Au cœur des primaires US (4/7) Dossier: le match Clinton/Sanders Chronique

Au cœur des primaires US: la mue d’Hillary Clinton

Comme il y a 8 ans, et comme son époux Bill il y a 24 ans, l’ex-First Lady doit se battre dans le New Hampshire pour décrocher l’investiture démocrate à la présidentielle. La nouveauté est que le contexte a changé : l’Amérique regarde désormais à gauche.

Thomas Cantaloube

4 février 2016 à 07h38

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De notre envoyé spécial dans le New Hampshire (États-Unis). – C’est dur d’être Hillary Clinton. Vraiment dur. Imaginez. Juriste brillante à Washington, elle met sa carrière en veilleuse en 1974 pour suivre son amour de Bill au fin fond de l’Arkansas, autrement dit en Corrèze (et contrairement à certains politiciens français, le couple vit vraiment sur place). Après dix-huit ans d’exil, Bill la ramène à Washington par la grande porte, lui confie une mission-suicide (mettre sur pied une assurance santé universelle), elle échoue et se rabat sur un rôle de First Lady traditionnel (pas les pièces jaunes, mais presque). Elle se retrouve ensuite humiliée devant le monde entier par une stagiaire en robe bleu foncé et, même si elle atteint le sommet historique de sa popularité quand elle oblige Bill à dormir sur le canapé du bureau ovale, cela n’est guère glorieux.

Elle devient ensuite sénatrice de New York huit mois avant le 11 septembre 2001, une carrière politique prometteuse s’annonce, Bill est à la retraite et quadruplement ponté, un retour à la Maison Blanche se dessine. Mais voilà qu’un jeune inconnu surgi de nulle part lui grille la politesse : Barack Obama. Il lui tend une main miséricordieuse, en fait sa secrétaire d’État, elle joue le jeu. En 2016, malgré son âge (68 bougies), c’est son tour, c’est son dû, elle va devenir la première femme présidente des États-Unis. Mais voilà qu’un vieil inconnu, qui se déclare « socialist » (= communiste), lui taille des croupières et menace son couronnement : Bernie Sanders. Vous parlez d’une vie poisseuse…

Hillary Clinton à Derry (New Hampshire), le 3 février 2016. © Thomas Cantaloube

Bien entendu, ce n’est pas du tout comme cela que se perçoit et se définit Hillary Clinton. Comme elle se décrit à longueur de meetings, durant les primaires pour décrocher la nomination du parti démocrate, elle est « une combattante ». C’est habile. Cela lui permet de présenter sous leur plus beau jour ses joutes passées, et de rappeler qu’elle tente de briser le pire plafond de verre : celui de son genre. Comme nous l’a souligné Karen Blumenthal, une de ses biographes, « il est plus difficile pour une femme de devenir président des États-Unis que pour un homme noir ».

Hillary est donc « une battante », ce dont, effectivement, pas grand monde ne doute. La question est : se battre contre quoi ? La réponse, c’est elle qui l’apporte lors d’un meeting dans un gymnase à Derry, le 3 février 2016 : « L’enjeu le plus important de ces élections, celui qui prime sur tous les autres, c’est d’empêcher les républicains de mettre la main sur la Maison Blanche. »

« Madam Secretary » a beau avoir détaillé auparavant toutes les réformes qu’elle entend mettre en œuvre si elle remporte l’élection de novembre 2016 (extension de l’assurance santé, université quasi gratuite, lutte contre les lobbies des armes et de l’industrie pharmaceutique…), cet argument représente son arme de dissuasion massive : le plus important c’est de défaire les républicains, sinon ils vont faire imploser le pays. Et, franchement, après avoir écouté et vu de près Ted Cruz, Marco Rubio ou Donald Trump, Hillary n’a pas tort. Les conservateurs contrôlent déjà la Chambre des représentants, le Sénat, et 32 États sur 50. Alors s’ils récupèrent la Maison Blanche, la Parousie est juste une question de mois…

Mais cet argument sert aussi à désarmer son concurrent Bernie Sanders : comment un vieux bonhomme marginal, « peu religieux » selon ses propres termes, d’extrême gauche et qui refuse le financement traditionnel corrompu de la politique, peut-il ne serait-ce que rêver d’affronter à armes égales la machine républicaine ? Et comment fera-t-il, s’il est élu, pour gouverner face à un Congrès et des médias principalement centristes voire droitiers (Fox News, leader de l’audimat) qui le rejetteront ?

