Hollande et la Syrie: les explications d’un fiasco

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Une « série de conneries », dit un conseiller. Le président français, qui se voulait en pointe dans la lutte contre le régime de Bachar al-Assad, se trouve fragilisé face au scepticisme de l'opinion et des parlementaires. Le rôle de Laurent Fabius, l'engagement de l'ancien ambassadeur sarkozyste Éric Chevallier, l'activisme impuissant de la France sont pointés.

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La scène avait un air de déjà vu. Hollande, chef de l’État et des armées, avec la gravité qui sied à ce statut, dans la salle des fêtes de l’Élysée, devant un parterre de diplomates, annonçant sa volonté d’engager la France dans une opération militaire. La première fois, c’était en janvier, pour le Mali. La seconde, c’était il y a une semaine et le président de la République annonçait que « la France est prête à punir ceux qui ont pris la décision infâme de gazer des innocents » en Syrie.

Mais le parallèle s’arrête là. Pour le Mali, la France était maîtresse du jeu, forte de l’appel du président malien par intérim de l’époque, de résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, d’un soutien, même tacite, de l’Union européenne et de l’appui de la grande majorité des partis politiques. La guerre avait été déclenchée quelques heures plus tard. Pour la Syrie, le contexte est radicalement différent : piégé par son activisme, François Hollande apparaît fragilisé, face à la communauté internationale et devant son opinion publique. Même certains socialistes sont réticents à soutenir une intervention militaire et les appels à un vote formel du parlement se multiplient.

Allocution du président de la République à l'occasion de la Conférence des Ambassadeurs © Présidence de la République

En fin de semaine dernière, l’Élysée, le ministère des affaires étrangères et celui de la défense étaient pourtant sur le pied de guerre, les frappes paraissaient imminentes. Barack Obama leur a brutalement coupé l’herbe sous le pied en annonçant, à la surprise de ses propres conseillers, qu’il allait demander le vote du Congrès avant d’engager l’armée américaine en Syrie. Pire encore : à part un hommage de John Kerry, le chef du Département d’État, à « notre plus ancienne alliée », la position de la France est quasi-absente des débats aux États-Unis et François Hollande est désormais accusé de suivisme. Une accusation renforcée par le refus des parlementaires britanniques d’engager leur armée.

À Paris, le reproche agace les conseillers qui ont travaillé sur le dossier depuis des mois, tant la France se vit en pointe sur le dossier syrien dont elle s’est emparée dès le début de la rébellion. « La France est le pays qui est le plus en pointe dans son soutien à l’opposition à Bachar », disait Laurent Fabius en août 2012.

Dès son arrivée au quai d’Orsay, il a suivi la ligne fixée par son prédécesseur Alain Juppé, qui avait remplacé Michèle Alliot-Marie après la polémique sur le soutien de la France aux dictateurs arabes. Juppé avait très vite condamné le régime de Bachar al-Assad, pourtant accueilli en grande pompe à Paris en 2008. Trois ans plus tard, le ministre des affaires étrangères l’accusait de « crimes contre l’humanité », appelait à des sanctions, et dénonçait le « silence inacceptable » du conseil de sécurité de l’Onu, avant de menacer, déjà, d’un recours à la force.

Avec Laurent Fabius, la France est aussi la première à reconnaître la Coalition nationale syrienne « comme seul représentant légitime du peuple syrien » en novembre 2012. Elle a soutenu les réunions des Amis de la Syrie, elle a été la première à affirmer détenir les preuves d’attaques chimiques (c’était début juin) et, avec David Cameron, lui aussi très actif, elle a plaidé durant des mois pour des livraisons d’armes en Syrie.

Comment expliquer dès lors que François Hollande apparaisse comme un « suiveur », « manquant de stratégie » ? Des reproches partagés, sous couvert d’anonymat, par des diplomates, des militaires ou des responsables socialistes. La situation est d’autant plus paradoxale que la France compte de nombreux spécialistes de la Syrie, parmi les chercheurs (par exemple Jean-Pierre Filiu, longuement reçu à l’Élysée à son retour de Syrie cet été) ou les diplomates.

David Cameron devant la chambre des députés © Reuters. David Cameron devant la chambre des députés © Reuters.

Le fiasco est d’abord la conclusion d’une « série de conneries », selon un conseiller français. Paris n’en revient pas de l’échec cuisant essuyé par David Cameron devant la Chambre des communes convoquée en 24 heures, sans prendre le temps de sonder en profondeur l’avis des parlementaires britanniques. « Pour nous, c’était totalement imprévisible ! Ce sera la première fois depuis un siècle que la Grande-Bretagne ne participe pas à une opération… C’est un rétrécissement inédit du Royaume-Uni », décrypte un diplomate.

L’Élysée n’en revient pas non plus d’avoir été pris à revers par Barack Obama, même si la France est persuadée que le président américain a choisi d’en appeler au Congrès parce qu’il est sûr de l’emporter et qu’il accroîtra ainsi la légitimité d’une intervention militaire.

En attendant, l’attitude américaine renvoie à la France au rang qu’elle occupe désormais: celui d’une puissance moyenne, bousculée par les pays émergents et incapable de casser la paralysie de l’Union européenne. La France est incapable de mener seule une action militaire en Syrie et ne pèse presque rien face à Vladimir Poutine qui ne la considère pas comme un interlocuteur à sa hauteur.

L’Élysée et le quai d’Orsay en sont conscients, mais François Hollande a choisi de combattre ce « déclassement » sur la scène internationale. Pour ne pas abdiquer tout volontarisme politique et pour défendre les intérêts français, mais aussi parce que le président de la République est convaincu qu’une partie de l’opinion est sensible à ce sentiment de relégation. Pour Hollande, il contribue au pessimisme ambiant, à rendre poreux l’électorat aux thèses populistes et à affecter la confiance en l’avenir, indispensable, à ses yeux, à la reprise de la croissance.

« François Hollande veut être à l’initiative et il est aujourd’hui un peu la victime de sa volonté politique très forte en matière de relations internationales, confortée par son succès au Mali », décrypte un responsable socialiste. Sans compter que cela profite, même temporairement, à sa cote de popularité que surveille attentivement l’Élysée.

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Pour cet article, nous avons interrogé de nombreux acteurs du dossier syrien ces deux dernières semaines. La quasi-totalité d'entre eux a souhaité s'exprimer en off, à l'exception d'Éric Chevallier, de François Loncle et de Gérard Bapt.