La justice enquête sur les pratiques d’un chirurgien esthétique du CHU de Poitiers

Par Lilas Pepy

Des témoins affirment avoir vu le chef du service de chirurgie plastique pratiquer des actes chirurgicaux non nécessaires et commettre des fraudes à la Sécurité sociale. D’après nos informations, une enquête préliminaire est ouverte. Le chirurgien conteste.

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Depuis mars dernier, au CHU de Poitiers, des témoignages s’accumulent pour dénoncer les pratiques du chef du service de chirurgie plastique, esthétique et reconstructrice, qui se voit reprocher d’avoir réalisé des actes chirurgicaux invasifs non nécessaires sur des patients, ainsi que d’avoir fraudé la Sécurité sociale.

D’après nos informations, une enquête préliminaire a été ouverte par le parquet de Poitiers à la suite d’un signalement effectué, début juin, par la direction du centre hospitalo-universitaire. Questionné par Mediapart, le procureur de la République n’a pas souhaité préciser quelles infractions potentielles sont visées par ces investigations.

En parallèle, la directrice du CHU, Anne Costa, a aussi alerté l’agence régionale de santé (ARS) de Nouvelle-Aquitaine, début avril, ce qui a déclenché une mission d’inspection. Si celle-ci est toujours en cours, le professeur des universités et praticien hospitalier (PU-PH), nommé en 2018,  a été suspendu de ses fonctions de chef de service le 12 juillet.

Le CHU de Poitiers en 2014. © Photo Guillaume Souvant / AFP Le CHU de Poitiers en 2014. © Photo Guillaume Souvant / AFP

Présumé innocent, il dément fermement auprès de Mediapart toute mauvaise pratique et assure que des gens cherchent à le détruire.

Au cours de notre enquête, commencée il y a plusieurs mois, nous avons pu accéder aux quarante pages adressées début mars à la direction par des soignants du CHU, dans lesquelles sont détaillées les pratiques mises en cause. Plusieurs médecins nous ont aussi livré leur témoignage, sous couvert d’anonymat.

D’après nos informations, ce chirurgien réaliserait notamment des cicatrices pour feindre une abdominoplastie (une ablation de tissus cutanés en excès au niveau de l’abdomen), opération prise en charge par l’assurance-maladie (donc remboursée à l’hôpital ou au chirurgien directement quand il opère à titre privé), alors qu’il aurait pratiqué en réalité une chirurgie non prise en charge mais entraînant moins de complications.

« Au-delà de la fraude et de la mutilation, le patient ne bénéficie pas de l’intervention préconisée et se retrouve parfois avec des résultats esthétiques disgracieux », estime un soignant auprès de Mediapart. « Je fais toujours ce qui est écrit dans les codages », nous répond le praticien, qui a accordé deux heures d’entretien à Mediapart tout en refusant que la conversation soit enregistrée. Autrement dit : il assure effectuer précisément les actes déclarés dans un logiciel de l’assurance-maladie. 

Je n’en dormirais pas la nuit si je faisais ce que vous décrivez

D’autre part, dans des cas de cancers cutanés du visage, comme un carcinome épidermoïde, où une ablation de la tumeur entraîne la mise en place d’un lambeau de peau pour recouvrir la substance perdue, le chirurgien utiliserait majoritairement un lambeau dit « de Keystone » (remboursé 171 euros), qu’il fait passer pour un lambeau dit « perforant » (remboursé 460 euros). Les cicatrices laissées par ces actes sont particulièrement proches.

Interrogé sur le cas précis d’un patient opéré de la sorte, le médecin affirme n’avoir plus « le dossier en tête » et assure avoir recours à cette technique « au niveau de la tempe lorsqu’il y en a besoin ».

Dans des cas de malades adressés au chirurgien pour des kystes ou des petites tumeurs d’apparence bénigne du cuir chevelu, le praticien prétexterait la découverte, au cours de l’opération, d’une lésion suspecte potentiellement cancéreuse. Il prendrait alors des marges de sécurité en retirant une quantité de peau plus grande, justifiant ainsi la pose d’un lambeau. Pourtant, les examens anatomopathologiques postopératoires de ces lésions confirment qu’elles ne sont pas malignes.