Les supporters d'Hillary Clinton avec des pancartes comportant son slogan de campagne «Hillary se bat pour nous» © Thomas Cantaloube

Pourtant, la campagne que mène Hillary Clinton depuis quelques mois est fondamentalement inspirée par Sanders et son positionnement politique. En tant que première dame, elle a défendu le programme des « nouveaux démocrates », c’est-à-dire de la troisième voie, c’est-à-dire de l’adoption du néolibéralisme par les partis de gauche. En tant que sénatrice, elle a voté pour la guerre en Irak et frayé avec les faucons néoconservateurs. En 2008, elle a fait campagne à droite de Barack Obama. Depuis 2012, elle œuvre au sein de la fondation Clinton où le mélange des genres entre philanthropie, argent trouble, dictateurs du tiers-monde et clientélisme est de rigueur.

Mais la voilà désormais, en campagne en 2016, à défendre la réforme de l’assurance santé d’Obama en tirant la couverture à elle (« Avant qu’on appelle cela Obamacare, quand j’ai essayé dans les années 1990, on appelait cela Hillarycare ! »). À promouvoir, sinon la gratuité, la diminution des frais d’éducation. À s’opposer aux accords de libre-échange qu’elle approuvait quelques mois auparavant (TPP et TTIP, pour les connaisseurs). À garantir que l’oléoduc Keystone ne sera pas construit. À dénoncer les financiers de Wall Street (ironie : en tant qu’élue de New York de 2001 à 2009, elle a expliqué qu’elle était « la sénatrice de Wall Street »)…

Pourquoi ce retour en grâce de la gauche ?

Même sur le sujet sensible des armes à feu, elle prend des positions jamais entendues dans des primaires démocrates : elle se déclare résolument prête à combattre le lobby des armes et à faire voter des lois jugées restrictives par beaucoup d’Américains, même si elles semblent de bon sens (empêcher les malades mentaux certifiés d’acheter un pistolet, par exemple). En 2004, Howard Dean, l’espoir de la gauche, était resté ambigu sur le sujet, et le candidat démocrate John Kerry s’était fait prendre en photo en train de chasser avec un gros fusil, histoire de montrer qu’il n’était pas une poule d’eau mouillée.

Hillary s’est également emparée d’un sujet qui fait désormais l’actualité aux États-Unis ces derniers temps : la réduction des peines de prison qui conduisent bien trop de gens, en particulier de simples usagers de drogue, souvent des Noirs, au trou pour de nombreuses années. Or, qui est responsable des lois implacables qui déterminent ces sentences ? Principalement Bill Clinton, quand il était président…

On touche là à la deuxième grande dominante de cette élection présidentielle américaine de 2016 (la première étant la révolte populiste des électeurs conservateurs) : le virage à gauche d’une partie des Américains. Alors que se déclarer « de gauche » (« liberal », en anglais étatsunien) était devenu un secret honteux depuis une trentaine d’années, où l'on préférait l’euphémisme « progressiste », le tabou semble désormais levé. « Bien sûr que je suis de gauche, et Hillary l’est aussi », affirme, comme beaucoup d’autres, Joanne, une vieille syndicaliste rencontrée dans le New Hampshire. « Il est temps de réclamer notre héritage dans ce pays, après des années passées à se cacher. Hillary a toujours défendu la cause des femmes, des minorités, des travailleurs, des exclus du système. » Ce dernier point demeure vraiment sujet à débat, mais bon, la perception est finalement plus parlante que la réalité en cette période électorale.

