France

A Saint-Denis, le nez dans les voitures, malgré les JO

Sur les 6,2 milliards d’euros de budget annoncés pour l’organisation des Jeux olympiques et paralympiques à Paris en 2024, rien n’est prévu pour enfouir le tronçon d’autoroute qui pollue la ville de Saint-Denis. C’est pourtant l’axe que vont sillonner athlètes, officiels et journalistes entre aéroport, village sportif et lieux des épreuves.

Jade Lindgaard

30 septembre 2017 à 18h10

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En langage des JO, on parle d’« héritage » : un futur centre aquatique à Saint-Denis, une zone résidentielle créée à partir du village olympique et paralympique, la Seine accessible à la baignade, une ligne THT enterrée, la protection d’espèces menacées… L’événement sportif veut léguer à la Seine-Saint-Denis ses installations et un peu de son confort.

Sportifs, officiels et journalistes rouleront à bord de navettes dédiées entre l’aéroport de Roissy, le centre des médias, le village des athlètes et les lieux des épreuves. Ils emprunteront l’autoroute qui déboule au niveau du stade de France. Le dossier de candidature de Paris 2024 s’engage à accorder « la priorité absolue au transport des athlètes » et prévoit de sensibiliser les habitant.e.s et les entreprises à cette priorité « pour limiter la demande ». Autrement dit, leur laisser la place pendant les deux semaines que dureront les jeux.

Vue aérienne du quartier autour du carrefour Lamaze à Saint-Denis (93)

Cette autoroute s’appelle l’A1 et les riverain.e.s du carrefour Lamaze, à Saint-Denis, la connaissent bien. Elle traverse leur quartier de part en part et les sépare de la cité des Cosmonautes. Autrefois, les enfants jouaient au foot les uns contre les autres. Aujourd’hui, ils ne partagent plus d’espace public commun. Construite dans les années 1960, l’A1 serpente sur un pont à quelques mètres au-dessus des trottoirs. Mais en face de l’hôpital Delafontaine, la plus grande maternité du département, elle déverse une bretelle d’accès au cœur d’un quartier d’habitations. Pollution de l’air, agression sonore, insécurité routière au bas de la bretelle d’accès : les nuisances causées par cette hérésie urbaine sont majeures (retrouver ici notre reportage sur le carrefour Lamaze). Pour éviter les bouchons de la Porte de Paris, toute proche, des automobilistes quittent la voie rapide pour traverser les rues du quartier et la retrouver un peu plus loin. Pour Patrick Braouezec, président de Plaine Commune, l’établissement public territorial regroupant des villes du nord du département, « sur notre territoire, c’est l’une des coupures urbaines les plus graves ».

L’école et les tours de logements sociaux qui bordent l’autoroute subissent un bruit constant. Une fois par an, la voie d’accès est fermée aux véhicules et accueille une fête de quartier, « Lamaze enlève tes bretelles ». Des habitant.e.s racontent ouvrir leurs fenêtres pour la seule fois de l’année à cette occasion. La station AirParif la plus proche, en contrebas de l’embranchement d’un noyau routier reliant l’A1, l’A86 et le périph, mesure les taux de pollution quotidienne les plus élevés de France par le nombre de jours de dépassement des normes européennes et par l’ampleur de ces dépassements. Dans son rapport annuel publié vendredi soir, l’organisme chargé de la surveillance de l’air parisien décrit une situation en amélioration dans la capitale en 2016. En 2014, ses experts expliquaient qu’à Saint-Denis, deux jours sur trois, les quantités de particules fines et de dioxyde d’azote dans l’air dépassent les seuils autorisés. Environ un tiers de sa population est exposé à des niveaux de bruit gênants et à une pollution record. Les émissions de particules fines sont massives. Elles proviennent essentiellement des véhicules roulant au diesel.

Fête "Lamaze enlève tes bretelles", 24 septembre 2017 (JL)

Sur chaque autoroute de Saint-Denis déboulent plus de 200 000 véhicules par jour en moyenne. C’est essentiellement un trafic de transit : les véhicules traversent la commune pour se rendre ailleurs. Seulement 21 % des personnes se rendant à ou partant de Plaine Commune empruntent l’A1, selon une étude de la DRIEA de 2012. Sur l’ensemble du flux de véhicules, seulement 33 % du trafic de l’autoroute à cet endroit va à Plaine Commune ou en vient. Les habitant.e.s subissent une double inégalité : ils soufrent des nuisances causées par la voie rapide sans profiter de l’infrastructure, dans leur majorité. Pour Georges Salomon, du collectif Lamaze, « c’est une maltraitance infligée à  5 000 personnes ». Environ un tiers de la population de la ville, soit 36 000 personnes, est exposé à des niveaux de bruit supérieurs à 68 décibels, selon les services du département.

Avec les autres membres de son association, George Salomon réclame l’enfouissement de la bretelle d’autoroute et le retraitement de ses effluents. À Saint-Denis, Aubervilliers, la Courneuve, Épinay, Stains, Villetaneuse et Pierrefitte, 43 % des ménages ne possèdent pas de voitures. Un tiers d’entre eux vivent en dessous du seuil de pauvreté.

Dimanche 24 septembre, le comité pour l’enfouissement de l’A1, réunissant des collectifs d’habitant.e.s et des élu.e.s, profite de la journée de la bretelle sans voitures pour présenter ses propositions : enterrer l’autoroute sur près de 5 kilomètres, réaménager les circulations, créer un parking en amont et une navette multimodale entre les transports publics. Sous la bâche blanche accrochée au bitume, on peine à s’entendre, à quelques mètres de la route laissée ouverte à la circulation, qui ne désemplit pas. Le maire de la ville, Laurent Russier, et le président de « Plaine Co » arborent le symbole olympique à la boutonnière de leur costume. Partout dans la ville, des publicités affichent les visages souriants de Dionysiens prêts pour les JO.

« L’État nous doit réparations »

Mais la méga machine olympique n’est, elle, pas disponible pour tous les habitants. Rien dans le dossier de candidature n’est prévu pour enfouir l’autoroute à Saint-Denis. Alors qu’en 1998, la voie rapide avait été recouverte sur la Plaine à l’occasion de la construction du stade de France, rien d’équivalent n’a été obtenu pour Lamaze en 2024. « On travaille à dix ans », explique Patrick Braouezec, qui avait exigé la couverture de l’A1 il y a 20 ans. N’est-ce pas beaucoup trop long ? « Il faut être réaliste, mettre sur la table tous les financements. Dire autre chose, ce serait raconter du blabla. » Mais pour Claudie Gillot-Dumoutier, du collectif Lamaze, le temps presse : « On veut mettre la pression sur les élus et obtenir l’enfouissement de l’A1 dans le cadre des JOP. Avec une très forte volonté politique, on doit pouvoir y arriver. L’État nous doit réparation. Nous méritons aussi de respirer un air non pollué. Nous demandons le droit à une ville saine. »

Selon Élisabeth Belin, maire adjointe à la santé de Saint-Denis, « une journée de pollution de plus, c’est trop pour les gens. Bien sûr que dix ans c’est trop long. Surtout lorsque l’on voit qu’à l’ouest de Paris, là où il y a des moyens, le périphérique est couvert, alors qu’au nord et l’est, là où il n’y en a pas, il n’est pas couvert ».

Mais le coût de l’enfouissement est élevé, autour de 100 millions d’euros par kilomètre, selon une estimation du collectif Lamaze. Et la décision revient à l’État, qui fait la sourde oreille. Stéphane Peu, député PC-France insoumise, propose d’utiliser la loi olympique bientôt examinée à l’Assemblée (voir ici l’article de Cécile Andrzejewski) pour défendre l’enfouissement. Rien ne garantit à ce stade que ce sera possible.

Fête "Lamaze enlève tes bretelles", 24 septembre 2017 (JL)

En attendant, Kader Chibane, conseiller municipal et vice-président de Plaine Commune chargé de l’insertion urbaine des infrastructures routières, imagine une solution alternative : le déclassement de l’autoroute pour y réduire la vitesse à 60 ou 70 km/h sur quelques kilomètres. Mais là encore, la décision revient à l’État. Un conseil local de santé se met en place et doit tenir sa première réunion le 9 décembre. Une étude de faisabilité de l’enfouissement doit être lancée. Ses résultats ne sont pas attendus avant l’été 2019. « On pointe seulement les aspects positifs des JO, mais ils peuvent accentuer certaines fragilités du territoire », s’inquiète l’élu EELV.

Un autre méga projet risque d’aggraver les difficultés des riverain.e.s des autoroutes du 93 : la construction du Grand Paris Express, le nouveau métro en gestation d’ici 2030 en petite couronne. Plaine Commune doit en accueillir sept gares pour des chantiers de grande envergure, creusant à plusieurs dizaines de mètres de profondeur. Des millions de mètres cubes de gravats devront être transportés à travers les communes. La Société du Grand Paris, maître d’ouvrage des chantiers, s’engage à recourir le plus possible au transport fluvial. Mais encore faut-il rejoindre les canaux. L’ampleur des travaux va inévitablement charger l’air des riverains de substances nocives supplémentaires.

Jade Lindgaard


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