Comment le parrain de la famille Bonanno a sauvé sa peau

Par

Parfois, les parrains présumés parviennent à échapper à la loi américaine RICO, qui a fait tomber les plus grands patrons de Cosa Nostra. Joseph Cammarano, le boss de la famille Bonanno, jugé en 2019 dans une affaire de transport de déchets, est de ceux-là. 

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

New York (États-Unis).– C’était il y a une vingtaine d’années, se souvient Chaim Babad. Voilà comment l’affaire s’était conclue.  Le maire de New York, Rudy Giuliani, avait accepté de lui céder le terrain situé au numéro 2725, rue Arthur-Kill, à Staten Island, à une condition : que Chaim Babad démolisse à ses frais les deux immenses réservoirs de gaz naturel liquéfié qui s’y trouvaient.

Représentant d’un kollel, un centre d’étude de la Torah réservé aux hommes, Chaim Babad avait flairé l’occasion. Le terrain d’une centaine d’acres (400 000 mètres carrés), imaginait-il, accueillerait sa future communauté juive orthodoxe. Les réservoirs n’avaient jamais servi. Et Giuliani lui avait promis de transformer la parcelle du 2725 en zone résidentielle. Alors Babad, déjà gérant de plusieurs dizaines de propriétés à Brooklyn, avait signé.

Il ne lui restait plus qu’à démolir les réservoirs, hauts d’une cinquantaine de mètres. Le coût variait de huit à douze millions de dollars. Jusqu’à cette offre inratable : pour seulement deux millions, une entreprise proposait non seulement de raser les réservoirs mais de faire gagner de l’argent à Chaim Babad. Au lieu d’utiliser des explosifs, plus chers, l’entreprise aurait recours à une grue. De la terre et des débris censés stabiliser l’engin seraient déchargés sur le terrain, moyennant finances, et Chaim Babad percevrait une partie de cette rémunération. 

La perpective semblait d’autant plus séduisante que selon les estimations de l’entreprise, au moins 15 mètres de hauteur de débris et de terre seraient nécessaires pour stabiliser la grue. Au début des années 2010, Chaim Babad a donc signé avec cette entreprise. Et les problèmes ont commencé.

Sur le terrain de Chaim Babad, à Staten Island, les réservoirs sont toujours là. © Photo Patricia Neves pour Mediapart Sur le terrain de Chaim Babad, à Staten Island, les réservoirs sont toujours là. © Photo Patricia Neves pour Mediapart

Il les raconte de manière détaillée, en ce début mars 2019, au juge du Southern District de New York qui statue sur son affaire. Sur le chantier, personne n’a tenu ses promesses, regrette-t-il. Rudy Giuliani n’a pas modifié le zonage du terrain de manière à le rendre habitable et l’entreprise, noyautée par la mafia, n’a pas démoli les réservoirs. Elle a en revanche laissé une montagne de déchets. Le 2725 de la rue Arthur-Kill est devenu une décharge à ciel ouvert.

Mais contre toute attente, sur les douze individus accusés dans l’affaire, les deux principaux, Joseph Cammarano, 60 ans, parrain présumé de la famille Bonanno, et son bras droit, ont réussi à sauver leur tête. Ils risquaient gros : quarante ans de prison chacun, la fin de leurs jours derrière les barreaux.



Lorsqu’il décide de s’enrôler dans la marine américaine, « Joe » a à peine 17 ans. Sur ses quatre années de service, il en passe deux sous l’eau à patrouiller le long des frontières américaines. À l’époque, Joseph Cammarano a même accès à des opérations classifiées. « C’est un homme unique », a défendu son avocate, des années plus tôt, dans une précédente affaire de racket à laquelle Cammarano a été mêlé. « Comme l’indiquent les lettres rédigées en son nom, a ajouté l’avocate, M. Cammarano est très fier du temps qu’il a passé dans la marine et il a encouragé d’autres personnes à s’enrôler dans le service ou à se joindre à la police. »

Jusqu’à ce qu’il suive les traces de son père, membre de la mafia, mort en prison en 2013. Le père Cammarano purgeait une peine pour meurtre. Depuis, son fils aurait pris le pouvoir sur la famille Bonanno. Les autres membres l’aurait élu chef autour de 2015, discrètement, dans un garage du Queens. Le parrain présumé, façon old school, profil bas, vit aujourd’hui pas très loin dudit garage, à quelques kilomètres de l’aéroport JFK, dans une maison modeste qu’il habite avec sa femme et ses enfants.

« Vous n’entendrez pas que mon client, Joseph Cammarano, a quatre ou cinq maisons, une vie somptueuse ou des centaines de milliers de dollars planqués quelque part », a résumé l’un de ses avocats devant les jurés de l’affaire Babad. La mafia d’ailleurs n’existe plus, a plaidé la défense. Si les accusés, d’origine italienne, sont poursuivis, c’est seulement parce qu’ils sont victimes de préjugés.


Joseph Cammarano. © Photo DR. Joseph Cammarano. © Photo DR.

