Asie

Afghanistan: le pouvoir de Kaboul et son armée perdent le contrôle du pays

Face à la progression continue des talibans, le gouvernement de Kaboul ne contrôle plus que la moitié des quatre cents districts du pays. Ses forces de sécurité, qui ont pris le relais des troupes américaines et de l'Otan il y a deux ans, subissent une hécatombe : près de sept mille tués l'an dernier. En plus des talibans, de nouveaux mouvements d'insurrection se développent dans le pays.

Jean-Pierre Perrin

5 mars 2017 à 10h26

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Mauvaises nouvelles pour le gouvernement afghan. Il vient de perdre au profit des talibans deux nouveaux districts, celui de Tala Wa Barfak, dans le nord-est du pays, et celui de Shorabak, dans le Sud. Ces deux territoires sont peu peuplés mais ils sont stratégiques. Le premier permet aux insurgés de menacer la ville de Pul-i-Khumri. Le second, tout au fond de la province de Kandahar, jouxte la frontière avec le Baloutchistan pakistanais, principal territoire de repli des insurgés talibans.

Avec cette conquête, ce sont quatre des seize districts de cette province qui sont désormais entre les mains des « étudiants en religion », tandis que plusieurs autres sont âprement disputés. Selon l’Inspecteur général spécial pour la reconstruction de l’Afghanistan (SIGAR, son anagramme en anglais), qui dépend du gouvernement américain, Kaboul ne contrôle ou ne domine plus que la moitié (52 %) des 402 districts afghans. Il en contrôlait les trois quarts en novembre 2015. Ces six derniers mois, le gouvernement du président Ashraf Ghani a perdu 15 % des districts.

Les villes afghanes, dont la grande cité Kandahar, cœur historique du pays et du régime des talibans lorsqu’ils étaient au pouvoir (1996-2001), ne sont pas directement menacées si ce n’est par la multiplication des attentats-suicides. Mais la plupart d’entre elles sont désormais encerclées. D’où la crainte, si l’une d’elles était gagnée par les insurgés, d’un effet domino qui emporterait les autres.

Autant que la progression des talibans dans le pays, ce qui inquiète aujourd’hui Washington et les pays occidentaux encore impliqués dans le pays (Allemagne, Pays-Bas, Australie – Paris semble indifférent à la dégradation de la situation), ce sont les pertes record des forces de sécurité afghanes. Elles ont augmenté de 35 % en 2016 par rapport à l'année précédente. Toujours selon le SIGAR, 6 785 soldats et policiers ont été tués entre le 1er janvier et le 12 novembre dernier, soit trois fois le nombre des pertes américaines en quinze ans de guerre. 11 777 autres ont été blessés. Les forces de sécurité afghanes comptent au total près de 316 000 hommes.

Ces forces ont pris en charge la sécurité du pays le 1er janvier 2015, avec la fin de la mission de combat de l'Otan face aux talibans. Environ 5 000 hommes avaient été tués en 2015, comme en 2014. À l'époque, un général américain avait jugé ce niveau de pertes « insoutenable ». 

Mal entraînées, peu motivées et assez mal payées (environ 200 dollars par mois pour un policier), les forces de sécurité afghanes connaissent une hécatombe. Le New York Times a rapporté l’histoire de Shaima, une mère de Kaboul ayant perdu le même jour trois de ses six enfants qui s’étaient engagés dans la police ou l'armée pour échapper à la misère. Le quotidien mettait en parallèle celle d’une autre femme, cette fois dans la province du Helmand, qui avait aussi perdu trois fils, en six mois cette fois, dans les rangs des talibans. Eux non plus n’avaient pas vraiment eu le choix, les recrutements étant forcés ou semi-forcés. Quand un fils est tué, le commandant local des talibans vient présenter ses condoléances à la famille et repart avec un des frères, qui n’a d’alternative que de le suivre.

