Europe

L’Allemagne se prépare à un dépistage encore plus massif

Beaucoup de personnes testées pour peu de décès. C’est le profil de l’Allemagne face à la pandémie du Covid-19. Ces résultats encourageants s’expliquent par une réaction rapide des acteurs médicaux, politiques et industriels.

Thomas Schnee

1 avril 2020 à 12h29

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Berlin (Allemagne), de notre correspondant.– Mais comment font les Allemands pour avoir moins de morts ? Mercredi matin, comme tous les jours, l’institut épidémiologique Robert Koch (RKI) a publié les statistiques nationales avec un décompte de 67 366 personnes contaminées pour 732 décès. Soit un taux de mortalité de 1,08 %. La France affiche un bilan bien plus lourd avec « seulement » 44 550 cas testés mais 3 523 décès.

Pour lutter efficacement contre la maladie, la question de la méthode allemande fait donc sens. Cela, d’autant plus que nos voisins ne pratiquent qu’un confinement partiel. Berlin et les Länder privilégient ainsi « le contrôle du contact plutôt que du déplacement » et ne contrôlent ni le nombre ni la durée des sorties, pourvu que celles-ci se fassent seuls, avec des personnes partageant le confinement ou encore à deux personnes « à distance » au maximum.

Pour le microbiologiste berlinois Olfert Landt, également patron de TIB Molbiol, la principale entreprise allemande de fabrication de tests de dépistage viral, la réponse se trouve sans doute dans une réaction précoce, une politique massive de dépistages et des structures sanitaires qui tiennent encore bien le coup : « Nous testons beaucoup et nous avons commencé très tôt. Nous avons eu un signal d’alerte avec la contamination d’une dizaine de personnes chez l’entreprise Webasto en Bavière au mois de janvier. Les laboratoires allemands ont alors commandé suffisamment tôt. Ils étaient en mesure de proposer rapidement des tests. »

Un drive-in permettant de tester sans sortir de la voiture à Leipzig le 28 mars 2020. © Hendrik Schmidt/dpa-Zentralbild/dpa via AFP

Olfert Landt, qui a produit ses premiers tests pour la pandémie du SARS-CoV en 2003, avant de continuer pour la grippe aviaire (H5N1) en 2006, ou encore la grippe A (H1N1) en 2009 et le MERS-CoV en 2012, avoue avoir passé les premiers jours de l’année 2020 à mettre au point un protocole de tests pour le Covid-19. À la mi-janvier, la Bavière a par ailleurs signalé un cas possible. Celui-ci a été confirmé quelques jours plus tard. C’était un cadre de l’équipementier automobile Webasto qui, avec quatorze autres collègues, s’est contaminé lors d’un voyage en Chine où l’entreprise réalise une grosse part de son chiffre d’affaires.

Cette annonce intervient alors que l’économie chinoise est en plein ralentissement. À ce moment, les secteurs de l’automobile et de la machine-outil, secteurs clés de l’industrie allemande, sont en état d’alerte maximale. Ils peinent en effet sous le poids de la transition électrique et de la guerre commerciale sino-américaine. Et voilà qu’un nouveau fléau est en train de neutraliser l’un de leurs marchés les plus porteurs, la Chine !

Les décideurs économiques et politiques allemands, et c’est une donnée importante de l’explication, sont donc déjà en alerte rouge avant même que la pandémie touche officiellement le pays. Quand Webasto communique, fin janvier, sur la contamination de ses collaborateurs, l’information fait la une des médias allemands et tout le monde en saisit la portée. À ce moment La Charité de Berlin, le plus gros hôpital allemand et l’un des principaux centres de recherches médicales d’Allemagne, a envoyé à tous les laboratoires du pays les procédures de tests du Covid-19. Quant à la production de TIB Molbiol, elle explose, multipliée par cinq par rapport à la normale.

« Je crois que l’Allemagne a très rapidement pris conscience du début de l’épidémie. Nous l’avons fait deux ou trois semaines plus tôt que certains de nos voisins. Nous y sommes arrivés parce que nous avons beaucoup diagnostiqué, beaucoup testé », explique pour sa part au Zeit le 20 mars le professeur Christian Drosten, directeur de l’Institut de virologie de la Charité à Berlin. L’Allemagne choisit de tester dès l’apparition de plusieurs symptômes, même sous une forme bénigne, puis d’isoler et/ou d’hospitaliser. Avec environ 300 000 lits d’hôpital et 20 000 lits de réanimation sur 28 000 lits de soins intensifs, le pays peut se le permettre.

L’Allemagne suit donc la désormais fameuse « stratégie sud-coréenne » qui revient à ratisser large et à isoler et traiter le plus rapidement possible les personnes contaminées. Ce qui explique au bout du compte pourquoi, non seulement il y a moins de morts en Allemagne dans l’absolu, mais aussi pourquoi le rapport entre décès et nombre de personnes dépistées positives est si peu élevé. Il est ainsi à parier que les chiffres de la France, et encore plus de l’Italie, où l’on ne teste que les cas vraiment graves, laissent dans l’ombre un nombre élevé de personnes contaminées non recensées.

À la fin du mois de mars, le ministère fédéral de la santé, qui s’appuie sur les chiffres de l’Institut Robert Koch, annonçait l’exécution d’un minimum de 300 000 tests par semaine. Le professeur Drosten évoquait pour sa part une capacité hebdomadaire de 500 000 tests. Entre les deux chiffres, l’Allemagne offre donc depuis un certain moment une capacité quotidienne de tests comprise entre 42 800 et 71 500 tests. À titre de comparaison, le ministre de la santé français Olivier Véran a annoncé samedi 28 mars que la capacité de tests classiques en France, passera de 12 000 à 30 000 par jour d’ici « une grosse semaine », avant d’être portée à 50 000 fin avril.

Le gouvernement d'Angela Merkel ne compte pas s’arrêter là : un document du ministère de l’intérieur, révélé ce week-end par plusieurs médias, prescrit une stratégie inspirée de la Corée du Sud, avec pas moins de 200 000 tests par jour. Seraient désormais testés tous ceux qui pensent être atteints du Covid-19, ainsi que toutes les personnes susceptibles d'avoir été en contact avec un malade, stipule le document. Actuellement, les dépistages concernent les personnes à la fois malades et ayant été en contact avec une personne positive.

Le document évoque en outre la géolocalisation, outil utilisé par Séoul, « inévitable à long terme » pour permettre à la population de suivre les endroits où des personnes testées positives se trouvent. Déjà, l’opérateur historique Deutsche Telekom a été autorisé à fournir certaines données anonymisées des personnes contaminées afin que l’Institut Robert Koch puisse retracer les modes et lieux de contamination.

Évidemment, la mise au point d’un système de détection et de prévention sur une base de données beaucoup plus large, comme ont pu l’évoquer certains politiques, a conduit à l’ouverture d’un débat animé sur les limites démocratiques de la lutte contre la pandémie. « Une surveillance grâce aux données du portable, serait une grave attaque contre les droits de l’individu », rappelle ainsi la ministre sociale-démocrate de la justice Christine Lambrecht qui n’exclut cependant pas un tel projet sur une base volontaire et contrôlée.

Thomas Schnee


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