Notre dossier : Florange, le conflit avec Mittal

Florange : toute une région retient son souffle

Dans la vallée de la Fensch où le sort de plus de 2 500 employés est en jeu, où un emploi sur deux est un métallo, l'angoisse est à son comble à la veille de l'expiration du délai fixé par Lakshmi Mittal. Selon nos informations, le groupe belge Cockerill Maintenance et Ingéniérie pourrait être l'invité surprise des négociations.

Rachida El Azzouzi

30 novembre 2012 à 13h43

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« Tous les regards lorrains sont braqués sur l'Élysée et la montre. C'est tic-tac en permanence et ce bruit, mêlée à l'angoisse, devient insupportable. On va tous finir avec un ulcère à l'estomac. » En trois phrases, et avec son franc-parler habituel, Édouard Martin, le leader de la CFDT des Arcelor-Mittal, résume l'état d'esprit de toute une région à la veille de l'échéance tant redoutée sur l'avenir de l'usine sidérurgique de Florange, en Lorraine.

C'est ce samedi 1er décembre à minuit qu'expire le délai initialement fixé par Lakshmi Mittal, le géant de l'acier, pour clore les négociations avec le gouvernement français. Si Arnaud Montebourg, le ministre du redressement productif, assure la communication, c'est Matignon qui a repris en mains ce dossier extrêmement sensible où l'Élysée joue sa crédibilité à incarner « la puissance publique ». En particulier à l'heure où le taux de chômage poursuit son inexorable ascension.

Difficile cependant de savoir quand le couperet va tomber. En milieu d'après-midi vendredi, une dépêche annonçait qu'un nouveau sursis était accordé au gouvernement. D’après une porte-parole du sidérurgiste, ArcelorMittal veut poursuivre les négociations et montrer sa volonté d’aboutir à un accord. L’Elysée, de son côté, a également confirmé que les pourparlers dureraient tout le week-end. Ce que confirme le député PS lorrain Michel Liebgott sans en savoir plus pour autant : «Le principe d'une nationalisation est toujours à l'étude mais Mittal a évolué. Ils ne sont plus sur les schémas initiaux. On se sera pas fixé avant le week-end mais nous devrions, cependant, avoir des nouvelles du cabinet d'Ayrault aujourd'hui en début de soirée».

François Hollande mangeant une merguez à Florange pendant la campagne présidentielle. © reuters

François Hollande, le président de la République, va-t-il suivre son ministre du redressement productif, qu'il n'a pas désavoué ces derniers jours , et approuver le principe d'une nationalisation temporaire du site et l'expropriation du magnat Mittal ? Ou va-t-il plier face à l'industriel indien, céder aux pressions du patronat et des conseillers de l'Élysée, qui se déchirent dans les salons feutrés, sur la folie que représenterait une telle décision, risquant ainsi un discrédit total auprès des travailleurs et de l'opinion ?

Dans la vallée de la Fensch où le sort de plus de 2 500 employés est en jeu, où un ouvrier sur deux est un métallo, l'angoisse est à son comble dans les rangs des salariés, de l'intersyndicale CGT-CFDT, FO, CFE-CGC et de la population. « Lucide sur la politique politicienne », épuisé par dix-huit mois de combats, Édouard Martin redoute « autant une bonne qu'une mauvaise nouvelle ». Il a « l'impression de jouer une finale de la Coupe du monde, de mener 3-0 cinq minutes avant la fin du match et d'entendre l'arbitre stopper le match pour dire qu'il faut le rejouer ».

Assailli par les journalistes parisiens depuis l'aube, ce vendredi 30 novembre, le syndicaliste n'a qu'un message à transmettre au président : « Souvenez-nous de la merguez que vous avez mangée à Florange en février 2012 pendant la campagne présidentielle. C'est en mangeant une merguez que vous avez promis de ne pas faire comme Nicolas Sarkozy, des promesses sans actes derrière. »

Édouard Martin refuse de faire de la politique fiction, coupe court aux rumeurs annonçant la venue de Montebourg ce 30 novembre à Florange pour une annonce avant les journaux télévisés de 20 heures et ne s'attend pas à une décision aujourd'hui, mais plutôt demain, samedi 1er décembre : « Mittal est du genre à aller jusqu'à la dernière seconde. »

Par tous les moyens, le leader de la CFDT a essayé d'arracher le nom du ou des deux repreneurs anonymes en lice auprès du ministre du redressement productif qu'il a encore eu ce vendredi matin au téléphone. En vain : « Je les comprends. C'est un bras de fer qui s'est engagé dans un monde de requins. Faire connaître les candidats serait compromettre leurs plans. » Mais si Hollande ne tranche pas en leur faveur, prévient-il, ce sera « un énorme coup de poing dans la gueule » : « On ne sera pas KO pour autant. Je vais utiliser les mêmes mots que Montebourg face à Mittal : “Ils en porteront la lourde responsabilité.” Nous serons leur cauchemar. »

«Ce serait suicidaire pour le gouvernement de faire marche arrière»