Cette pratique, décrite dans les témoignages adressés à la direction, nous a été confirmée par d’autres soignants du CHU. Ils assurent que le professionnel le fait de manière prédominante sur des lésions inférieures à un centimètre, voire de quelques millimètres. Questionné sur des dossiers précis de patients, le médecin dément et assure : « Je n’en dormirais pas la nuit si je faisais ce que vous décrivez. »

Les manquements ne s’arrêteraient pas là : plusieurs témoins affirment l’avoir vu régler son bistouri (un instrument chirurgical servant à inciser la peau et les tissus) sur 90 watts pour cautériser des tissus du visage lors d’excisions de lésions cancéreuses. Cela aurait pu brûler des tissus sains autour et entraîner des infections postopératoires. Pour éviter ces complications, le bistouri ne devrait pas être réglé à plus de 30 watts sur le visage. Le chirurgien nous affirme ne pas dépasser « 30 ou 40 watts ».  

« Nous avions initialement entre huit et dix patients dans la journée, rapporte encore un témoin. À ce jour, nous montons parfois à quinze. Il faut aller vite, c’est le maître mot. La désinfection du matériel et l’anesthésie sont souvent insuffisantes. Des malades expriment leur douleur par des cris, des pleurs parfois, et le professeur continue malgré tout l’intervention. » Un constat confirmé par une interne que nous avons interrogée, ainsi qu’un praticien extérieur qui a réopéré récemment une des patientes du professeur : « Elle m’a dit avoir souffert durant toute la précédente intervention et qu’il était hors de question qu’elle retourne le voir. »  

Le chirurgien rejette en bloc : « Comment peut-on prétendre ça ? Si une mamie crie parce qu’elle est démente et que je ne suis pas encore dessus, ce n’est pas parce que je l’opère. » Il ajoute : « Si c’était le cas, pensez-vous qu’une partie des infirmières aurait signé une attestation pour prendre ma défense ? » 

Le médecin fait référence à une lettre de ces dernières – qu’il nous lit au téléphone – dans laquelle elles assurent n’avoir jamais assisté, entre autres, à des « comportements déplacés » de sa part ou à des « fautes de stérilisation ». Les divers courriers de soutien au professeur que nous avons consultés ne mentionnent cependant pas les actes décrits dans notre enquête et portent sur sa gestion des rapports humains.

Au-delà des traumatismes de patients liés à la douleur, plusieurs personnes affirment que ces pratiques entraîneraient de nombreuses complications. Une interne détaille : « J’ai revu en consultation des patients souffrant de cicatrices totalement disproportionnées par rapport à la lésion initiale, nécrotiques, infectées, désunies et parfois des zones d’alopécie [perte de cheveux ou poils – ndlr] étendues chez des femmes jeunes. » Le chirurgien assure ne pas voir « plus de complications que nécessaire. Les gens qui racontent ça essaient de charger la mule ».

Choquées de la fréquence de complications et de l’aspect de certaines cicatrices, les infirmières de service avaient pourtant commencé à tenir un carnet dans lequel elles les recensaient. « En l’apprenant, le professeur les a convoquées. Certaines sont ressorties en larmes », confie un médecin. D’après nos témoins, il s’occupe désormais personnellement de ses patients, et les infirmières de service ne font quasiment plus de pansements postopératoires durant l’hospitalisation des malades. À nouveau, le praticien dément.

D’après nombre de témoignages, l’aspect financier serait au cœur de ces dérives. Les récits transmis à la direction, ainsi que les déclarations de soignants du CHU faites à Mediapart, décrivent un homme « obsédé par le chiffre », et des patients « opérés à la chaîne ». « Ce sont des conneries, si c’était le cas, j’irais dans le privé, rétorque le professeur. Je ne me reconnais pas non plus dans cette course effrénée à la chirurgie, j’adore mes patients. »

Pour rappel : au CHU, un PU-PH peut consulter et opérer en secteur public (le remboursement de l’assurance-maladie est alors perçu par l’hôpital), comme en secteur privé (le remboursement lui revient et le professionnel peut facturer aux patients des dépassements d’honoraires). 

J’essaie toujours d’optimiser les cotations. Cela ne veut pas dire tricher

Selon des témoins, le chirurgien irait jusqu’à demander à ses internes de « recruter » le plus de patients possible pour remplir ses vacations de chirurgie locale en secteur privé, et n’hésiterait pas à « surcoter » des actes en secteur public. En d’autres termes : il déclarerait à l’assurance-maladie des actes non réalisés pour gonfler son pourcentage d’activité. 

