En Ecosse, la perspective du Brexit renforce les indépendantistes

Par Assa Samaké-Roman

Le nouveau premier ministre britannique Boris Johnson fait craindre le pire aux Écossais, majoritairement hostiles au Brexit. De quoi renforcer encore l’hégémonie du Parti national écossais, le SNP, social-démocrate, pro-européen et indépendantiste, dont le succès s’est fait aux dépens des travaillistes.

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Édimbourg (Royaume-Uni), correspondance.– La première ministre écossaise, Nicola Sturgeon, et la cheffe des conservateurs écossais, Ruth Davidson, n’ont pas grand-chose en commun. L’une, leader du Scottish National Party (SNP), espère être celle qui mènera l’Écosse vers l’indépendance dans les deux prochaines années, l’autre veut tout faire pour l’en empêcher. Mais elles sont d’accord sur une chose : Boris Johnson est loin d’être leur premier ministre britannique idéal, et il pourrait signer la fin du Royaume-Uni tel qu’on le connaît.

L’ancien maire de Londres, fraîchement arrivé au 10 Downing Street, promet que le Royaume-Uni quittera l’Union européenne le 31 octobre 2019, coûte que coûte, avec ou sans accord. Les Écossais protestent : en 2016, ils ont majoritairement voté pour rester dans l’UE. Et si l’on en croit les sondages, les Écossais pourraient changer d’avis par rapport au référendum de 2014, et choisir l’indépendance pour éviter un « no deal Brexit ».

C’est dans ce contexte que les élus et militants du SNP battent inlassablement la campagne, alors que les prochaines élections ne sont pas prévues avant 2021 au Parlement écossais, et 2022 au Parlement britannique.

Boris Johnson et Nicola Sturgeon le 29 juillet 2019. © Reuters Boris Johnson et Nicola Sturgeon le 29 juillet 2019. © Reuters

« Bonjour, je suis votre député ! On me dit souvent qu’on ne voit les élus qu’en période d’élections, je suis là pour démontrer le contraire. » C’est le pitch de Tommy Sheppard, député du SNP pour Édimbourg Est, lorsqu’il part en porte-à-porte. Il a été élu dans cette circonscription ouvrière de la capitale écossaise lors de la « vague jaune » de 2015 : sur les 59 députés qui représentent l’Écosse au Parlement britannique à Londres, 56 venaient des rangs du parti indépendantiste.

Depuis les élections générales anticipées de 2017, le SNP ne compte plus « que » 35 députés, loin devant les conservateurs (13), les libéraux-démocrates (4) et les travaillistes (7), qui étaient jusque très récemment ultramajoritaires (41 députés avant 2015). Et ce, malgré douze ans au pouvoir. Aujourd’hui en Écosse, « ils sont les seuls à être crédibles », déplore Henry McLeish, l’ancien premier ministre écossais travailliste.

Le SNP tient les rênes du gouvernement et du Parlement écossais, ainsi que la plupart des grandes municipalités de la nation (Édimbourg, Glasgow, Dundee). En mai 2019, il a remporté la moitié des sièges d’eurodéputés écossais, avec 37,8 % des voix, 23 points devant la deuxième meilleure performance, celle du tout nouveau Brexit Party de Nigel Farage.

Nicola Sturgeon, première ministre depuis fin 2014, est l’une des personnalités politiques les plus populaires du Royaume-Uni. Et dans les sondages, le SNP est le parti perçu comme le plus proche des gens ordinaires et le plus compétent.

Sur le plan militant, le SNP a explosé à la suite du référendum d’indépendance de 2014, lors duquel 55 % des Écossais ont voté pour rester une nation constitutive du Royaume-Uni. Aujourd’hui, 1 adulte sur 35 en Écosse est membre du parti, qui est devenu le deuxième plus grand du pays en nombre d’adhérents, derrière le parti travailliste.

