jeunesse et des sports Chantal Jouanno a souligné qu'«il y a d'autres solutions que de dire "on va aboutir à des quotas pour réduire les binationaux"». «Je ne suis pas beaucoup choquée que l'on forme des personnes et qu'elles aillent jouer dans des pays amis et qu'on exporte notre savoir-faire. Cela se fait dans tous les sports. Nos joueurs de basket vont jouer en NBA et cela participe aussi au rayonnement de la France», a-t-elle poursuivi.

«Cela ne choque personne que des médecins formés en France aillent travailler ailleurs»

L'ancien joueur Vikash Dhorasso est sur la même ligne: «Je suis pour donner aux gens la possibilité de choisir. Que ce soit un choix du cœur, ou un choix par défaut parce qu'ils n'ont pas été sélectionnés en équipe de France. Cela ne choque personne que des médecins ou des avocats formés en France aillent travailler ailleurs. Pourquoi est-ce un problème pour les footballeurs? Et puis on forme assez de joueurs en France pour pouvoir en laisser filer quelques-uns à l'étranger. Je trouve ça même plutôt valorisant. Je ne comprends même pas comment tout ça peut passer par la tête du sélectionneur et de la DTN.»

Dimanche, sur TF1, Lilian Thuram a dénoncé cette affaire comme «un vrai scandale». Thuram voit dans cet argument de la binationalité avancé par Laurent Blanc et des cadres de la DTN «un faux problème, parce que les meilleurs joueurs seront retenus par la France. Ceux qui partiront seront ceux qui n'ont pas été retenus». «Ils jouent pour quel pays Karim Benzema, Samir Nasri et Yann Mvila ?, a-t-il poursuivi. Quand vous partez avec la mauvaise analyse, à la fin vous avez forcément les mauvaises propositions». «Quand est-ce qu'on va sortir de ces préjugés sur les couleurs de peau ?, s'est-il encore interrogé. Quand est-ce qu'on va arrêter de dire que lorsque vous êtes Noir, vous courez plus vite ? Que lorsque vous êtes Noir, vous êtes moins intelligent?»

Mais même pour ceux qui considèrent que le football français passe avant ces grands principes moraux, l'intérêt de limiter le nombre de joueurs potentiellement binationaux ne saute pas aux yeux. Si cette politique avait été mise en place il y a 20 ans, n'aurait-on pas laissé de côté, au nom du nombre, un Zinedine Zidane, un Patrick Vieira, un Marcel Desailly?

Erick Mombaerts, interrogé par Mediapart, met en avant le coût de la formation, estimé par Rémi Garde, le directeur du Centre de formation de Lyon, à 90.000 euros par an et par joueur. Comme si l'intérêt du football français se résumait à la sélection nationale. Sans considérer que d'une part, la Fédération française de football a des obligations de formation. Et que, d'autre part, ces joueurs enrichissent les clubs français, le football français, et la France en général, en payant leurs impôts.

Laurent Blanc aussi est issu d'un centre de formation (Montpellier). Quand il est parti jouer dans un club étranger, en Italie, en Espagne, puis en Angleterre, quelqu'un lui a-t-il reproché de faire défection à la nation? D'appauvrir le football français et la France alors que c'est ce pays qui l'avait formé?

On peut comprendre que la DTN se soucie du phénomène. Il existe. Mais comme l'explique Raffaele Poli, chercheur et directeur de l'Observatoire des footballeurs professionnels, «la perte de joueurs n'est pas un vrai sujet d'inquiétude pour la France. Ce qui est surtout dommage, c'est que certains pays se reposent sur cette possibilité au lieu de former leurs joueurs chez eux. C'est une stratégie de court terme, contre-productive à long terme: elle empêche les équipes du Sud d'obtenir les résultats auxquels elles pourraient prétendre si les dirigeants mettaient en place les structures capables de mieux valoriser le capital humain à leur disposition».

«Il n'y a que des seconds couteaux qui choisissent de jouer pour une sélection étrangère»

En revanche pour la France, cela ne change rien selon le chercheur: «Il n'est pas encore arrivé qu'un joueur sollicité à la fois par la sélection française et par une sélection étrangère choisisse la sélection étrangère. Il n'y a que des seconds couteaux qui choisissent de jouer pour une sélection étrangère. Des joueurs qui n'auraient jamais eu le niveau pour jouer en équipe de France.»

Tous les joueurs sollicités par les Bleus choisissent les couleurs de l'équipe de France, malgré une prise de risque: après quelques matchs joués, Karim Benzema, Hatem Ben Arfa ou encore Samir Nasri n'ont finalement pas été sélectionnés par Raymond Domenech pour la dernière Coupe du monde.

Selon Raffaele Poli, le seul qui ait refusé de porter le maillot tricolore est l'Argentin Higuain, qui n'a jamais vécu en France. Ce qui n'a pas empêché la fédération, il y a quelques années de tenter de le chiper à l'Argentine...

Face à ces arguments, le sélectionneur de l'équipe de France espoir, Mombaerts, est un peu court. Il peine même à citer des noms de joueurs actuels qui ont échappé à la France, hormis Moussa Sow, le meilleur buteur actuel du championnat. Né à Mantes-la-Jolie, dans les Yvelines, il a remporté l'Euro 2005 avec l'équipe de France des moins de 19 ans, et joué en équipe de France espoirs, avant de choisir la sélection sénégalaise en 2009, dans une période difficile de sa carrière. Rien ne dit pourtant qu'il aurait intégré durablement le groupe de l'équipe de France. Les seuls grands joueurs, comme Didier Drogba (Côte d'Ivoire) et Marouane Chamack (Maroc), à avoir choisi une autre sélection n'ont pas exprimé une telle préférence: à l'époque du choix, ils n'intéressaient pas le sélectionneur de l'équipe de France.

Certes, les fédérations étrangères sollicitent de plus en plus tôt les joueurs français. Il se dit que certaines tenteraient même de les attirer avec des promesses, comme un statut de titulaire permanent dans l'équipe, ou de l'argent. Mais face au succès marginal de ces approches, pourquoi faire une telle fixation? Aucun sélectionneur ne s'était précédemment alarmé du phénomène et rien n'indique que les choses vont brusquement changer dans les prochaines années.

Dès lors, voir des joueurs «de seconde zone» rejoindre d'autres sélections mérite-il d'en faire des quasi-citoyens de seconde zone à 13 ans en limitant leur entrée dans le football français? Ou d'autres sentiments animent-ils Laurent Blanc quand il lâche au milieu de la réunion : «Les Espagnols, ils m'ont dit: “Nous, on n'a pas de problème. Nous, des blacks, on n'en a pas.”»