En juillet 2016, un attentat à Kaboul fait au moins 80 morts et est revendiqué par l'État islamique. © Reuters

La progression régulière des talibans signe aussi le retour d’Al-Qaïda dans les districts « libérés », contrairement aux affirmations du gouvernement Obama qui estimait que le groupe n’avait plus qu’entre 50 et 100 combattants dans l’ensemble du pays. En septembre 2016, le commandement américain avait déjà exprimé un autre avis. Le général John Nicholson, commandant en chef de l’armée américaine en Afghanistan, reconnaissait que l’organisation de feu Oussama ben Laden était traquée par ses hommes dans sept des quarante-trois provinces afghanes…

Depuis 1996, date de l’installation de ben Laden en Afghanistan, la proximité entre les talibans et Al-Qaïda a toujours été forte. Mais c’était essentiellement une alliance militaire, cette collaboration ne signifiant pas pour autant l’adhésion du mollah Omar au djihad global professé par ben Laden, puis par son successeur Ayman al-Zawahiri. L’idéologie des talibans est plutôt d’inspiration déobandie, nom du grand courant fondamentaliste qui traverse le sous-continent indien. Elle diffère sur certains points du wahhabisme : même obsession de la pureté, d’un retour à l’islam des origines, de la réclusion des femmes, mais elle ne rejette pas complètement le culte des saints.

Un triumvirat à la tête du mouvement taliban

Après les disparitions du mollah Omar, sans doute en 2013, puis de son successeur, le mollah Akhtar Mansour, tué le 21 mai 2016 par un drone américain, c’est un triumvirat très proche idéologiquement d’Al-Qaïda qui a pris le dessus. Ces trois « émirs », Haibatullah Akhunzadeh, Sirajuddin Haqqani et un certain mollah Yacoub, ont des itinéraires bien différents.

Haibatullah Akhunzadeh, chef des talibans depuis mai 2016. © Reuters

Haibatullah Akhunzadeh. À la différence de ses prédécesseurs, le chef suprême des talibans désigné en mai 2016 n’est pas lié à leur commandement militaire. C’est un maulawi (un religieux d’un rang supérieur), grand spécialiste des hadith (les « dires » du Prophète) qui, avec le Coran, fondent la loi islamique. Il a une légitimité religieuse que ne possédaient ni le mollah Omar ni le mollah Mansour. Il doit sa montée au pouvoir au fait qu’il était responsable de la justice dans les territoires « libérés ». Dans un pays en voie de désintégration, la paysannerie afghane a une exigence de justice pour trancher d’innombrables problèmes familiaux, de dettes, de dotes, de terres, d’irrigation… Les talibans ont parfaitement compris cette préoccupation. Dès qu’ils contrôlent un nouveau territoire, des juges islamiques s’y installent pour régler les différends.

Sirajuddin Haqqani. Il est le fils de Jallal ud-Din Haqqani, l’un des grands chefs de la guérilla afghane contre l’armée soviétique. Il devint l’un des « enfants chéris » de la CIA avant que celle-ci ne le voie basculer dans le djihad global. Sirajuddin dirige les « réseaux Haqqani », responsables depuis des années des attentats les plus meurtriers à Kaboul, comme celui, en 2008, contre l’ambassade des Indes (60 morts) et dans l’est du pays. Mais il est en même temps l’homme de l’Inter-Intelligence Services (ISI) pakistanais dans le conflit afghan, comme l’était auparavant son père, d’autant plus que l’aire de leur tribu, les Zadran, est à cheval sur la frontière afghano-pakistanaise.

Enfin, et c’est toute l’ambiguïté de l’establishment militaire d’Islamabad, il sert de contact avec le mouvement des talibans pakistanais (Tehrik-e-Taliban Pakistan ou TTP) qui, eux, sont idéologiquement proches d’Al-Qaïda, excepté la branche la plus radicale qui a fait allégeance à l’État islamique (lire notre article Le Pakistan doit faire face à la menace grandissante de l’État islamique).

Sirajuddin Haqqani est donc l’homme clé du conflit afghan. Il est à ce jour le responsable le plus traqué par l’US Army et la CIA. En décembre 2011, une frappe de drone américain a tué sa femme et ses enfants. Cela ne l’empêche nullement de rester le protégé de l’état-major pakistanais. Comme lui et son père n’ont jamais été des talibans « historiques », la choura (grand conseil) n’a pas voulu le voir à la tête du mouvement, ce qu’aurait sans doute souhaité Islamabad.

Mollah Yacoub. Il est le fils du mollah Omar. Âgé de moins de 30 ans, la choura l’a considéré trop jeune pour succéder à son père. Il représente néanmoins la légitimité familiale.

