Jedediah Britton-Purdy: «Trump est une farce. Mais c’est un bon politicien»

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En deux ans et demi, qu’a fait Donald Trump à la Maison Blanche, à part tonner et tempêter ? Il a remporté plus de victoires que l’on ne le croit, prévient Jedediah Britton-Purdy, professeur de droit à l’université Columbia. Politicien « destructeur », Trump remplit les cours fédérales de juges conservateurs, attaque l'environnement, mène une politique identitaire qui satisfait sa base.

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New York (États-Unis), de notre correspondant.– Jedediah Britton-Purdy, barbu robuste à la voix douce, est un grand contemplateur de nature, héritier revendiqué de Henry David Thoreau, le fameux auteur du mythique Walden ou la vie dans les bois : il a, logiquement, répondu à nos questions assis en tailleur sur une verte pelouse de l'université new-yorkaise de Columbia, où ce juriste de 45 ans, un intellectuel respecté de la gauche américaine, enseigne le droit et les subtilités « ésotériques » de la Constitution.

Jedediah Britton-Purdy © Columbia Jedediah Britton-Purdy © Columbia

Ayant grandi dans un coin perdu de Virginie-Occidentale, un État ouvrier où le charbon fut roi, Britton-Purdy tente d'esquisser les contours d'une politique radicale et solidaire à l'ère de la catastrophe climatique. Aussi bien dans ses livres (non traduits en France : After Nature, A politics for the Anthropocene, 2015, Harvard University Press ; This Land is our Land, Princeton University Press, à paraître) que dans ses articles pour The New Yorker, The Nation, Dissent ou The New Republic.

Entretien sur le « nationalisme extractiviste » de Trump, le rapport au territoire de ses électeurs, la façon dont les républicains tentent de conserver le pouvoir à travers les cours fédérales et la Cour suprême… et l'urgence de transformer le parti démocrate pour affronter ces immenses défis.

Mediapart. Vous avez grandi en Virginie-Occidentale, à la campagne, dans les Appalaches. Le rapport à la nature est un de vos sujets de prédilection. Sur votre compte Twitter, vous postez souvent des paysages idylliques, comme autant de respirations au milieu du chaos. Dans quelle mesure faut-il se reconnecter avec la nature pour agir dans notre époque ?

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Jedediah Purdy. Dans ce monde saturé de médias, ce moment confus, pénible, déroutant, où beaucoup de gens se sentent attaqués, j'ai l'impression qu'il y a une soif de comprendre qui nous sommes, où nous en sommes. Après l'élection de 2016, beaucoup de gens dans la gauche américaine ont commencé à lire davantage d'histoire, à s'intéresser à la tradition de l'activisme et du radicalisme, à repenser la relation mutuellement constitutive de la race et de la classe dans l'histoire de ce pays.

Il y a beaucoup de façons de s'ancrer, de ne pas être enfermé, aveuglé par le chaos du moment. La nature est cette couche fondamentale, durable, qui vous donne un ancrage. Je m'en sens spécialement proche.

J'espère qu'elle pourra être au cœur de la transformation de l'économie vers la solidarité, l'attention, la réciprocité. Il nous faut imaginer un monde où gagner sa vie, atteindre un certain confort, une certaine sécurité, ne soit pas synonyme d'exploitation, d'oppression, de l'ignorance des autres, avec qui nos vies sont mêlées.

Nous pourrions imaginer une économie où il ne s'agirait pas de survivre en détruisant lentement la planète. Où la solidarité et la réciprocité sociale – le travail des infirmiers, des enseignants etc. – seraient les tâches les plus valorisées. Il y a là la possibilité puissante d'une éthique écologique de la solidarité et du soin. Quand je pense à la nature, je suis moins distrait et un peu moins en colère parce que je me rappelle du but à long terme. Je suis moins à fleur de peau, je vois l'horizon, comme au sommet d'une montagne où le ciel est plus grand et l'air respirable.

Meeting de Donald Trump avec des mineurs à Charleston, Virginie-Occidentale, le 21 août 2018. © Reuters Meeting de Donald Trump avec des mineurs à Charleston, Virginie-Occidentale, le 21 août 2018. © Reuters

Vous avez décrit la façon dont le nationalisme à connotation raciste du président américain s'attaque à la nature, « transforme le paysage » américain. Trump est sorti de l’accord de Paris, il a commencé à supprimer des dizaines de régulations environnementales de l'ère Obama, il encourage le charbon et les forages pétroliers, il a usé de son pouvoir présidentiel pour ouvrir, et c'est une première, deux parcs nationaux de l'Utah aux mines de charbon et d'uranium, aux forages de gaz et de pétrole. Vous parlez de « nationalisme extractif »

Cette administration est engagée dans une politique environnementale de pillage, guidée par le profit, sur fond de déni. Brûler davantage d'énergies fossiles, dénoncer une prétendue « guerre contre le charbon », militariser la frontière… Tout cela obéit à la même logique : dire « merde » à l'interdépendance écologique et aux crises conjointes que nous devons affronter, environnementale, politique, démocratique…

C'est s'exonérer de toute responsabilité, sauf celle qui consiste à protéger les siens. C'est dire « nous avons assez de pouvoir pour que nous, ceux de notre monde, et leurs enfants » – en gros, les électeurs républicains – « s'en sortent et aient du bon temps. Et après, nous serons morts ». Il s'agit de la politique la plus éhontément, la plus gravement nihiliste que l'on ait jamais vue.

Mais pourquoi ce nihilisme s'accompagne-t-il de nationalisme, d'une rhétorique aux accents fascistes ?

La conjonction des crises où nous nous trouvons, c'est ce moment où il devient clair qu'avec le changement climatique, il n'y a pas de futur si dans cent ans tout ce qui aujourd'hui ressemble à la Chine est devenu les États-Unis. Le monde entier ne pourra pas devenir le Texas…

C'est aussi la prise de conscience que les inégalités vont s'approfondir et s'intensifier, qu'il y aura des réfugiés climatiques. Face à cela, il y a ceux qui reconnaissent que les choses ne se régleront pas d'elles-mêmes et appellent nos dirigeants à prendre leurs responsabilités. Ce sont tous les efforts autour du « New Deal vert ».

Et puis il y a une autre réponse, qui est de restreindre la solidarité à ceux qui vivent du même côté de la frontière que moi.

Le nationalisme, c'est d'abord une excuse émotionnelle et morale pour refuser des solutions à dimension internationale. Il y a aussi de l'opportunisme. Trump et ses alliés veulent maintenir leur avantage, alors qu'ils sont en situation de minorité politique. Rappelons que Trump [il était minoritaire en voix à la présidentielle de 2016 – ndlr] a gagné en profitant de l'architecture perverse de notre Constitution.

Comme ils ne peuvent pas faire campagne sur ce qu’ils font réellement, qui consiste à détruire la nature, à piller pour leur compte et celui d'un nombre restreint d'amis et d'alliés, il leur faut générer une forme d'unité. Le nationalisme la leur fournit…

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