En face, les jeunes procureurs en charge du dossier Babad ont la pression. L’affaire est imperdable. Elle tombe sous le coup de la loi RICO (Racketeer Influenced and Corrupt Organization Act). Depuis une quarantaine d’années, cette loi a permis de faire tomber aux États-Unis les plus grands chefs de la mafia sicilienne. Le texte est un peu complexe, mais il a révolutionné la lutte contre le crime organisé, explique à Mediapart Edward McDonald, ancien procureur fédéral à Manhattan.

« Avant RICO, on ne pouvait poursuivre qu’un seul crime à la fois », résume Edward McDonald, qui a également joué dans le film de Martin Scorsese Goodfellas (Les Affranchis, 1990). Or après RICO, il est devenu possible de poursuivre « une entreprise criminelle, tous les membres affiliés à celle-ci et leurs multiples crimes ». 
Les chefs mafieux, intouchables jusque-là, pouvaient dorénavant être condamnés dès lors qu’il était prouvé qu’ils avaient bénéficié des activités de leur famille, même sans connaître le détail des opérations menées sous leur autorité. 

Au printemps 2019, dans le Southern District de New York, le plus prestigieux car il recouvre Manhattan, la stratégie des procureurs consiste donc, en premier lieu, à prouver aux jurés que Joseph Cammarano est bien le parrain de la famille Bonanno. Contrairement au système français du jury d’assises, aux États-Unis, seuls les douze jurés délibèrent lors du verdict. Eux seuls peuvent déclarer coupable un accusé.


Pour les convaincre, les procureurs semblent avoir plusieurs cartes en main, à commencer par un témoin clef, un soldat de la famille Bonanno devenu un informateur, un « rat ». En échange d’une réduction de peine, celui-ci a accepté de porter un micro et d’enregistrer Joseph Cammarano à son insu. Devant la cour, dans l’affaire Babad, il raconte à la première personne comment Cammarano a été élu à la tête de la famille lors du vote secret organisé dans le garage du Queens.

« Lorsque vous avez voté pour Cammarano, étiez-vous présent ? », interrogent les procureurs. « Je l’étais », répond Peter, le « rat ». « La plupart des capitaines et des capitaines intérimaires aussi. » Ce jour-là, comme les autres jours, les Bonanno sont très prudents. Des précautions sont prises pour contourner la surveillance des autorités. Pour désigner « Joe », il y a un code. Personne ne doit prononcer son nom à haute voix. Pour parler de lui, « on faisait comme ça ». Et Peter, devenu témoin à charge, de passer sa main de l’avant vers l’arrière de la tête. Pourquoi ce geste ? « Parce que Joe avait de beaux cheveux. »

On est dans le caniveau depuis douze à dix-huit ans.

Joseph Cammarano devant le tribunal

À New York, pendant longtemps, la famille Bonanno a été l’exception. Aucun de ses membres, contrairement aux autres familles de la Cosa Nostra, n’avait accepté de collaborer avec le FBI. Après avoir été infiltrée par l’agent Joe Pistone, alias Donnie Brasco, au début des années 1980, celle-ci s’est davantage repliée. Seuls les proches des membres déjà introduits pouvaient à leur tour devenir « made », des membres officiels. Une façon de limiter les traîtres. Qui irait dénoncer un membre de sa propre famille ?

Et puis tout a basculé. Au début des années 2000, le parrain de l’époque, Joseph Massino, le dernier « Don », accusé de huit meurtres, a accepté de collaborer pour échapper à la prison et à une possible peine de mort. Pour la première fois dans l’histoire, un parrain devenait informateur, trahison suprême du code de l’omerta. Depuis, les Bonanno ont essayé de recoller les morceaux.

Photo de surveillance des chefs des cinq grandes familles de la mafia new-yorkaise, dont Joseph Cammarano, au centre. © Photo DR. Photo de surveillance des chefs des cinq grandes familles de la mafia new-yorkaise, dont Joseph Cammarano, au centre. © Photo DR.

Devant le juge de l’affaire Babad, en 2019, Joseph Cammarano, assis en silence dans la salle d’audience, écoute les autres parler de lui, de sa famille, de ses amis, et de ses finances. Chez les Bonanno, « on est dans le caniveau depuis douze à dix-huit ans », a-t-il déclaré alors qu’il était enregistré sans le savoir par Peter, son soldat. 

S’il a déclaré « au fisc 40 000 dollars de revenus par an », comment Joseph Cammarano a-t-il pu dépenser « 170 000 dollars en frais personnels soustraits de son entreprise de livraison qui n’a aucun employé ? », chargent les procureurs. L’argent inexpliqué du possible boss des Bonanno ne viendrait-il pas du terrain de Chaim Babad ?

Au 2725 de la rue Arthur Kill, à Staten Island, c’est la ruée. Jusqu’à 2016, tous tentent de conclure sur place les meilleurs contrats, c’est-à-dire de décharger à moindre coût la terre et les amas de débris censés permettre la démolition des réservoirs. Les appétits sont si nombreux que les différentes équipes mafieuses en charge du site doivent se réunir en urgence pour fixer les règles. « J’ai déjà parlé avec le frère, on peut tous travailler ensemble », entend-on sur l’une des écoutes citées lors du procès.

