Une militante russe antinucléaire demande l'asile à la France

À la tête de l'ONG « Planète de l'Espoir », Nadejda Koutepova milite depuis quinze ans pour faire reconnaître les victimes de contamination radioactive dans l'Oural, autour de l'usine de Maïak où avait éclaté, en 1957, la première catastrophe nucléaire au monde. En juillet, elle a été contrainte de dissoudre l'ONG et de quitter le territoire russe. Ce vendredi 2 octobre, alors que François Hollande reçoit Vladimir Poutine à Paris, elle demande l'asile en France.

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L'histoire de Nadejda Koutepova en dit long sur le passé soviétique et sur la Russie d'aujourd'hui. Militant sans relâche depuis quinze ans pour faire reconnaître un désastre nucléaire qui a commencé dès 1949 dans l'Oural, elle s'est trouvée dans la tourmente depuis que le Kremlin a commencé, en 2012, à vouloir s'attaquer aux ONG, et en particulier aux organisations de défense de l'environnement. Menacée de poursuites judiciaires, elle a fini par quitter son pays en juillet.

Nadeja Koutepova © A.P. Nadeja Koutepova © A.P.

Avec son départ, c'est l'une des régions les plus contaminées du monde qui perd sa meilleure avocate. La région d'Ozersk (au sud d'Ekaterinbourg, dans l'Oural) a en effet été largement irradiée, et ce pratiquement en continu, depuis l'après-guerre, en raison des activités de l'installation nucléaire de Maïak. Si ce nom est moins connu que celui de Tchernobyl ou de Fukushima, il est pourtant associé à un désastre d’une gravité comparable, surtout si l’on considère qu’il dure depuis près de soixante-dix ans et que rien n'est fait, aujourd'hui, pour réparer les dégâts.

C’est en 1946, à l’orée de la guerre froide, que débute la construction du complexe nucléaire, destiné à produire le plutonium nécessaire à la fabrication de la bombe soviétique. L’installation est édifiée à marche forcée par le régime de Staline près de la ville interdite d’Ozersk, entre Tcheliabinsk et Ekaterinbourg (Sverdlovsk à l'époque soviétique), à l’est de l’Oural. Ce statut de ville interdite était assez fréquent en Union soviétique pour les complexes militaro-industriels : ils n'apparaissaient pas sur les cartes et les personnes étrangères n'avaient pas le droit d'y pénétrer. Au total, une dizaine de ces villes fermées étaient dédiées à l'armement atomique. Le premier réacteur uranium-graphite de Maïak démarre en 1948, la première bombe explose en 1949.

© mediapart

Entre 1949 et 1957, de très grandes quantités de rejets liquides hautement radioactifs sont déversés dans la Tetcha, une rivière de 240 kilomètres de long bordée de dizaines de villages. Aujourd’hui, la Tetcha est le cours d’eau le plus radio-contaminé au monde et le lac Karatchaï voisin est considéré comme l’un des lieux les plus pollués de la planète.

En 1957, l’explosion d’un conteneur de déchets très radioactifs provoque une nouvelle contamination massive sur une bande de 300 km de long pour 30 à 50 de large, que l’on a appelée en russe VOURS, pour Vostochono-Ouralski Radioactivni Sled, ou « trace radioactive de l’Oural de l’Est ». Cette explosion a été dissimulée pendant vingt ans et a été révélée par le biologiste Jaurès Medvedev (frère jumeau de l’historien dissident Roy Medvedev). Medvedev, en exil au Royaume-Uni, a publié un premier article en 1976, puis un livre intitulé Désastre nucléaire en Oural (traduit en français aux éditions Isoète, 1988). L’accident est alors désigné comme la « catastrophe nucléaire de Kychtym », du nom de la seule ville proche connue à l’époque, l’installation de Maïak étant secrète.

Au printemps 1967, le lac Karatchaï, situé près de Maïak et utilisé pour stocker en masse des déchets radioactifs liquides, est asséché. Le vent emporte les poussières sédimentaires radioactives jusqu’à 75 kilomètres du site, causant une contamination à grande échelle, notamment par le Césium 137.

En plus de ces trois émissions massives, le complexe de Maïak a produit de manière continue des rejets radioactifs, en moindre quantité mais sans que la situation ne soit jamais assainie. Selon des estimations concordantes, données notamment dans un rapport de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique), les rejets déversés dans la Tetcha pendant la première période, pour l’essentiel entre 1949 et 1951, représentent une activité de plus de 100 PBq (ou pétabecquerels, soit 1015 becquerels). Soit environ quatre fois le total des rejets liquides de Fukushima dans l’océan, indique Patrick Boyer, de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (voir le document de l’IRSN).

Les rejets de Strontium 90 et de Césium 137 pendant la période 1949-1957 ont aussi contaminé la plaine inondable de la Tetcha, sur une zone de 240 km2, dont 80 km2 ont reçu une concentration supérieure à la limite définie pour les zones contaminées de Tchernobyl (3,7 × 1010 Bq/km2).

À partir de 1956, tandis que Maïak continuait de se développer, des réservoirs de stockage des déchets ont été construits à partir d’étangs naturels et en édifiant des barrages sur la Tetcha. La production de plutonium militaire a cessé en 1987. Il y avait alors sept réacteurs militaires sur le site. Maïak a ensuite servi à des fins à la fois militaires et civiles, pour produire des matières radioactives et pour retraiter des combustibles radioactifs.

Malgré le système de réservoirs, la contamination par voie liquide n’a jamais cessé. Elle s’est poursuivie du fait d’infiltrations à travers le principal barrage, de ruissellements depuis les canaux construits pour canaliser l’eau, et par le lessivage des sols de la plaine inondable. « Ce sont des mécanismes à long, voire très long terme, explique Patrick Boyer à Mediapart. La situation est stabilisée en ce sens que les rejets sont beaucoup moins importants que dans les années 1950, mais les infiltrations continuent, et la Tetcha va rester très contaminée pendant des décennies. De plus, les lacs utilisés comme réservoirs de stockage contiennent une quantité considérable de radioactivité, qui constitue un risque. »

Les contaminations dans le complexe de Maïak et la région environnante ont eu des effets sur la santé des employés et les populations riveraines. Selon un rapport norvégien, en 1949, les travailleurs recevaient une dose correspondant à près de 1000 fois la dose maximale autorisée aujourd’hui pour les travailleurs du nucléaire. Les populations des villages bordant la Tetcha ont aussi été exposées à d’importantes doses de radioactivité, ce qui a provoqué une hausse de la mortalité et de la fréquence des anomalies chromosomiques. Même si les pratiques de l’époque de la guerre froide ne sont plus de mise, les rejets d’effluents dans la rivière se sont poursuivis. Le document de l’AIEA déjà mentionné, entre autres, montre que les rejets en strontium dans la Tetcha ont doublé pendant la période 2001-2004.

Actuellement, les populations de la région restent exposées à un niveau de radioactivité qui, selon un rapport de 2011 de l'association Criirad (Comité de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité), justifierait leur évacuation. C'était précisément l'un des combats de Nadejda Koutepova, mais le pouvoir russe ne l'a pas entendu de cette oreille. Les pressions exercées à son encontre et son départ de Russie sont symptomatiques de l'opacité qui entoure à nouveau le site de Maïak. Plus aucune donnée scientifique n'est disponible sur la région depuis 2011. Rencontre avec la militante, qui demande l'asile en France ce vendredi 2 octobre 2015, pendant que Vladimir Poutine est reçu à l'Élysée pour parler de deux guerres, en Ukraine et en Syrie.

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