Immigration: Frontex, diplomatie parallèle et business opaque

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À qui profite le verrouillage des frontières ou la construction de murs ? Aux politiques, mais pas seulement. Dans Xénophobie business, Claire Rodier détaille quelques-uns des lieux de pouvoir de l'immigration, notamment l'agence européenne Frontex, qui sert autant la diplomatie souterraine des États que l'industrie de l'armement. Extraits.

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À qui profite le verrouillage des frontières ou la construction de murs ? Quelles organisations tirent parti de l'enfermement et de l'expulsion des sans-papiers ?

Les gains électoraux recherchés par les gouvernements mettant en œuvre des politiques sécuritaires sont connus tant l’instrumentalisation du sort des étrangers a été la norme ces dernières années, en France ainsi que dans la plupart des pays européens. En revanche, les motivations économiques et diplomatiques visant à promouvoir des dispositifs brisant la vie de migrants le sont moins. C’est l’objet du livre de Claire Rodier, Xénophobie business (La Découverte, 16 euros), en librairie à partir de ce jeudi 4 octobre, que de braquer sur elles les projecteurs.

Juriste au Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti) et co-fondatrice du réseau associatif euro-africain Migreurop, l’auteur a sélectionné quelques-uns des lieux de pouvoir de ce qui serait un “secteur migratoire”. Elle retrace l’activité du géant mondial de la sécurité, G4S, qui, malgré des scandales à répétition révélés par la presse anglo-saxonne, continue de prospérer en gérant les centres de rétention au Royaume-Uni et les rapatriements d’“illégaux” aux États-Unis.

L’extrait que Mediapart a choisi de mettre en ligne (à lire dans les pages suivantes) concerne une autre instance de marchandisation des frontières, Frontex. Chargée de la surveillance des bordures extérieures de l’UE, cette agence européenne, créée en 2004, a vu son budget passer de 6 millions d’euros en 2005 à 86 millions d’euros en 2011. Financée par les États membres, installée à Varsovie, elle a pour mission de lutter contre l’immigration irrégulière.

Pour cela, elle déploie des forces humaines (des policiers “nationaux”) et techniques (des hélicoptères, des avions, des navires, des radars, des caméras thermiques, des sondes mesurant le taux de gaz carbonique émis, des détecteurs de battements de cœur et bientôt… des drones) en Méditerranée et à l’est de l’Europe. Selon son expression euphémique, elle tente d'« intercepter » les migrants démunis de visa et d’autorisation de séjour afin de les empêcher d’entrer dans l’UE. Elle organise aussi des « opérations de retour conjointes », autrement dit des charters d’expulsés.

Ses interventions, successivement au large des îles Canaries, au sud-est de l’Espagne et des Baléares, à proximité de Lampedusa, en mer Égée et à la frontière terrestre séparant la Grèce de la Turquie, ont eu à chaque fois le même effet : elles se sont traduites par une chute des passages à l’endroit contrôlé mais aussi et surtout par un déplacement des routes migratoires. L’efficacité de ces opérations n’est pas prouvée à long terme, en déduit Claire Rodier qui démontre que derrière ces activités de paravent s’en logent d’autres, plus secrètes, intéressant à la fois les États financeurs, et l’industrie de la sécurité et de l’armement.

Le premier volet est illustré par la signature par Frontex, hors de tout contrôle démocratique, d’accords bilatéraux avec des pays d’émigration. L’objet de cette diplomatie souterraine est, sous couvert de collaboration technique, d’impliquer les États de départ dans la protection des frontières de l’UE. « En sous-traitant les contrôles migratoires aux fonctionnaires d’États qui ne sont pas encadrés par les mêmes obligations que les pays européens en matière de droits fondamentaux, Frontex expose les migrants au risque de voir ces droits violés », regrette l’auteur. Il n'est pas certain que la nomination toute récente, par le conseil d'administration de l'agence, d'un « officier » en charge des droits fondamentaux soit de nature à changer radicalement la donne.

Le second aspect découle quant à lui de son rôle d’acheteur d’équipements répressifs de haute technologie et d’intermédiaire entre l’administration européenne et les industriels spécialisés. Le marché des drones, en pleine expansion, ne peut ainsi que bénéficier d’une fixation des opinions publiques européennes sur les supposées menaces d’invasion.  

Xénophobie business, à quoi servent les contrôles migratoires ?

Par Claire Rodier. Parution 4 octobre 2012. La Découverte, 194 pages, 16 euros.

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