Walter Broccoli, le délégué de Force ouvrière, qui sortait d'une réunion avec leurs adhérents et sympathisants, en fin de matinée, n'a pas trouvé les mots pour les rassurer : « Je suis moi aussi très inquiet. Nationalisation temporaire ou pas, c'est la grande inconnue pour tout le monde. J'entends des bruits, des rumeurs, comme quoi le premier ministre réfléchit à des solutions de reclassement, ce qui serait hors de question. » Il n'ose imaginer le gouvernement «faire marche arrière» : « C'est impensable et suicidaire pour eux. Ils sont allés beaucoup plus loin que Sarko et paieraient cher un tel coup de bluff. » Il espère que le délai ne sera pas une nouvelle fois repoussé plus loin et qu'une décision interviendra avant la fin du week-end : « On en a marre de se faire mariner depuis des mois. »

« L'intersyndicale ne laissera pas faire le gouvernement en cas d'échec des négociations avec Mittal, renchérit Yves Fabbri, le délégué CGT. Il a tous les leviers pour faire plier ce patron voyou qui n'a pas respecté la France et sauver nos emplois ». Les syndicats n'ont pas encore réfléchi aux actions qu'ils mèneraient « si leur Noël est plombé par Hollande et Mittal ». « Mais s'il faut brûler l'usine, on la brûlera », lance Walter Broccoli, sans rire.

Parmi les multiples scénarios à l'étude et selon nos informations, l'un d'entre eux séduit, sous réserve de conditions, une partie des syndicats à l'exception de la CGT. Il s'agit de l'intérêt porté par le Français Bernard Serin, ancien patron de Florange, bien avant la fusion Arcelor-Mittal, au site lorrain, et par ailleurs, président du club de foot de Metz.

Aux manettes aux grandes heures de la Sollac, la société lorraine de laminage industriel, ce spécialiste du froid de 57 ans dirige aujourd'hui le groupe belge Cockerill Maintenance et Ingéniérie (CMI) qu'il a racheté en 2002. A Florange, on le connait bien mais ce n'est pas lui qui a laissé le meilleur souvenir. C'est son bras-droit et ami Jean-Michel Masselot, un autre ancien de Florange, «un ingénieur polytechnicien brillant, compétent, humain», se souvient Walter Broccoli.

Le délégué de Force Ouvrière, 40 ans de maison, «applaudirait des deux mains» un tel retour : «Serin ne m'a laissé aucun souvenir. En revanche si Masselot est derrière, c'est positif. Je le verrais même directeur général ! Il est né dans notre usine. Il la connait par coeur. Il a été mon ingénieur service pendant 35 ans avant de finir directeur général puis président du comité central d'établissement. Il a quitté le groupe il y a quatre ou cinq ans, en partie à cause du mauvais climat ambiant créé par l'arrivée de Mittal».

Un camarade de la CFDT renchérit : «Tu peux pas trouver mieux que Masselot comme spécialiste en haut-fourneau dans le monde. CMI s'ils reprennent ils savent pourquoi. Ils sont connus dans le groupe, les salariés les ont vus à l'oeuvre donc ils ont leur confiance. Mais est-ce que Mittal laissera faire? Ca m'étonnerait qu'il y ait un accord. Parce qu'ils connaissent vraiment la boutique, ils peuvent vraiment remettre le site en route».

L'hypothèse n'enchante pas la CGT. «Serin, c'est un petit industriel. Il n'est pas à la hauteur de l'enjeu industriel. La sidérurgie, ce n'est pas un mikado. Il est apprécié des salariés parce qu'il a un club de foot ! Les négociations à la belge, on connaît. regardez ce qui se passe à Liège», s'emporte Yves Fabbri, le délégué cégétiste. Pour lui, la priorité, «c'est le rôle de l'Etat, pas les prédateurs belges ou russes, c'est à lui d'être aux commandes». 

Cette piste franco-belge se rajoute aux quatre autres scenarii évoquées par la presse ces dernières semaines sans qu'aucun ne soit confirmé. L'hypothèse d'une reprise par le géant Severstal, propriété du magnat russe Alexei Mordachov, est la plus persistante. En 2006, le groupe russe avait subi un cuisant échec lors de la prise d'Arcelor par Mittal. Economiquement, un rachat par Severstal laisse en tout cas perplexes certains spécialistes du secteur. Des éditorialistes italiens ont aussi mentionné Riva Steel, groupe familial, 4ème producteur européen et 23ème mondial. Mais la distance entre les sites -1.600 km- invite au sceptiscisme.

Le groupe Tata Steel, filiale du conglomérat indien, se serait également manifesté. Il possède un site de produits dits «longs» qui se situe à Hayange (Moselle), juste à côté de Florange, qui produit des rails. Mais Tata Steel vient d'annoncer 900 supressions de postes et la fermeture d'une douzaine de sites au Royaume-Uni. Autre candidat: le français Ascométal, spécialiste des aciers spéciaux et des produits "longs", mais la société, rachetée en 2011 par le fonds américain Apollo, a démenti. Seule certitude finalement si l'on en croit les déclarations de Montebourg : «Un repreneur est prêt à mettre jusqu'à 400 millions d'euros et vous serez surpris».

Rachida El Azzouzi


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