« Je leur demande de recruter pour que les vacations au bloc soient remplies, explique le chirurgien. Je suis chef de service, le CHU veut de l’activité, bien sûr que c’est important qu’il y ait plus de patients. » Il ajoute : « J’essaie toujours d’optimiser les cotations. Cela ne veut pas dire tricher, mais je connais bien la CPAM, et j’essaie toujours de valoriser l’activité en m’assurant auprès des internes que tout lui a bien été facturé. »

Plus un praticien « cote » en public, plus il a le droit de le faire en privé. Une présidente de commission médicale d’établissement (CME) dans un hôpital public rappelle que « l’activité privée d’un PU-PH ne doit pas dépasser 50 % du total de ses actes » et précise qu’une commission émanant de la CME se réunit en fin d’année pour vérifier que l’activité privée d’un PU-PH reste dans les clous. Elle indique que l’établissement de santé perçoit un pourcentage – autour de 15 % – des revenus générés par le praticien en secteur privé, dépassements d’honoraires compris.

Par ailleurs, l’activité privée d’un PU-PH ne peut dépasser plus de deux demi-journées par semaine. Toutefois, les consultations du PU-PH du samedi toute la journée et du lundi après-midi en secteur privé sont connues de tous.

Le financement quasi exclusif des hôpitaux par la tarification à l’activité est un accélérateur de rupture du cadre éthique

Un professeur de santé publique

Lors de notre entretien, le médecin reconnaît avoir dépassé ses horaires de consultation le samedi après-midi : d’abord « une ou deux fois », puis « beaucoup ». « Mais il y avait le Covid : je faisais gaffe à désinfecter la cabine entre les patients, j’étais plus lent et, surtout, je faisais venir les gens le samedi car il y avait moins de monde dans les couloirs. C’était plutôt des mesures protectrices pour les patients. »  

Selon une experte en chirurgie plastique et esthétique assermentée près des tribunaux, qui a accepté de nous répondre à condition de conserver son anonymat, « les interventions dans les spécialités chirurgicales ne sont pas remboursées à la hauteur de ce qu’elles coûtent » et les « surcotations » seraient courantes. Un professeur de santé publique dans le centre de la France, également désireux de ne pas dévoiler son identité, affirme pour sa part que « le financement quasi exclusif des hôpitaux par la tarification à l’activité est un fabuleux accélérateur de rupture du cadre éthique et déontologique ».

« Le plus grave, c’est d’être nocif pour le patient afin de justifier un acte codé dans le logiciel », avance un médecin du CHU qui témoigne de dérives du PU-PH.

Pour certaines sources, en tout cas, la collaboration avec le professeur a laissé un goût amer : « J’ai dit à des patients traumatisés que la douleur ressentie pendant l’opération était normale et qu’il fallait l’oublier, nous raconte-t-on. Aujourd’hui, je n’ai plus foi en la médecine. » 

« Il m’a déjà demandé lors d’une abdominoplastie de me positionner entre lui et l’instrumentiste de manière à dissimuler ce qu’il faisait », peut-on lire dans un témoignage adressé à la direction. Une autre personne est priée, au cours du même type d’acte, de ne « pas poser de question ». « Ce sont des conneries », répond le chirurgien.

Si plusieurs sources ont accepté d’attester par écrit leur témoignage à Mediapart, elles ont toutes requis l’anonymat à ce stade. C’est que le chirurgien, d’une quarantaine d’années, est professeur et chef de service : personne ne s’oppose frontalement au « mandarin », pas même les médecins. De son côté, le praticien nous assure être à l’écoute, et ajoute : « Quand vous êtes un jeune chef de service, les gens n’acceptent pas les remarques et s’en servent pour vous descendre derrière sur des trucs qui n’ont rien à voir. » 

« Quand ça tourne mal, ce n’est jamais sa faute mais toujours celle du patient ou de l’infirmière à domicile », nous rapporte-t-on à plusieurs reprises. Un médecin spécialiste, qui a reçu des patients du chirurgien et que nous avons questionné, explique : « Les patients sont perdus mais se répètent qu’après tout, c’est un professeur. » D’après nos informations, à ce jour, seuls deux courriers d’alertes de patients ont été adressés à la direction du CHU. 