Parmi les « frères » mafieux sur le terrain de Chaim Babad, un capitaine de la famille Bonanno et son associé, William Cioffi, directeur d’une petite entreprise qui transporte les déchets. La présence de la mafia dans le secteur du traitement des déchets à New York n’est pas nouvelle. Après la privatisation de la collecte des ordures des zones commerciales en 1957, la corruption a grignoté le marché. Cosa Nostra s’est partagé New York, chacune des familles contrôlant une zone géographique par l’intermédiaire d’un cartel qui s’entendait sur les prix.

Aujourd’hui, le cartel n’existe plus mais la mafia ne s’est pas évaporée, comme l’a raconté William Cioffi aux jurés de l’affaire Babad. Avec le capitaine de la famille Bonanno, « nous étions devenus presque meilleurs amis », a-t-il expliqué. Moyennant une commission - entre 2 000 et 5 000 dollars - qu’il a versée au capitaine des Bonanno,  Cioffi a pu bénéficier de souplesses à Staten Island : décharger la terre et les débris après les heures d’ouverture du site ou encore profiter d’importants rabais, 100 dollars par camion déchargé contre 160.

Et la terre déchargée, a interrogé la cour, « elle était toujours propre ? ». « Non », a reconnu William Cioffi. « Il y avait du béton, il y avait des matériaux dûment testés, un petit nombre était ok mais d’autres échantillons ont lamentablement échoué, ils ne respectaient pas les critères de protection [de la santé publique] », a expliqué à la barre un inspecteur du département local de protection de l’environnement.

À New York, a développé cet inspecteur, toute propriété sur laquelle du matériel est livré moyennant finance sans respecter les seuils de pollution est considérée comme un site d’enfouissement. Chaim Babad, qui doit à présent faire nettoyer son terrain, a estimé ses pertes à près d’un million de dollars. Et il doit toujours démolir les réservoirs.

En théorie, les faits, accablants, n’auraient pas dû être difficiles à prouver. Mais les avocats de Joseph Cammarano ont mis en place une stratégie redoutable : leurs clients auraient été victimes de stéréotypes anti-Italiens. « J’ai observé une brève conversation, c’était une conversation animée entre deux individus, a par exemple témoigné un policier. Ils n’étaient pas en colère, mais il y avait beaucoup de… Il y a eu des mouvements de mains. »

« C’est parce nous [les Italiens – ndlr], nous parlons avec nos mains », a balayé la défense. Les avocats avaient prévenu les membres du jury dès l’ouverture du procès : « Avoir l’air d’être sorti d’un casting de film sur la mafia ne fait pas de vous un mafioso. »

Joseph Cammarano. © Photo DR. Joseph Cammarano. © Photo DR.

D’autant que la mafia n’existe plus. « Il y avait cette chose qu’on appelait la mafia. (…) dans un pays lointain. » Mais cette chose a disparu, a insisté la défense. La preuve : sur le terrain de Chaim Babad, à Staten Island, aucun des témoins à charge n’a vu ou entendu parler de Joseph Cammarano. 


La question est posée à Chaim Babad : « Vous connaissez mon client, c’est bien ça ? »

– « Non, qui est-il ? »

À l’inspecteur du département de protection de l’environnement : « Vous connaissez Joseph Cammarano, mon client ? »


– « Non, non, je ne le connais pas. »

À William Cioffi : « J’ai une dernière question. Vous ne connaissez mon client ? » 

– « Non ».


À la sortie du tribunal, Joseph Cammarano, acquitté par les jurés après deux semaines de procès, embrasse ses avocats. Il est libre. Tous n’ont pas eu la même chance. Sur les douze accusés, la plupart ont été condamnés. Parmi eux, le client de Me Gérald McMahon. Sa culpabilité a été prouvée grâce au témoignage inattendu d’un ancien mafioso repenti, un certain John Pennisi, appelé à la barre par le gouvernement.

Quand Pennisi « est arrivé à l’audience, on aurait dit Travolta tout droit sorti de Saturday Night Fever, un beau gosse aux allures de star de cinéma », se souvient Me McMahon. Pennisi a « presque battu à mort sa petite amie mais le juge », estime l’avocat, « furieux de l’acquittement de Cammarano, a limité la possibilité de contre interrogatoire ». Impossible de rentrer dans l’ambivalente personnalité de John Pennisi.

Or le « beau gosse » a beaucoup fait parler de lui ces dernières semaines à New York. Car son témoignage a permis, fin 2019, de faire tomber son propre clan, les Lucchese, une autre grande famille de la Cosa Nostra new-yorkaise, dont le parrain, l’underboss et plusieurs membres étaient poursuivis, entre autres, pour meurtre et trafic de drogue…

A suivre : John Pennisi, l’informateur devenu youtubeur

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous