Chute historique du PIB français au premier trimestre 2020

L’Insee a publié le niveau du PIB des trois premiers mois de l’année 2020: une chute de 5,8 %, la plus forte depuis 1949. Et ce n’est que le début, puisqu’alors, le confinement ne représentait qu’un sixième du trimestre…

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La crise sanitaire s’annonce bien comme le choc le plus puissant qui ait frappé l’économie française depuis la Seconde Guerre mondiale et sans doute l’un des plus forts de son histoire en temps de paix. Ce jeudi 30 avril, l’Insee a publié sa première estimation de l’évolution du PIB français au premier trimestre de l’année 2020. Et la note est d’ores et déjà salée avec une chute sur trois mois de 5,8 %, soit la plus forte baisse enregistrée depuis la mise en place du calcul officiel du PIB en 1949. Le PIB du trimestre revient ainsi à un niveau nominal jamais vu depuis le troisième trimestre 2017.

Chute du PIB historique au premier trimestre 2020. © Insee

Le précédent record datait du deuxième trimestre de l’année 1968, lorsque les événements de mai, et notamment la grève générale déclenchée le 15 mai 1968, avaient paralysé le pays et provoqué une chute du PIB de 5,3 % sur trois mois. Au regard d’un tel chiffre, la crise de 2008 prend des allures d’aimable plaisanterie avec un recul du PIB au premier trimestre 2009 de 1,3 %.

Ce chiffre est d’autant plus remarquable qu’il s’explique principalement par l’arrêt de l’essentiel des activités (hôtellerie, restauration, culture, distribution de détail non alimentaire) le 15 mars, puis celle du confinement le 17 mars. Autrement dit, l’essentiel de la dégringolade du PIB se concentre sur les deux dernières semaines de mars, soit à peine un sixième de l’ensemble de la période étudiée.

Cela laisse présager – et c’est la grande différence avec 1968 où la chute avait été suivie d’un fort rattrapage – d’un deuxième trimestre beaucoup plus catastrophique, avec un quasi-arrêt de l’activité pendant près de la moitié du trimestre et une reprise au mieux très lente. Il est possible que la chute du PIB entre avril et juin soit largement à deux chiffres. L’OFCE estimait la baisse de la richesse créée de 32 % pendant la période de confinement.

Pour comprendre le chiffre du premier trimestre, il est important de se souvenir que le PIB est un flux : il représente l’ensemble de la valeur ajoutée créée durant cette période. Si le travail s’arrête, la production de valeur ajoutée, autrement dit la capacité à transformer de la matière brute en produits et en services échangeables, devient impossible. Et le PIB est donc très fortement réduit.

Sur le plan des secteurs, le plus touché a été la construction avec une chute de 12,6 % de sa production sur le premier trimestre en raison de l’arrêt des chantiers à la mi-mars. Au reste, la demande s’est stoppée nette avec une baisse de l’investissement dans la construction de 13,8 % sur le trimestre. Ce secteur représente environ 12 % du PIB français en moyenne et a donc pesé lourd dans le chiffre final. On comprend donc pourquoi le gouvernement, qui a les yeux fixés sur les chiffres du PIB, a fait pression sur les acteurs du secteur pour reprendre autant que possible les chantiers à la fin du mois de mars. Mais, selon le point de conjoncture du 23 avril de l’Insee, la perte d’activité durant le confinement dans la construction est restée très élevée à 79 %. La construction pèsera donc encore très lourd dans le chiffre du deuxième trimestre.

Mais, proportionnellement, le coup le plus rude au PIB est évidemment porté par sa principale composante : les services, qui en représentent plus de 70 %. Les services marchands, qui incluent l’essentiel des activités stoppées le 15 mars, voient ainsi leur production reculer de 5,7 % sur le deuxième trimestre dans la foulée d’un effondrement de la consommation des ménages qui recule de 6,1 % sur trois mois. Un recul qui ramène la consommation du trimestre à son niveau nominal du dernier trimestre 2016, le tout, rappelons-le, avec un quasi-arrêt de l’offre marchande durant deux semaines.

Lorsque l’on rentre dans le détail, on constate que les dépenses des ménages, qui représentent un peu plus de la moitié du PIB, se sont concentrées sur le strict nécessaire. Contraints par la fermeture des magasins, les ménages ont également réagi aux mesures de confinement par des achats de précaution dans l’alimentaire, seul secteur encore ouvert. Sur le seul mois de mars, l’Insee enregistre ainsi un recul de 17,3 % de la consommation en biens des ménages avec une hausse de 7,8 % des dépenses alimentaires, mais des chutes vertigineuses ailleurs : -48,8 % pour les achats de biens durables dont 61 % pour le matériel de transport (principalement les automobiles) et 32 % pour l’équipement du logement. Les dépenses d’habillement ont reculé de 55 % sur le mois de mars, tandis que la consommation énergétique a chuté de 11,4 %, principalement en raison de la baisse de produits raffinés (essence, fuel, diesel…) de 24,3 % sur le même mois.

Dans ces conditions, l’investissement des entreprises ne pouvait prendre le relais. Pour prendre une décision d’investissement, une société doit forcément pouvoir se projeter dans l’avenir. Il s’agit d’améliorer son processus de production afin de répondre à la demande future. Le pari est donc que la dépense d’investissement sera largement compensée par le chiffre d’affaires futur et les gains de productivité. Dès lors que l’on n’a aucune visibilité de l’avenir, l’investissement ne peut que se stopper net. La trésorerie disponible est réservée à la survie de l’entreprise et il ne peut être question de contracter un crédit sans certitude sur la reprise de l’activité et l’attitude future des clients. Toutes les dépenses d’investissement sont donc nécessairement suspendues. C’est ce que montrent les données de l’Insee : au cours du premier trimestre, l’investissement global a reculé de 11,8 % et celui en produits manufacturés de 13 %.

C’est donc bien l’ensemble de l’économie qui est en berne. La spécificité de cette crise est par ailleurs frappante. À la différence des crises classiques où les revenus disponibles peuvent toujours être dépensés et où il peut donc y avoir un effet de compensation des « stabilisateurs automatiques », autrement dit des mesures de soutien de l’État et des coussins de protection sociaux, ce n’est pas le cas ici. Le gouvernement a certes mis en place un généreux système de chômage partiel qui garantit une grande partie des revenus (pas toute cependant), mais cet argent ne peut pas être dépensé, puisque les lieux de consommation ne sont pas ouverts.

Autrement dit, la grande force habituelle de la France, celle des stabilisateurs automatiques, ne joue pas cette fois, d’où cet effondrement causé principalement par cette « épargne forcée » : une partie du revenu disponible à la consommation ne peut pas être utilisée. On le voit notamment dans le recul trimestriel de la consommation des administrations qui est de 2,4 %. C’est là la principale raison de l’effondrement du PIB.

Détail des chiffres du PIB du premier trimestre 2020. © Insee

La sortie de crise résiderait-elle donc, comme l’ont prétendu les économistes de l’OFCE, dans la « libération » de cette épargne forcée, qu’ils estiment à 55 milliards d’euros, soit environ 10 % d’un trimestre « normal » de PIB, après le confinement. Mais les choses ne sauraient être aussi simples. D’abord parce que le déconfinement se fait dans des conditions sanitaires douteuses et il n’est ni imaginable ni possible que les consommateurs se ruent après le 11 mai dans les magasins pour « compenser » les dépenses qu’ils n’auront pas effectuées pendant deux mois. Ensuite, parce que la visibilité concernant l’apaisement (on n’ose évoquer la fin) de l’épidémie est faible. Enfin, parce que le chômage partiel a beau réduire l’explosion du chômage, cet outil n’est que temporaire. Alors que le chômage a déjà commencé à monter en flèche et que les faillites d’entreprise vont menacer (principalement en raison de ce manque de visibilité et de la faiblesse de la reprise), beaucoup de ménages vont logiquement chercher à accumuler de l’épargne pour se prémunir de l’avenir.

Bref, l’épargne forcée ou volontaire va sans doute se poursuivre et va nécessairement aggraver la crise en ralentissant fortement la reprise. L’économie française ne retrouvera donc pas sa « normalité » d’avant mars 2020. Elle va devoir chercher un nouvel équilibre qui, faute de mesures fortes et énergiques du gouvernement, se situera nécessairement à un niveau beaucoup plus bas. Si cet équilibre marchand est bas, le maintien du niveau de vie passera donc par une compensation non marchande, donc par une intervention durable de l’État dans la composition des revenus. Ce sera le véritable enjeu des trimestres à venir. Et la seule façon de répondre aux chiffres vertigineux du PIB à venir.

Car il semble bien évident désormais qu’il faudra compter avec un PIB durablement affaibli. Au reste, et même si la situation peut sembler dérisoire, il est important de noter que cette crise n’est pas survenue dans un beau ciel bleu. Le scénario qui s’est déployé n’est pas que « tout allait de mieux en mieux et soudain, la crise du coronavirus a surgi ». Cette narration, qui se déploie dans les milieux gouvernementaux, notamment pour défendre le maintien des « bases » de la politique fiscale et économique du gouvernement, est erronée.

Sur le plan « technique », la France est entrée officiellement en récession avant les autres pays européens puisque son PIB s’était déjà contracté au dernier trimestre de 2019 de 0,1 %. La consommation en biens des ménages avait reculé depuis décembre, avec deux chutes importantes en janvier (-1,2 %) et en février (-0,5 %). L’épargne des Français avait augmenté de 0,4 point au dernier trimestre de l’an dernier. La confiance était déjà en berne. La crise sanitaire est donc arrivée sur une économie déjà peu vaillante et affaiblie par les réformes de l’exécutif. Vouloir poursuivre la même politique est donc, au mieux, de l’inconscience.

En réalité, cette chute vertigineuse du PIB, autrement dit cette mort de fait de l’économie marchande place le débat dans des termes nouveaux. Soit on tente de tout faire redémarrer sur les mêmes bases dans un contexte qui rend ce redémarrage délicat, et il faudra assumer l’ajustement social violent qui accompagnera le nouvel équilibre de l’économie marchande. Soit on construit une autre logique, fondée sur les besoins de la société et des individus, et on se libère des exigences du PIB pour assurer la satisfaction de ces besoins, quitte à sortir de la dépendance à l’économie marchande. La crise actuelle est profonde, elle exige une remise en cause profonde de l’économie.

Romaric Godin

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