Avec l’offensive en Syrie, la démocratie turque connaît un nouveau recul

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L’intervention militaire turque en cours contre l’enclave kurde d’Afrin a fourni au président Erdogan l’occasion de resserrer plus l’étau de la censure dans son pays, au nom de la défense de la patrie menacée. Le maître de la Turquie met en place l’environnement qui assurera son succès aux prochaines élections.

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Istanbul (Turquie), de notre correspondant.-  « Je ne veux pas parler de politique, juste de ce qui m’est arrivé. » Sibel Hürtas est méfiante. Elle soupèse avec prudence chacun de ses mots, entrecoupe ses phrases de longs silences. La jeune femme sait que le moindre écart de langage peut l’envoyer en prison. Le 22 janvier, deux jours après le lancement de l’offensive militaire turque contre l’enclave kurde syrienne d’Afrin, la journaliste a, comme à son habitude, republié sur son compte Twitter les messages de sa chaîne, Arti TV, un média d’opposition en exil pour lequel elle assure des correspondances depuis Ankara.

Ce jour-là, Arti TV annonçait la diffusion d’entretiens avec deux députés du Parti démocratique des peuples (HDP, gauche et pro-kurde) et un ancien parlementaire du parti présidentiel, le Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur), tous trois hostiles à l’opération cyniquement baptisée par le gouvernement « Rameau d’olivier ». Les tweets mettaient en exergue des propos des invités tels que « La guerre ne résout rien » ou « La Turquie se dirige vers un enlisement à Afrin ». « Dans la soirée, à 22 heures, des inspecteurs en civil sont arrivés à la maison pour m’arrêter. Ils m’ont dit que j’étais suspectée de propagande pour une organisation terroriste, sans préciser laquelle, ont fouillé mon appartement et ont saisi mon téléphone sans me permettre d’appeler qui que ce soit », relate Sibel, qui vit seule avec deux enfants en bas âge.

Emmenée au commissariat, la journaliste a passé quatre jours en garde à vue, parquée dans une cellule avec quatre autres femmes, les autorités judiciaires semblant se désintéresser d’elle. Brièvement questionnée par les policiers sur ses tweets, elle a finalement été libérée sur décision d’un juge, qui a ordonné son placement sous contrôle judiciaire et une interdiction de sortie du territoire national dans l’attente de son jugement. Arrestation, perquisition, garde à vue prolongée, restrictions aux déplacements… Pour la jeune femme, il ne fait pas de doute que ces procédures sont utilisées pour intimider les voix dissidentes. « Mon adresse est connue, je n’en bouge pas. Si le procureur avait voulu m’entendre, il lui aurait suffi de me convoquer, commente-t-elle. On peut dire que j’ai été “punie”, parce que nous n’utilisons pas le même langage guerrier que les médias dominants. »

Si l’accusation de propagande pour une organisation terroriste par voie médiatique est retenue par le parquet, la journaliste encourt jusqu’à sept ans et demi de prison. À l’instar de Sibel, au moins 311 utilisateurs des médias sociaux ont été placés en garde à vue en Turquie depuis le 20 janvier, en raison de leurs commentaires hostiles à la guerre, et au moins 15 d’entre eux – dont un journaliste du média d’opposition Arti Gerçek – ont été placés en détention provisoire, selon les chiffres donnés lundi par le ministère de l’intérieur. Onze manifestants et deux militants d’un petit parti de gauche qui distribuaient des tracts antiguerre ont par ailleurs été écroués à Istanbul.

La Turquie est coutumière des pics de censure et de répression de l’opposition à chaque regain d’activité militaire. Le combat de l’armée turque contre les rebelles kurdes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), cible désignée de l’intervention à Afrin, a déjà donné lieu à de nombreuses opérations transfrontalières en Irak dans les années 1990 et 2000, accompagnées de vagues bien orchestrées d’exaltation patriotique.

Cette fois encore, les rédacteurs en chef des médias grand public ont été convoqués dès le 21 janvier par le premier ministre Binali Yildirim pour un petit briefing en 15 points sur la notion de « journalisme patriotique », qui implique de s’adresser aux autorités turques pour « obtenir la bonne information », de « ne pas donner de visibilité aux manifestations et déclarations de structures politiques […] proches du PKK » ou encore de rappeler avec quel soin l’armée turque s’efforce de « ne pas toucher les civils ». Des prescriptions appliquées sans modération par la plupart des journaux et des chaînes de télévision.

Mais avec « Rameau d’olivier », l’effort de contrôle de la parole publique a franchi un nouveau palier.

Erdogan effectue une revue des troupes à Corum, le 28 janvier © Kayhan Ozer Erdogan effectue une revue des troupes à Corum, le 28 janvier © Kayhan Ozer

« Aujourd’hui, on va au-delà du contrôle de ces médias grand public. Il n’y a presque plus d’espace où les journalistes, les intellectuels et même les internautes peuvent évoquer une possibilité de résolution pacifique ou seulement dire leur scepticisme par rapport à cette opération », estime Erol Önderoglu, représentant en Turquie de l’organisation Reporters sans frontières (RSF). D’autant que les nouvelles mesures s’ajoutent à dix-huit mois de restrictions sévères à la liberté d’expression consécutives à la tentative manquée de coup d’État du 15 juillet 2016.

Avec un langage d’une rare violence, les autorités « placent tous ceux qui se posent des questions, qui fournissent une autre version des faits dans la ligne de mire des médias progouvernementaux et les fragilisent devant l’opinion publique », poursuit Erol. Le président Recep Tayyip Erdogan a ainsi désigné à la vindicte populaire les membres de l’Union des médecins de Turquie (TTB), les qualifiant d’« amis des terroristes » parce que ceux-ci avaient appelé, au nom de leur « serment de protéger la vie », à l’arrêt des combats. Les onze membres du comité de direction de la TTB ont été arrêtés mardi et les locaux de l’organisation perquisitionnés. Son président, le Dr Rasit Tükel, a par ailleurs été suspendu par son université.

Dans la même veine, Erdogan a dénoncé dimanche comme des « traîtres » 170 intellectuels signataires d’une lettre adressée aux députés. « Nous savons que mener une opération armée contre Afrin, qui se trouve en territoire syrien et ne constitue pas une menace pour la Turquie, ne va pas amener la paix et la sécurité dans notre pays mais va créer plus de problèmes, de destructions et de douleur », affirmait la missive, signée par des personnalités de renommée internationale telles que les écrivains Oya Baydar, Sema Kaygusuz et Zülfü Livaneli ou encore l’ex-ministre AKP de la culture Ertugrul Günay. « Vous croyez que vous valez plus que les autres parce que vous êtes des professeurs ou des artistes ? Traîtres. Inconscients. Dépravés. […] Ce qu’ils font, c’est de la fumisterie, de la bouffonnerie intellectuelle, c’est servir de boucliers humains aux terroristes », a répliqué le président lors d’un meeting à Corum (centre).

La véhémence des autorités turques a déjà provoqué plusieurs dérapages, plus ou moins désirés par celles-ci : dénonciation d’artistes accusés de ne pas suffisamment encourager les soldats turcs dans un talk-show télévisé, vitres d’un journal d’opposition chypriote turc brisées par des manifestants après une une hostile au conflit, local du HDP mis à sac et incendié à Pendik, dans la banlieue d’Istanbul…

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