L’«abus de pouvoir» au centre du procès Tron

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Plusieurs témoins, qui travaillent à la mairie de Draveil, disent à la cour d’assises tout le bien qu'ils pensent de leur maire Georges Tron. Face à eux, d'anciennes salariées racontent s'être retrouvées tétanisées face à l'élu. Quant à l'ancien DRH de la commune, il déclare que le maire lui faisait embaucher de belles jeunes femmes « sans aucune compétence », en situation financière difficile.

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C’est un défilé homogène, au discours lisse et maîtrisé, parfois identique au mot près. Chaque jour ou presque, depuis l’ouverture du procès de Georges Tron le 23 octobre, les témoins cités par la défense du maire (LR) de Draveil (Essonne) viennent chanter les louanges de l’édile, un homme travailleur, chaleureux et assez « tactile ». Ils décrivent une ambiance de travail « tout à fait normale » à la mairie, et critiquent durement les deux plaignantes, celles qui accusent le maire de viols en réunion et d’agressions sexuelles en réunion.

Parmi ces fidèles du maire, Violette Six, son ancienne secrétaire particulière. Elle le connaît depuis 1982 (ils travaillaient alors à la mairie de Paris) et est toujours salariée de la mairie de Draveil. Elle assure, ce mardi à la barre de la cour d'assises de Seine-Saint-Denis, que la passion de Georges Tron pour la réflexologie plantaire ne la « dérangeait pas », qu’il l’a pratiquée sur elle comme sur d’autres, dans son bureau. « Ça n’avait absolument rien de sexuel », dit-elle. À l’époque, Violette Six a bien recueilli les confidences de plusieurs femmes sur des frasques du maire auxquelles elles avaient été mêlées, mais elle-même n’a jamais été témoin de rien personnellement.

L’hôtel de ville de Draveil. © Yannick Sanchez L’hôtel de ville de Draveil. © Yannick Sanchez
La gardienne du château de Villiers, l'hôtel de ville de Draveil, où se déroulent depuis 2008 les repas et les réceptions du maire – gardienne qui fait le service lorsque l'édile reçoit des convives –, n’a rien remarqué non plus. D’autres évoquent pourtant des déjeuners avec des jeunes femmes qui se seraient éternisés, porte fermée et volets tirés, et au cours desquels on lui aurait demandé de ne pas déranger. La gardienne n'a rien vu. Plusieurs membres de sa famille sont eux aussi salariés de la mairie et elle-même bénéficie d’un logement de fonction, apprend-on.

Florence Fernandez de Ruidiaz, adjointe au maire de Draveil où elle est élue depuis 17 ans, déclare n’avoir « jamais reçu aucune plainte d’agent concernant Georges Tron et Brigitte Gruel ». Elle a en revanche recueilli des signalements sur le comportement déplacé des deux plaignantes, dit-elle, sans toutefois se souvenir de qui provenaient ces alertes (Eva Loubrieu a été accusée d’avoir volé de l’argent, et Virginie Faux de boire de l’alcool au travail).

Florence Fernandez de Ruidiaz a pris une part très active dans la défense de Georges Tron. Elle aussi a eu droit à des séances de réflexologie avec le maire sur son lieu de travail, peut-être aussi des manipulations des épaules et du cou, concède-t-elle, mais rien de plus. Elle dément toute relation sexuelle avec le maire et d’autres femmes de la mairie, alléguées par d’autres témoins.

Martine Thomas, ancienne assistante parlementaire de Georges Tron de 1997 à 2012, dément elle aussi sur un ton outré la participation à des séances sexuelles à trois que certains lui ont prêtée. Il est arrivé que le maire pratique sur elle la réflexologie, mais il n’a « jamais eu un mot ou un geste déplacé », dit-elle. Martine Thomas a été titularisée à la mairie de Draveil quand Georges Tron a perdu son mandat de député et y travaille toujours.

