USA: une présidentielle aux allures de guerre civile

Donald Trump, un espoir qui s’est vite envolé à Moscou

La Russie a su profiter depuis 2016 du chaos politique créé par Donald Trump. Mais la crise sans précédent des relations entre les deux pays incite le Kremlin à se préparer à l’élection de Joe Biden. L’homme sera un adversaire coriace, mais plus professionnel et prévisible.

François Bonnet

3 novembre 2020 à 13h42

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Officiellement, le régime russe s’est bien gardé d’exprimer une quelconque préférence. Donald Trump, Joe Biden ? Moscou « travaillera avec le président que le peuple américain aura choisi », a dit Vladimir Poutine. Après les interférences massives de la Russie dans l’élection présidentielle de 2016, les grands acteurs politiques et économiques russes ont regardé à distance cette campagne présidentielle. Pas question de laisser penser que le Kremlin aurait « son » candidat. Pas question d’espérer en l’un ou en l’autre.

C’est d’ailleurs une nouveauté. Car à l’exception du duo Bill Clinton-Boris Eltsine au début des années 1990, le pouvoir russe a toujours préféré traiter avec un président américain républicain plutôt que démocrate. La détestation du Kremlin à l’encontre d’Hillary Clinton n’avait pas été pour rien dans l’activisme déployé en 2016 pour soutenir Donald Trump.

Mais nous n’en sommes plus là. Pour comprendre combien les relations entre Russie et États-Unis se sont dégradées, il faut lire le long entretien accordé le 14 octobre à trois médias russes proches du pouvoir par le ministre des affaires étrangères Sergueï Lavrov. Ce diplomate inoxydable – il est ministre depuis seize ans – sait d’ordinaire être courtois. Il se livre cette fois à une dénonciation sauvage de « l’agressivité » américaine.

« Les Américains se comportent de manière brutale, grossière, désinvolte. Les États-Unis restent encore le pays le plus puissant, mais cet État ne peut plus régler à lui seul une quelconque question de l’agenda international. Ils cherchent à le faire. Ils cherchent avant tout à le faire dans les pays de l’espace postsoviétique, où ils promeuvent ouvertement un agenda antirusse », assure Sergueï Lavrov.

Un journaliste le relance : « Biden ou Trump, l’un est-il vraiment préférable à l’autre ? » Réponse de Sergueï Lavrov : « Je pense que Semen Slepakov, qui a écrit la chanson “L'Amérique ne nous aime pas”, a tout compris. »

Семён Слепаков: Патриотическая-эротическая © Семен Слепаков


Slemen Slepakov est un chansonnier nationaliste, qui a accédé à la gloire avec ce texte qu’il définit comme « patriotique et érotique » :

« L’Amérique ne nous aime pas…
L’Angleterre ne nous aime pas…
L’Allemagne ne nous aime pas…
Depuis déjà tant de siècles […]
Bref, personne ne nous aime…

Mais nous baiser, tout le monde en a envie !
Et nous, et nous sans amour nous ne voulons pas »
(lire ici la traduction complète de la chanson).

Voilà l’état d’esprit du Kremlin qui se vit comme une forteresse assiégée par des ennemis sans foi ni loi. Directeur de l’institut USA-Canada, un centre de recherche réputé rattaché à l’Académie des sciences russe, Valéri Garbouzov résume en ces termes le mandat Trump : « Trump est un président unique par rapport à la Russie. C’est un président avec une rhétorique pro-russe, mais avec une politique antirusse prononcée. Un tel comportement de politique étrangère et une telle rhétorique ont donné lieu à des illusions parmi les élites politiques russes. J’espère qu’à présent, elles se sont dispersées. »

Ancien député du parti présidentiel Russie unie, toujours proche du Kremlin et directeur de l’Institut d’études politiques de Moscou, Sergueï Markov juge que « nous entretenons de très mauvaises relations avec les États-Unis. Et à la suite des élections, elles pourraient empirer encore plus. La situation peut même aller jusqu’à une évolution catastrophique des événements ».

En septembre, l’institut USA-Canada rassemblait plusieurs experts des questions internationales. Tous, avec quelques variantes, se disaient en phase avec l’analyse de Sergueï Markov.

Certes Moscou a retiré de solides bénéfices du chaos trumpien. Les crises successives provoquées par Trump au sein de l’OTAN, avec les alliés européens, la dégradation de la relation transatlantique, le retrait brutal des troupes engagées en Syrie, et plus largement l’image abîmée des États-Unis dans le monde… Tout cela a permis à la Russie de regagner des positions et une influence.

Mais dans le même temps, le mandat Trump a été celui d’un affrontement renforcé avec la Russie sur trois points jugés essentiels par le Kremlin. Le premier est l’escalade militaire avec des budgets américains de la défense dépassant les 700 milliards de dollars par an et des investissements massifs dans les armes nucléaires. Le deuxième est la guerre énergétique avec des États-Unis devenus exportateurs de pétrole et de gaz de schiste et concurrents de la Russie.

Le troisième point, le plus sensible, est le renforcement d’une politique de sanctions voulue par le Congrès US contre des responsables russes, des institutions et de grandes entreprises russes (en particulier financières et pétrolières).

Le bilan Trump est ainsi très ambivalent pour Moscou. Non seulement aucun accord important n’a été passé entre les deux pays durant ces quatre années. Mais beaucoup de ceux existants ont même été défaits ! C’est le cas du traité sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI) dénoncé par Donald Trump, de celui sur les armes nucléaires stratégiques (New Start ou Start-3) dont la renégociation est en panne.

« L’essentiel est d’établir un dialogue qui est absent aujourd’hui », juge Valéri Garbouzov, « les deux parties sont dans un état de confrontation non réglementée. Le mécanisme de régulation qui a existé à l’époque de la guerre froide s’est effondré. Le vieil agenda des relations russo-américaines s’est estompé. Aujourd’hui, cet agenda tourne autour des sanctions et des politiques d’endiguement. Il n’est pas rempli de contenu positif. »

« Il n’y aura aucun accord, aucun règlement. Les États-Unis se considèrent beaucoup plus puissants, dotés de beaucoup plus de ressources. Par conséquent, la lutte continuera sans règles. Parce que pour l’une des parties, il n’y a pas besoin de règles », prévient Sergueï Markov.

Vladimir Poutine et Donald Trump. © (service presse Kremlin)

Ce « sans règles », que Donald Trump a parfaitement incarné, n’est pas sans inquiéter la diplomatie russe. Certes, ce n’est pas le ministre Sergueï Lavrov qui décide de la politique étrangère russe mais Vladimir Poutine et des cercles de conseillers aux avis parfois divergents, tenants d’une ligne dure ou partisans de la reprise d’un dialogue ordonné.

Or les diplomates russes voient en Joe Biden un adversaire bien sûr, qui avait il y a quelques années qualifié la Russie de « danger principal ». Mais il est aussi pour eux un politicien expérimenté qui saura remettre le département d’État au cœur de la relation avec Moscou quand l’administration Trump laissait agir dans le plus grand désordre le Pentagone, la CIA, le Congrès et l’appareil diplomatique.

Tatiana Stanovaya, fondatrice de la lettre d’analyse R.Politik généralement bien informée, juge qu’à la différence de 2016, Donald Trump n’est plus le candidat rêvé du Kremlin. « Il y a un sentiment de lassitude envers Trump : la destruction de la relation stratégique, la menace qui pèse sur le gazoduc Nord Stream 2 et la Russie devenue otage de la politique américaine. Tout cela signifie que, pour aller de l’avant, la victoire de Biden ne serait pas la pire chose pour la Russie », écrit-elle dans un texte publié par le Moscow Carnegie Center.

À la différence de Barack Obama qui avait tenté un « reset » de la relation avec la Russie, initiative qui avait spectaculairement échoué, Joe Biden n’a fait aucune ouverture durant sa campagne, bien au contraire. Soutenant l’opposition biélorusse, il a directement mis en cause le Kremlin dans l’empoisonnement de l’opposant Alexandre Navalny : « Une fois de plus, le Kremlin a utilisé son arme favorite – un agent de la classe des produits chimiques Novitchok – pour tenter de faire taire un opposant politique. »

Mais avec Biden, le régime russe sait que reviendront au pouvoir quelques diplomates et responsables parfaitement connus à Moscou, sachant de manière pragmatique négocier et conclure des accords. Joe Biden a déjà proposé de prolonger d’un an et « sans condition » le traité New Start pour se donner le temps de négocier un nouvel accord « sérieux », une position qui a rassuré Moscou.

Enfin, la diplomatie russe peut observer le débat en cours dans les think tanks et les cercles diplomatiques à Washington sur la nécessité de redéfinir la politique américaine à l’égard de la Russie. Certains plaident pour revoir de fond en comble des sanctions qui « ne marchent pas » (lire ici). D’autres veulent reconstruire une relation « dépassionnée » avec Moscou, c’est-à-dire moins conflictuelle (lire ici). D’autres, en revanche, plaident pour une ligne dure (lire ici).

« Je ne pense pas que le résultat de l’élection présidentielle affectera radicalement la nature des relations russo-américaines », estime Valéri Garbouzov. « Car depuis des années, il y a un consensus bipartisan républicain-démocrate antirusse. Sur de nombreuses questions, les deux partis se disputent. Mais sur les questions russes, ils ont trouvé un langage commun. » C’est à ce langage commun, mais débarrassé du vacarme trumpien, que Moscou se prépare désormais à répondre.

François Bonnet


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