L’affaire Benalla est bien une affaire Macron

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Il n’y a pas d’Alexandre Benalla à l’Élysée sans Emmanuel Macron, auquel le premier doit tout. Mais il n’y a pas non plus d’affaire Benalla sans le soutien apporté par le président de la République à son homme de confiance. C’est cette couverture, jusqu’au mensonge, qui en fait une affaire d’État.

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L’affaire Benalla est un impitoyable révélateur politique : elle montre que le pouvoir né du chamboule-tout électoral de 2017 n’a finalement guère de conscience démocratique, ce mélange de précaution et de scrupule où se niche le souci du bien commun, au-delà de son propre sort. Voici donc un président de la République, supposé être celui de tous les Français, au-dessus des clans et des factions, qui, il y a une semaine, lance lui-même la contre-offensive politique et médiatique à la manière d’un chef de bande devant ses affidés, défiant d’un « qu’ils viennent me chercher » tous les contre-pouvoirs, le Parlement, la presse, voire la justice. Le chef de l’État y parle de lui à la troisième personne : « S'ils veulent un responsable, il est devant vous. Qu’ils viennent le chercher. Je réponds au peuple français. »

Depuis, sa garde des Sceaux, piétinant allègrement la séparation des pouvoirs, s’en va répétant dans les médias qu’il n’y a pas d’affaire, juste une faute individuelle, alors que des enquêtes judiciaires sont en cours pour, précisément, dire ce qu’il en est au regard du code pénal. Quant aux députés de La République en marche, ils se sont résolus sans états d’âme à faire reculer ladite République, entravant le travail de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, au point même d’en annoncer précipitamment des conclusions arrangeantes pour la présidence de la République, le tout avec un mépris affiché du parlementarisme.

Mais il y a peut-être pire. Portés par le principal intéressé, Alexandre Benalla, dans plusieurs prestations médiatiques auxquelles les communicants de l’Élysée ne sont pas étrangers, les éléments de langage de cette contre-attaque ne se contentent pas de minimiser les actes délictuels commis par l’homme de confiance d’Emmanuel Macron et son acolyte Vincent Crase, salarié du parti présidentiel. Ils les légitiment, affirmant qu’ils étaient en droit de porter assistance aux CRS en s’en prenant à des manifestants, en les frappant et en les interpellant – ce qu’ils feront à plusieurs reprises, comme l’établit encore la dernière vidéo révélée par Mediapart

Autrement dit, il serait sinon admissible, du moins bénin que des collaborateurs du président et des membres de son parti jouent les supplétifs de forces de police pour s’en prendre à des opposants politiques exprimant dans la rue leur mécontentement. Et alors même qu’aucune charge ne sera retenue contre ces manifestants à l’issue de leur interpellation.

Faut-il rappeler qu’un des droits démocratiques fondamentaux qui s’imposent aux détenteurs momentanés de la représentation nationale, fût-ce le premier d’entre eux, est le droit de tout citoyen de manifester ses opinions, de les exprimer dans la rue et en public ? Ajouté à la coutumière banalisation française des violences policières dans le maintien de l’ordre, ce discours de relativisation des faits qui sont au départ de l’affaire Benalla revient tout simplement à accepter la mise à bas de l’État de droit au profit d’un régime autoritaire.

Car, comme l’a opportunément rappelé sur les réseaux sociaux l’historien Nicolas Offenstadt, « l’exercice de la violence physique contre des opposants politiques sans mandat légal, ou avec le soutien implicite des institutions, est un des traits marquants du fascisme ». La violence supposée légitime de l’État y est supplantée par une violence partisane à l’abri d’une privatisation du pouvoir. Si se dire que nous n’en sommes pas encore là est vrai, ce n’en est pas pour autant rassurant. De même qu’idéologiquement, la courte échelle faite à la déchéance de nationalité a donné droit de cité aux refrains xénophobes de l’extrême droite, ce qui se donne à voir et à entendre dans l’affaire Benalla, c’est l’acceptation par ceux qui nous gouvernent de pratiques antidémocratiques fondées sur la violence contre celles et ceux qui les contestent.

 © Capture d'écran Twitter © Capture d'écran Twitter

Car sinon, les faits étant connus du pouvoir élyséen et du parti présidentiel dès le 2 mai, les deux apprentis nervis du 1er mai auraient été licenciés sans frais, sans délai ni indemnité, pour faute grave. Or c’est tout l’inverse qui s’est produit : ils ont été couverts et protégés. Ne valant pas sanction disciplinaire d’un point de vue juridique (lire sur le blog de Paul Cassia), leur mise à pied symbolique de deux semaines, sans aucune retenue sur leur salaire du mois, n’est qu’un leurre : ils n’ont tout simplement pas été sanctionnés. Alexandre Benalla est tranquillement parti en vacances en Bretagne avant de reprendre sa place au plus près du président de la République, dans les mêmes fonctions, avec le même poids, les mêmes avantages auxquels devait s’ajouter le privilège d’une résidence dans l’annexe élyséenne du Quai Branly. Et Vincent Crase était encore jusqu’à l’annonce opportune de son licenciement, ce mardi 31 juillet, responsable de la sécurité du mouvement présidentiel.

L’attitude spontanée de la présidence face aux révélations initiales du Monde, le 18 juillet, confirme cet engagement total du pouvoir à leur côté. Non seulement le porte-parole de l’Élysée a été missionné le lendemain pour mentir de façon éhontée – rien de ce qu’il a dit ce jour-là n’ayant résisté aux investigations qui ont suivi – mais, de plus, comme l’a dévoilé Mediapart, des membres de l’entourage présidentiel n’ont pas hésité à exploiter, aux fins de soutenir Alexandre Benalla, les vidéos de la préfecture de police, en les faisant relayer dans la nuit du 18 au 19 juillet par des comptes En Marche!. Parce qu’ils mettent en branle la justice, c’est l’attitude du préfet de police et du procureur de la République qui obligera l’Élysée à accélérer le pas et à annoncer le 20 juillet le licenciement du chargé de mission présidentiel.

Bref, sans les révélations de la presse et sans les sursauts de hauts fonctionnaires, l’Élysée ne se serait jamais séparé d’Alexandre Benalla dont les rêves de grand ordonnateur d’une nouvelle direction de la sécurité présidentielle, totalement dévouée à Emmanuel Macron – à l’homme et non plus seulement à la fonction –, auraient pu prospérer. Une phrase de son entretien-plaidoyer au Monde donne une indication de la voie que le « Monsieur sécurité » du président élu en 2017 entendait suivre : « Si demain il y a une cohabitation, vous avez la sécurité qui est sous la main du ministre de l’intérieur », y confiait-il sur le mode de l’inquiétude.

On retrouve là les anciennes obsessions de ceux qui, se prenant pour les mousquetaires du roi, entendaient sanctuariser la sécurité présidentielle, ainsi que le théorisait la tristement fameuse « cellule de l’Élysée » sous la présidence de François Mitterrand. Sa mésaventure, qui se terminera devant la justice par des peines de prison avec sursis, suffit à nous rappeler ce que cache ce prétexte sécuritaire : une privatisation accentuée du pouvoir présidentiel.

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