Pots-de-vin et comptes offshore: le poison libyen de la Société générale

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Officiellement, la tentaculaire affaire de corruption libyenne, qui a valu à la Société générale des reconnaissances de culpabilité en France, aux États-Unis et en Angleterre, était le fait d’un « manque de prudence » de quelques employés subalternes. Des documents internes à la banque française, obtenus par Mediapart, racontent une autre histoire.

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Ce devait être de l’histoire ancienne, comme un souvenir délavé. En mai 2017, quand la Société générale a dû admettre sa responsabilité dans une tentaculaire affaire de corruption avec la Libye de Kadhafi, à l’origine pour la banque d’une succession de déboires historiques devant les tribunaux de Paris, Londres et New York, le directeur général du groupe, Frédéric Oudéa, a parlé d’un « litige derrière nous ».

Dirigée depuis plus d’une décennie par Frédéric Oudéa, la Société générale, l’un des piliers du système bancaire français avec la BNP et LCL, a alors stigmatisé « le manque de prudence » de certains collaborateurs subalternes dans ce scandale. Celui-ci porte sur les relations privilégiées que la banque française a nouées avec la dictature libyenne entre 2005 et 2010, profitant notamment de la « lune de miel » – l’expression est d’un ambassadeur américain – entre Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi [voir notre dossier «L'argent libyen de Sarkozy»].

Frédéric Oudéa, le directeur général de la Société générale. © Reuters Frédéric Oudéa, le directeur général de la Société générale. © Reuters

Un manque de prudence de quelques lampistes ? La réalité est un peu plus complexe. Des documents internes à la Société générale, obtenus par Mediapart, montrent que Frédéric Oudéa a été informé du système de commissions versées à un proche du clan Kadhafi – commissions que les justices française, américaine et britannique qualifieront de véhicules de la corruption – et qu’il s’est personnellement impliqué dans au moins un deal litigieux avec l’ancienne dictature en se rendant en octobre 2008 à Tripoli, où il a contresigné un marché avec le régime en place.

Le contrat en question, baptisé « Opération SEAF », a donné lieu au versement sur un compte suisse de 12,5 millions de dollars de commissions occultes au bénéfice d’une société au Panama, à partir de laquelle près de 3 millions de dollars ont été transférés dans les poches d’un officiel libyen.

Interrogé par Mediapart, la Société générale nuance et indique que, selon elle, rien ne vient aujourd’hui « suggérer » que Monsieur Oudéa ou un autre membre de la direction générale de la banque « aurait eu connaissance » de la destination finale des fonds.

Mais au-delà du cas personnel d’Oudéa, le scandale libyen de la Société générale éclaire d’une lumière crue une pratique de plus en plus répandue au sein de grands groupes français qui promeuvent une sorte de déresponsabilisation de leur haute hiérarchie dans des dossiers de corruption industrielle et financière. Des exemples similaires existent avec Airbus ou Alstom.

Le scénario est souvent le même : des fusibles sont mis à l’index et c’est l’entreprise, assise sur de formidables capacités financières, qui assume, seule, le prix de la corruption et le risque de réputation. Les principaux dirigeants, sous l’autorité desquels les faits ont pourtant eu lieu, s’en sortent pour leur part sans une égratignure. Et la vie continue.

L’histoire libyenne de la Société générale est pourtant celle d’une corruption méthodique et ininterrompue pendant plusieurs années. Au bout du compte, elle lui a coûté au bas mot 1,5 milliard d’euros en amendes et dédommagements, entre les différentes procédures ouvertes à Londres, Paris et New York.

Tout a commencé en octobre 2004, année de la levée de l’embargo qui visait la Libye de Kadhafi, ancien État terroriste (à l’origine notamment des attentats de Lockerbie et du DC-10 d’UTA) revenu « dans le concert des nations », selon l’expression consacrée. Le même mois, la Société générale valide une collaboration exclusive avec ce que l’on appelle pudiquement en interne un « apporteur d’affaires », en réalité un agent de corruption.

Saïf al-Islam Kadhafi, le fils du dictateur libyen. © (dr) Saïf al-Islam Kadhafi, le fils du dictateur libyen. © (dr)
L’homme en question, Walid G., ressortissant libyen et italien qui réside entre Dubaï et Londres, est un proche du clan Kadhafi. En particulier du fils du dictateur, Saïf al-Islam, pilier du régime dont il incarnait alors l’aile réformiste aux yeux des démocraties occidentales. Selon certaines sources, Walid G. était, avec d’autres, le « coffre-fort » de Saïf al-Islam Kadhafi, celui par lequel l’argent de la corruption devait transiter. « Cette proximité était à la base de la relation contractuelle qui a été établie avec l’intermédiaire », notera d’ailleurs le Parquet national financier (PNF), qui a enquêté sur l’affaire entre 2016 et 2018.

Comme dans tout bon schéma de corruption, il faut une coquille offshore, c’est-à-dire une société dissimulée dans un paradis fiscal et dont le bénéficiaire économique réel est caché. Pour les affaires libyennes de la Société générale, celle-ci verra le jour au Panama, en février 2005, sous le nom de Leinada Inc. Bien que ne figurant pas nommément dans les statuts, Walid G. en est l’ayant droit.

Entre 2005 et 2009, la société Leinada Inc. a perçu de la Société générale plus de 90 millions de dollars de commissions occultes, versés sur un compte ouvert à Zurich, en Suisse. L’intermédiaire touchait en moyenne entre 1,5 et 3 % sur la valeur totale des investissements du régime libyen auprès de la banque française, essentiellement des produits financiers complexes. Au total, quatorze investissements frauduleux, représentant plus de 2 milliards de dollars, ont été identifiés par les différentes justices qui se sont penchées sur le dossier.

Problème : il a été impossible pour les enquêteurs d’établir avec précision la réalité du travail fourni par l’intermédiaire, qui n’avait d’ailleurs pas de compétences particulières en la matière. En revanche, il a pu être démontré que l’intéressé avait procédé, selon les mots de la justice française, « à des versements illicites et fournissait certains avantages financiers à des agents publics libyens » afin de décrocher les marchés financiers tant convoités.

Plusieurs flux de corruption ont été clairement identifiés. En 2007 et 2008, l’intermédiaire de la Société générale a ainsi transféré au moins 20 millions de dollars à un membre de la famille du directeur général de la Libyan Investment Authority (un fonds souverain du régime), connu pour être un proche de Saïf al-Islam. En janvier 2008, le même intermédiaire a également versé 300 000 dollars – sans explication valable autre que celle de la corruption – à une société, baptisée Nessco, dirigée par un proche de Saïf al-Islam Kadhafi.

Un langage codé avait été mis en place au sein de la banque pour savoir si l’intermédiaire avait « cuisiné » – comprendre : corrompu – des officiels libyens pour le bien des affaires. D’autres fois, il était question de « biscuits bientôt dans le four » et de « boulanger bien introduit », selon les documents recueillis par Mediapart.

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