Armes à feu: les Etats-Unis sont dans l’impasse

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Le massacre de Las Vegas a fait 59 morts et 527 blessés. 300 millions d'armes circulent dans le pays. Pourquoi les États-Unis ont-ils autant de difficultés à avancer sur ce sujet des armes à feu, malgré les tueries à répétition ?

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Cet article a été initialement mis en ligne en janvier 2016. Nous le republions, au lendemain de la tuerie de Las Vegas, qui a fait 59 morts et 527 blessés (lire notre article ici). L'auteur de la fusillade, Stephen Craig Paddock, un retraité aisé de 64 ans, détenait dans sa suite d'hôtel au moins vingt-trois armes à feu, plusieurs centaines de munitions, et s'est servi de plusieurs armes lors de la tuerie. Les policiers ont retrouvé chez lui des dizaines d'autres armes à feu et des milliers de munitions. Le massacre a une fois de plus relancé le débat dans les médias et le monde politique américain sur la vente libre d'armes, même si la Maison Blanche a déclaré que ce débat « était prématuré ». Trois cents millions d'armes sont aujourd'hui en circulation aux États-Unis.

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De notre correspondante à New York (États-Unis). - Déjà, le 5 janvier 2016, la larme à l’œil, Barack Obama annonçait une série de mesures censées rendre l’accès aux armes à feu et leur circulation aux États-Unis un peu plus difficiles. Un plan modeste, extrêmement modeste, de l’aveu même d’un président n’ayant d’autre choix que d’agir par voie réglementaire. Sur la question du contrôle des armes à feu, le Congrès n’avance pas, une majorité d’élus – républicains, mais aussi des démocrates – s’opposent à toute révision du cadre législatif. Rien ne bouge, ou presque.

La quantité d’armes en circulation aux États-Unis et la violence ainsi engendrée battent des records depuis des années. Le nombre d’armes à feu en circulation est aujourd’hui estimé à 300 millions, deux fois plus qu’en 1968, ce qui équivaut à quasiment une arme par Américain. Mais elles se concentrent en fait entre les mains de 34 à 43 % des foyers, selon les études du Pew Research Center et de la General Social Survey indiquant aussi une grande disparité entre les États. Moins de 6 % des foyers possèdent une arme dans le petit État urbain du Delaware au nord-est, contre plus de 50 % des foyers dans l’État rural du Wyoming ou dans l’Arkansas, dans le sud.

Quant au nombre de morts par balles, une étude de l’ONU datant de 2007 fait encore référence car elle permet de mettre les États-Unis en perspective : le taux d’homicides par armes à feu y est six fois supérieur au Canada, seize fois supérieur à l'Allemagne et 49 fois supérieur à la France. Le pays se distingue encore par le nombre de fusillades de masse. On en recense au moins une vingtaine depuis l’élection de Barack Obama, comme celle de l’école de Sandy Hook dans le Connecticut, faisant 26 morts dont 20 enfants en 2012. Il y a eu encore l’attaque d’une église de Charleston en juin 2015 faisant neuf morts, puis la fusillade sur un campus de l’Oregon en octobre faisant dix morts.

Obama essuie une larme le 5 janvier 2016 lors de la présentation d'une série de timides mesures pour lutter contre la prolifération des armes à feu. © Capture d'écran CNN Obama essuie une larme le 5 janvier 2016 lors de la présentation d'une série de timides mesures pour lutter contre la prolifération des armes à feu. © Capture d'écran CNN

Aux États-Unis, la libre possession d’une arme est un droit garanti par la constitution : « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit qu’a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé », lit-on dans le second amendement, clarifié par la Cour suprême en 2008 afin d’établir que les individus – et non seulement les « milices » – jouissaient bel et bien de ce droit. Mais la spécificité américaine ne tient pas tant à cet amendement qu’à la facilité avec laquelle le citoyen peut acquérir une arme, du revolver au fusil d’assaut, et la porter sur lui quand bon lui semble.

En effet, si certains États ont une réglementation beaucoup plus stricte que d’autres (en ayant par exemple un système plus rigoureux de vérification des antécédents judiciaires et médicaux de l’acheteur, ou encore en interdisant le port d’armes dans certains lieux comme les bars, les campus, à proximité des écoles), le cadre général est souple et ses lacunes nombreuses. Par exemple, si les armuriers agréés sont tenus de vérifier les antécédents d’un acheteur et donc de refuser la vente à certaines catégories de population (personnes souffrant de maladies mentales et listées comme telles auprès des autorités, toxicomanes, immigrants illégaux, etc.), la banque de données du FBI créée à cet effet n’est pas correctement ni régulièrement mise à jour.

De surcroît, près de 40 % des armes vendues aux États-Unis le sont sur des circuits non agréés, par des vendeurs de seconde main, sur des foires ou encore sur Internet, où ils ne sont pas tenus de vérifier les antécédents de leurs acheteurs.

Les modestes propositions de Barack Obama de janvier 2016 avaient pour objectif de corriger ces défaillances en accordant par exemple plus de moyens aux services de l’État en charge de la vérification des antécédents, de la lutte contre les ventes clandestines d’armes, ou encore en faisant entrer plus de revendeurs dans la catégorie des « armuriers agréés » afin qu’ils soient soumis aux mêmes règles.

Mais il n’a jamais été question de mesures plus radicales, comme par exemple d’interdire les fusils d’assaut à la vente aux particuliers (qui ont été interdits sous l’administration de Bill Clinton puis de nouveau autorisés sous George W. Bush). Ni d’un vaste programme de rachat d’armes à feu tel que lancé par les autorités australiennes dans les années 1990 afin de diminuer la quantité d’armes en circulation. Et encore moins d’interdire la détention ou le port d’armes.

Pourtant, à écouter les cadors du parti républicain – du chef de la majorité républicaine à la Chambre Paul Ryan, jusqu’aux candidats aux primaires du parti pour les présidentielles de 2016, Jeb Bush, Chris Christie, Ted Cruz ou Donald Trump –, le plan de Barack Obama s’apparente à une attaque frontale contre le second amendement, autrement dit contre la libre possession d’armes à feu.

La page web créée par le républicain Ted Cruz en réaction à l’annonce de Barack Obama. La page web créée par le républicain Ted Cruz en réaction à l’annonce de Barack Obama.

Pour comprendre la difficulté qu’a le pays à faire évoluer son cadre législatif sur les armes à feu, il est essentiel de prendre en compte cette tendance à refuser le débat et à présenter toute tentative de réforme comme une remise en cause d’un droit constitutionnel. C’est en effet la stratégie adoptée depuis plusieurs décennies par la National Rifle Association (NRA), le puissant lobby pro-armes comptant actuellement plus de 4 millions de membres.

Cette association, initialement un club d’amateurs de chasse et de tir sportif, s’est investie dans le lobbying politique à partir des années 1970, après le vote d’une loi importante sur le contrôle des armes en 1968 (qui a été largement amendée depuis). Dès lors, elle se radicalise et se distingue par son opposition farouche à toute tentative de durcissement de la législation sur les armes à feu. Elle commence également à financer les campagnes électorales d’hommes politiques opposés au contrôle des armes. Et à force de marteler son message, elle réussit à biaiser le débat voire à bloquer les réformes. 

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