Hillary Clinton touchée par le témoignage d'un immigré parlant à peine l'anglais, à Derry (New Hampshire), le 3 février 2016. © Thomas Cantaloube

Pourquoi ce retour en grâce de la gauche, et l’identification d’une candidate à un courant qu’elle avait plutôt déserté depuis ses années d’études ? La crise financière de 2008, les dégâts qu’elle a infligés aux classes moyennes et le fait que ses responsables s’en sont sortis avec des bonus plutôt que de finir devant des tribunaux, est un bon point de départ. On peut y ajouter : la question raciale toujours explosive, avec la « preuve par l’image » apportée par les vidéos de meurtres d’Afro-Américains par des policiers ces dernières années ; les dégâts environnementaux qui plombent la santé des citoyens (du « fracking » à la crise de l’eau potable à Flint ces semaines-ci) ; les acquis de la réforme de l’assurance santé.

L’essayiste Peter Beinart a une théorie intéressante sur le sujet, qu’il développe dans un article du magazine The Atlantic : certains présidents ont véritablement imprimé leur marque et leurs idées sur les États-Unis : Roosevelt-Truman, Ronald Reagan, et aujourd’hui Barack Obama. Et, à chaque fois, leurs successeurs, bien qu’appartenant au parti opposé, ont « ratifié » ces changements d’orientation. Dwight Eisenhower, tout conservateur qu’il était, a ancré dans les années 1950 l’État-providence établi par le New Deal dans la société américaine. Bill Clinton, avec sa troisième voie, a poursuivi les réformes libérales du reaganisme. Et le prochain président américain, qu’il soit démocrate ou républicain, ne pourra que « ratifier » les transformations impulsées par Obama, principalement le retour d’un État régulateur et garant du bien commun. On peut bien entendu débattre du bilan d’Obama, et la gauche américaine, qui juge l’actuel président trop timoré, ne s’en prive pas. Mais il est indéniable qu’il a réorienté les États-Unis vers une voie plus « progressiste », pour employer ce néologisme facile.

Le succès rencontré par Bernie Sanders, qui n’a pas dévié de ses convictions de gauche depuis des décennies, est fondé sur cette notion : la social-démocratie (ou le « socialisme démocratique », selon sa définition personnelle) est une (vieille) idée neuve aux États-Unis. Hillary Clinton, fidèle à sa nature, demeure bien plus prudente. Mais elle a néanmoins compris qu’elle ne pouvait pas mener une campagne identique à celles des candidats démocrates qui l’ont précédée, son auguste personne comprise. Face à des républicains qui font concurrence à Fox Mulder des X-Files (« la vérité est ailleurs »), les démocrates, après des années de glissade à droite, rebroussent chemin et retournent vers un futur qu’ils n’osaient plus réclamer depuis belle lurette.

À Derry, dans un gymnase contenant 200 à 300 personnes venues l’écouter, Hillary semble s’offusquer que l’on puisse mettre en doute son engagement à gauche. Elle se fait introduire par l’ancienne députée de l’Arizona Gabby Giffords, gravement blessée par un fou légalement armé en 2011, figure touchante qui peine à se remettre de ses blessures. Elle félicite un grand quarantenaire qui lui explique qu’il est le plus heureux des hommes depuis qu’il a pu épouser son compagnon. Elle accueille avec un grand sourire le témoignage d’un immigré parlant à peine anglais…

Contrairement à ses multiples prestations télévisées où elle apparaît souvent calculatrice et grinçante, elle est parfaitement à l’aise au milieu de ces citoyens du New Hampshire qui lui posent toutes sortes de questions auxquelles elle répond toujours avec un aplomb parfait, mélange de connaissance « geek » de toutes les problématiques, mais aussi d’empathie (qui semble) sincère.

Les Clinton étant des grands prédateurs de la politique, aussi majestueux que vicieux, il ne faut jamais exclure que le discours soit compromis par les actes. Mais le nouveau pelage d’Hillary et l’ère dans laquelle elle évolue ont transformé sa candidature. La postulante « inévitable » à la Maison Blanche est devenue une personnalité qui doit se battre et convaincre la gauche américaine qu’elle roule à ses côtés, et non pas uniquement pour sa destinée et ses ambitions longtemps frustrées.

Thomas Cantaloube


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