Nombre de ces témoins parlent de rumeurs, d’affabulations et de complot lorsqu’il s’agit d’expliquer les récits de scènes sexuelles en mairie faits par plusieurs jeunes femmes. Les accusations contre Georges Tron et Brigitte Gruel résulteraient uniquement d’une accumulation de ragots, d’un mélange de rancœurs personnelles et de règlements de comptes politiques. Les avocats de Georges Tron et de Brigitte Gruel cherchant pour leur part, quand ils questionnent les témoins, à convaincre les jurés que le Front national se cachait derrière ce dépôt de plaintes en 2011, qui ne serait qu'une machination.

Ce récit collectif en défense pourrait être convaincant s’il n’y avait les autres, celles et ceux qui sont partis de la mairie et ne doivent plus rien à Georges Tron. Jusqu'ici, cinq jeunes femmes ont ainsi indiqué avoir eu des relations sexuelles avec le maire après des massages de pieds, et une quinzaine d'autres ont produit des témoignages peu flatteurs le concernant aux enquêteurs.

À la barre, Jean-Yves Herry, ancien DRH de la commune, déclare que le maire de Draveil lui faisait embaucher de belles jeunes femmes « sans aucune compétence », en situation financière difficile, cela dans une politique de recrutement qualifiée de « plastique ».

Isabelle Ignace, ancienne militante UMP, a travaillé pour Georges Tron en mairie de 2011 à 2012. « Mon premier contrat a été renouvelé quand je défendais ardemment Georges Tron », dit-elle lundi devant la cour d’assises. Le second ne l’a pas été : elle avait parlé. « Quand j’ai vu des choses contraires à toute morale et à toute valeur, je ne pouvais pas les cacher aux policiers », explique-t-elle.

En arrivant en mairie, des collègues lui avaient raconté les liaisons plus ou moins clandestines prêtées aux uns et aux autres, dont le maire. « On me dit que la mairie de Draveil, c‘est Dallas ! », raconte-t-elle. On la met aussi en garde contre la réflexologie plantaire pratiquée intensivement par Georges Tron, avec ces mots : « Fais attention à tes pieds ! » De fait, le maire lui effectue « des points de pression » aux pieds lors de son entretien d’embauche.

La jeune femme poursuit. Quand les plaintes contre Georges Tron ont été rendues publiques, on lui a demandé de passer à la broyeuse des dossiers montés contre Virginie Faux et Eva Loubrieu, les deux accusatrices du maire. Elle soutenait encore le maire. La jeune femme recueille ensuite les confidences d’une proche collaboratrice de Georges Tron, sur des séances sexuelles à trois ou quatre, auxquelles elle a dû participer « sans aimer ça ». « Ça m’a ouvert les yeux », dit Isabelle Ignace.

Elle décrit également un système de pressions et de menaces plus ou moins voilées auprès du personnel. Des attestations en faveur du maire rédigées et expédiées en nombre par l’équipe municipale, des témoins briefés par un commandant de police proche du maire, et enfin l’arrivée en mairie de deux intermédiaires venus proposer un enregistrement clandestin peu favorable à l’une des deux plaignantes.

Lundi soir, le président de la cour d’assises lit le procès-verbal d’une ancienne assistante parlementaire entendue par les policiers. Martine Roqueflot a travaillé aux côtés de Georges Tron de 2001 à 2004. Elle décrit le climat « pernicieux » qui entourait les massages de pieds que le maire imposait aux femmes, jamais aux hommes, et sans leur demander leur avis. Elle-même dit en avoir subi, qui allaient parfois jusqu’au genou.

Ces massages avaient une connotation sexuelle et constituaient un « abus de pouvoir » du député et maire, selon cette ancienne collaboratrice. Le maire prenait ses pieds de force, elle était tétanisée. Sa prédécesseure et sa successeure ont vécu les mêmes choses. Elle a fini par démissionner.

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