Cette nouvelle direction talibane est fortement « Al-Qaïdisée ». D’ailleurs, sitôt ce trio désigné par la choura, Zayman al-Zawahiri lui a fait allégeance. Il semblerait aussi que Haibatullah Akhunzadeh se soit rallié publiquement au « djihad global ». Dès lors, il n’a plus été question de négociations avec le gouvernement de Kaboul ni avec Washington, ce que Barack Obama avait vivement souhaité tout au long de ses mandats. C’est d’ailleurs parce que le mollah Ahktar Mansour, le successeur du mollah Omar, s’opposait à de telles discussions qu’il avait été éliminé par une frappe américaine, l’an passé. « Il rejetait les efforts du gouvernement afghan visant à lancer sérieusement des pourparlers de paix et à mettre fin à la violence », avait expliqué le président américain pour justifier sa mort.

Désormais, plusieurs forces insurrectionnelles opèrent en Afghanistan :

Les talibans, sous le nom d’Émirat islamique d’Afghanistan, forment de très loin le contingent le plus important, environ 35 000 hommes. Ils comptent désormais dans leurs rangs des combattants qui ne sont pas pachtounes – la direction du mouvement l’est à 100 % –, comme les Tadjiks. De même que les forces gouvernementales, ils subissent des pertes considérables.

Les « réseaux Haqqani ». Si les talibans cherchent à investir les campagnes, les « réseaux Haqqani » s’emploient à terroriser les villes à coups d’attentats-suicides. Le dernier en date a frappé le 1er octobre dernier les services de sécurité et la police de Kaboul (16 morts et 44 blessés).

L’État islamique. Il est constitué de combattants pakistanais de la frange la plus extrême du TTP qui a fait sécession. Fuyant une offensive de l’armée pakistanaise dans les districts tribaux de la frontière, ils se sont réfugiés en Afghanistan, en particulier dans un district de la province de Nangarhar. Il a fait allégeance, à partir de janvier 2015, au « calife » de Mossoul, Abou Baqr al-Baghdadi, avec l’ambition commune de bâtir un califat mondial et pris le nom d’État islamique du Khorasan. Devenu l’ennemi numéro un des talibans, il rencontre beaucoup de difficultés pour se développer, d’autant qu’il n’a pas reçu la caution d’al-Baghdadi. On lui attribue l’assassinat de six membres du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), en février 2016.  

Le mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO). Implanté en Afghanistan depuis la fin des années 1990, il y a prospéré. Ses hommes ont souvent épousé des Afghanes. Il a été renforcé par des volontaires venus d’Asie centrale – Tadjikistan, Kirghizstan, Kazakhstan et des Ouïghours. Du fait de sa férocité, le MIO est la hantise de l’armée afghane. C’est grâce à son appui aux talibans que la grande ville de Kunduz (300 000 habitants), dans le nord-est du pays, a pu être prise pendant quelques jours en septembre 2015. Ses moudjahidines seraient en partie responsables des atrocités commises, meurtres de masse, assassinats, viols collectifs de femmes et de filles de policiers ou suspectées d’être instruites… Le MIO a toujours prêté allégeance à Al-Qaïda, mais une partie de ses combattants a fait scission en 2015 pour rejoindre l’État islamique.

Face à ces forces, plus personne dans la région n’imagine que l’armée afghane ait les moyens de reconquérir les territoires perdus. Surtout que les 13 000 hommes que maintiennent les États-Unis et l’ISAF (les forces internationales pilotées par l’Otan) ne participent plus, en principe, aux opérations militaires en première ligne.

Dès lors, la Chine – très intéressée par les matières premières afghanes comme le lithium ou le cuivre et qu’inquiète aussi la présence de rebelles ouïghours – et la Russie ont déjà ouvert des canaux de discussion avec les talibans. Même Téhéran, si hostile aux « étudiants en religion », en particulier depuis qu’ils ont massacré, en août 1998, onze de ses diplomates dans le consulat de Mazar-i-Sharif, l’a fait secrètement depuis des années. Il reste enfin une inconnue : quelle va être la politique de Donald Trump ? Le président afghan Ashraf Ghani doit s’en inquiéter.

Jean-Pierre Perrin


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