Ce sont autant de bras auxquels le parti fait appel lors de ses « days of action » : des journées de militantisme, où les adhérents vont à la rencontre des citoyens sur les marchés ou en porte-à-porte. « Nous le faisons toutes les six semaines, explique Tommy Sheppard, mais j’aimerais qu’on le fasse encore plus souvent. Si je veux voir tous les électeurs de la circonscription au moins une fois pendant mon mandat de cinq ans, il faudrait que je le fasse tous les samedis. »

Avec ces discussions sur les paliers, les élus et militants se font une idée très précise de la couleur politique de leur circonscription et de son évolution : tout est ensuite saisi dans une base de données qui servira plus tard à cibler tel ou tel foyer lors des futures campagnes. Le SNP a été le premier parti en Europe à utiliser ce système, dit « Nationbuilder », venu tout droit des États-Unis, en 2011.

À cette machine politique bien huilée, il faut ajouter un activisme en ligne particulièrement vif : beaucoup plus que dans les autres formations politiques, les militants affichent leurs convictions, font circuler les arguments du SNP, réagissent à l’actualité. « Le SNP est un pionnier du militantisme digital », selon le Guardian, et selon une étude de l’université Robert-Gordon d’Aberdeen, c’est l’un des partis en lesquels les électeurs ont le plus confiance sur Internet.

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Selon James Mitchell, professeur de politique publique à l’université d’Édimbourg et coauteur d’un livre sur la montée du SNP, l'hégémonie de ce parti s’explique aussi par un paysage politique en Écosse très différent par rapport à celui que l’Angleterre connaît : la droite y est faible depuis plusieurs décennies. En conséquence de quoi, explique le chercheur, les partis de gauche et centristes ont moins la tentation de courir après leurs idées, notamment en ce qui concerne l'immigration, pour attirer les électeurs.

De plus, rappelle encore James Mitchell, toutes les études montrent que l'Écosse, nation vieillissante, a besoin que les gens viennent d'ailleurs pour y vivre, y étudier et y travailler. Au Parlement écossais, le consensus sur les bienfaits de l'immigration inclut même les conservateurs.

Le SNP a aussi largement profité du référendum de 2014, malgré sa défaite. Selon le chercheur et éditorialiste pro-indépendance Gerry Hassan, « ce qu’on a demandé aux gens, c’était d’imaginer ce que l’Écosse pourrait être. Ils s’arrêtaient dans la rue pour parler de politique. Le monde entier nous regardait. Le moment de bascule a été quand l’indépendance est passée en tête dans un sondage. Là, des gens qui pensaient n’avoir aucune influence se sont rendu compte qu’ils avaient du pouvoir, individuellement et en groupe. Ils ont vu qu’ils pouvaient faire paniquer l’establishment britannique. Et ce sentiment ne pourra jamais totalement disparaître ». C’est d’ailleurs à Dundee, une des villes du pays qui connaît les taux de pauvreté les plus importants, que l’indépendance a été le plus soutenue.

Le bonheur des uns faisant le malheur des autres, l’ascension du SNP s'est faite aux dépens du Scottish Labour. Le nombre d’adhérents du parti travailliste écossais a chuté de 20 % ces douze derniers mois, et il n’est plus, depuis les élections au Parlement écossais de 2016, l’opposition officielle. Le parti conservateur et unioniste d’Écosse, mené par la charismatique Ruth Davidson, l’a remplacé.

La leader des Tories écossais tente de dédiaboliser son parti, honni depuis les années Thatcher, et veut incarner un conservatisme moins poussiéreux : elle revient d’un congé maternité plein et entier de six mois, après avoir eu un enfant avec sa compagne, et se voit comme la prochaine première ministre d’Écosse, en 2021.

Au SNP, le nombre d’adhérents a quintuplé dans les mois suivant le référendum de 2014, dans une époque de désaffection des partis politiques. Lynn Bennie, chercheuse et lectrice en science politique à l’université d’Aberdeen, a travaillé sur les partis politiques et leurs militants. « L’activité politique était beaucoup plus excitante que pendant une élection classique, et les messages appelant à garder ce dynamisme étaient partout sur les réseaux sociaux. C’est ce qui explique l’augmentation sidérante du nombre de militants. Cependant, 125 000 membres, ce n’est pas mal, mais ce n’est pas gigantesque non plus, nuance la chercheuse. Et surtout, même s’il s’est un peu diversifié, le profil des adhérents n’a pas vraiment changé : adhérer à un parti politique est une activité de classe moyenne. »

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