« Dans notre région, il y a peu de praticiens et il serait dur de le remplacer, analyse une responsable de l’agence régionale de santé (ARS) de Nouvelle-Aquitaine, sous couvert d’anonymat. Cette activité de chirurgie plastique et reconstructrice repose sur lui. Il fait un peu tourner la boutique. »

Invité à nous transmettre des noms de collaborateurs susceptibles de défendre son travail, le spécialiste en cite deux. Le docteur Michel Schoofs, chirurgien plastique spécialiste de la main à la retraite et qui a supervisé ses opérations à Lille pendant un an, le décrit auprès de Mediapart comme « très compétent et consciencieux ». Quant au docteur Choughri, chirurgien orthopédique de la main, qui l’a côtoyé de 2013 à 2017 au CHU de Bordeaux, il assure qu’il n’a pas entendu parler de récriminations de patients à l’époque, tout en indiquant que le futur PU-PH était très encadré par ses chefs de service.

Contacté par Mediapart, le service communication de l’hôpital n’a pas souhaité s’exprimer, rappelant qu’une enquête est en cours. La direction a effectivement procédé à un signalement début juin au titre de l’article 40 du Code de procédure pénale, qui oblige « tout [...] fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit [...] d’en donner avis sans délai au procureur de la République ».

La direction a également signalé les faits au conseil départemental de l’Ordre des médecins (CDOM) de la Vienne. S’agissant d’une procédure en cours, son président, Henri Dieulangard, n’a pas souhaité s’exprimer. Il a néanmoins rappelé que le CDOM n’a pas de pouvoir d’enquête – il est à ce titre tributaire des éléments portés à sa connaissance par les administrations ou les patients qui le saisissent – et n’intervient que sur le plan de la déontologie médicale. 

Une partie du personnel de l’hôpital – médecins, infirmières de service et de consultations, aides-soignants – a été auditionnée par l’ARS les 24 et 25 juin et les 22 et 23 juillet. Les infirmières de bloc et les anciens chefs de clinique ayant collaboré avec le professeur n’ont été convoqués à aucune audition à ce stade. « La mission d’inspection sollicitera tous ceux dont elle a besoin pour participer à l’élaboration d’un constat objectif et détaillé », nous assure Olivier Serre, directeur de cabinet à l’ARS de Nouvelle-Aquitaine. 

Olivier Serre ne souhaite pas indiquer de délai pour les conclusions de la mission. « Je ne pense pas qu’il y ait un caractère d’urgence, il vaut mieux faire preuve de méthode pour prendre les bonnes décisions », a-t-il ajouté, reconnaissant tout de même qu’il n’y avait « pas de temps à perdre » au vu du délai de la procédure, incluant un contradictoire. Selon les conclusions de son enquête, l’ARS pourra ne pas donner suite à sa mission d’inspection ou transmettre son rapport définitif au parquet, au conseil de l’Ordre et aux ministères de tutelle du PU-PH.

Mais ni les procédures de signalement effectuées ni sa suspension en tant que chef de service par la direction n’empêchent le chirurgien de poursuivre aujourd’hui son activité.

La suspension d’un professeur des universités et praticien hospitalier relève de l’exception. Par ses doubles fonctions universitaire et médicale, le PU-PH a deux ministères de tutelle : la santé et l’enseignement. Ainsi, pas moins de quatre entités – l’université, l’ARS, les ministères, la direction de l’hôpital – peuvent suspendre tout ou partie des professionnels, chacune selon des critères plus ou moins drastiques. À ce jour, les faits rapportés ne répondent pas aux conditions d’application des articles du Code de la santé publique permettant notamment au directeur général de l’ARS, ou à la direction de l’hôpital, de suspendre le PU-PH de l’ensemble de ses fonctions.

Reste que, d’après nos informations, la directrice du CHU n’a lancé aucune procédure disciplinaire ni informé les ministères de tutelle. « C’est étonnant », commente la cadre de l’ARS de Nouvelle-Aquitaine déjà citée. 

Christelle Mazza, avocate spécialisée en droit de la fonction publique sollicitée par Mediapart, elle, n’est pas surprise : « Les PU-PH sont comme des ministres à l’hôpital, ils sont influents et intouchables. » Dans les faits, ces procédures sont rarement mises en œuvre. « Dès lors qu’une enquête est ouverte, les hôpitaux se dédouanent sur le plan administratif et préfèrent attendre l’issue pénale », conclut-elle.

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