Ni noirs ni blancs, les «Coloured», grands oubliés de l’Afrique du Sud post-apartheid

Par Lina Rhrissi

Dans les anciens townships « coloured » du Cap, les habitants subissent le chômage, l’addiction aux drogues et la violence des gangs. À la veille des élections du 8 mai, certains habitants sont tentés par des discours aux relents antinoirs. D’autres s’organisent pour protéger leur communauté et combler l’absence de l’État.

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Le Cap (Afrique du Sud), correspondance.– « Ça, c’est le signe de la Junior Mafia, celui-ci, les Hard Living et celui-là, les Stoepa Boys. » Fadiel Adams décrit les graffitis des gangs qui recouvrent les clôtures, le long d’une rue ensoleillée et quasi déserte. Au loin, un enfant passe devant la maison d’un dealer alors qu’un client récupère sa dose de méthamphétamine, appelée tik, à travers les grilles du portail.

Il est 11 heures du matin à Mitchell’s Plain, le plus grand township « coloured » des Cape Flats, ces plaines situées entre deux montagnes où ont été regroupés les non-Blancs du Cap pendant l’apartheid et où la criminalité est la plus élevée d’Afrique du Sud. « On est la majorité du Cap-Occidental, on contribue en grande partie à l’économie et qu’est-ce qu’on en retire ? Rien, à part de la drogue et des flingues ! Tout ça parce que la communauté est brown », lâche l’homme de 43 ans.

Fadiel Adams devant le bidonville de Siqalo. © Lina Rhrissi Fadiel Adams devant le bidonville de Siqalo. © Lina Rhrissi

À la veille des élections provinciales et nationales du 8 mai, la phrase « The only good politician is a dead politician » (« Un bon politicien est un politicien mort »), inscrite au dos de son tee-shirt, annonce la couleur. Fadiel Adams, qui se décrit comme un ancien addict, est la tête d’affiche de Gatvol Capetonian (« Capétonien qui en a marre » en afrikaans). « Je suis un produit de Lavender Hill [la localité la plus dangereuse des Cape Flats – ndlr] et quand j’ai décidé d’arrêter la drogue, il y a treize ans, pour la première fois j’ai pu penser clairement. » Son mouvement se décrit comme un groupe de pression qui défend la communauté coloured, mais aussi les autres minorités du pays que sont les Blancs et les Indiens. « Mon combat n’est pas contre les Noirs, mon combat est contre un système qui considère que la vie d’un Noir est plus importante que celle d’un Coloured », affirme-t-il.

À ses côtés, Riyaas Pillay, 25 ans, boucles d’oreilles en forme de dollar, a rejoint l’organisation en début d’année. « J’ai distribué mon CV absolument partout dans la ville, mais je n’ai jamais trouvé de travail. Le gouvernement ne fait rien pour nous », dit ce natif de Mitchell’s Plain qui a quitté l’école à 18 ans et vit chez sa mère.

Le terme « Coloured » est né pendant l’apartheid afin de désigner ceux qui n’étaient « ni noirs ni blancs ». Il regroupe aussi bien les métis, nés de relations entre les colons européens et les indigènes « khois » ou « sans », que les Malais du Cap, descendants d’esclaves et de dissidents musulmans venus d’Asie du Sud-Est à partir du XVIIe siècle. Aujourd’hui, ils possèdent leur propre culture et leur langue, l’afrikaans du Cap, un créole qui mêle anglais, néerlandais et indonésien et qui a donné naissance à la langue des Boers. Minoritaires à l’échelle nationale (moins de 10 %), ils représentent près de 50 % de la population dans la province du Cap-Occidental, la seule qui ne vote pas pour le Congrès national africain (African National Congress, ANC) – à l’exception de 2004 où pour la première fois, l’ANC, allié au Nouveau Parti national, y a remporté les législatives – et qui est historiquement acquise au parti de l’opposition, l’Alliance démocratique (Democratic Alliance, DA).

Retour un an en arrière. Le 2 mai 2018, des émeutes éclatent à Siqalo, un bidonville qui a poussé illégalement aux abords de Mitchell’s Plain et qui regroupe des populations noires xhosas venues de la province rurale du Cap-Oriental. Les nouveaux résidents protestent contre l’absence de services et d’infrastructures en brûlant des pneus et en bloquant les routes à l’entrée et à la sortie de Mitchell’s Plain. En réaction, les habitants coloured attaquent les manifestants et la confrontation prend des airs de guerre raciale. Les événements font un mort et trente personnes sont arrêtées.

Mitchell's Plain, le plus grand township “coloured” des Cape Flats. © Lina Rhrissi Mitchell's Plain, le plus grand township “coloured” des Cape Flats. © Lina Rhrissi

Parmi elles, Desmond Adams, le grand frère de Fadiel. Quelques jours plus tôt, ce dernier a fondé un mouvement avec des anciens du Cape Party, Oscar Lyons et Ebrahiem Davids (qui a depuis quitté le groupe). Invité par la radio Voice of the Cape pour réagir à l’incarcération de l’un de ses proches, il fait connaître Gatvol Capetonian et l’interview filmée devient virale. « L’ANC a détruit l’économie du Cap-Oriental pour forcer les communautés noires à venir au Cap-Occidental et nous rendre minoritaires dans notre propre province, estime Oscar Lyons, sans avancer de preuve. C’est une tactique électorale. » Il dénonce également les politiques de discrimination positive, le Black Economic Empowerment (BEE) et l’Employment Equity Act qui visent à créer une classe moyenne noire et dont les Coloured ne profiteraient pas. En janvier dernier, les membres de Gatvol Capetonian ont lancé une grève de la faim pour protester contre l’embauche de sept employés noirs au sein du département du travail de Mitchell’s Plain. « Pendant l’apartheid, nous n’étions pas assez blancs et sous le gouvernement de l’ANC, nous ne sommes pas assez noirs », tranche Oscar Lyons. Une formule bien connue des Coloured.

Pour Fadiel Adams et ses camarades, la solution serait l’indépendance du Cap-Occidental (surnommée Wexit), la seconde province la plus riche du pays, qui accueille les touristes du monde entier au Cap. Dans un entretien diffusé sur la principale chaîne d’information, eNCA, le tribun a affirmé que « tous ceux qui n’étaient pas nés dans [sa] province avant 1994 devaient faire leurs bagages et rentrer chez eux ». Une volonté partagée par le parti sécessionniste Cape Party et qui attire la sympathie du parti de la droite radicale Afrikaner Freedom Front Plus, bien que son candidat, Peter Marais, appelle plutôt à une Afrique du Sud confédérée.

En janvier 2019, la commission électorale (IEC) a rejeté la candidature de Gatvol Capetonian aux élections générales en raison d’un nom de parti jugé trop insultant. Mais cela n’a pas empêché ses idées de gagner en influence. Jack Miller, leader du Cape Party, assure que les dons pour financer leur campagne ont monté en flèche. Selon Abdul Karriem Matthews, membre de Bishop Lavis Action Committee (BLAC), un groupe qui se bat pour l’amélioration des conditions de vie dans les Cape Flats, une sécession du Cap-Occidental mènerait tout droit à la guerre civile. Le militant de 48 ans, qui se définit comme marxiste et a créé une page Facebook anti-Gatvol Capetonian, est lui aussi un Coloured qui a grandi à Mitchell’s Plain. Mais il rejette cette dénomination et préfère se définir comme un Noir. « Cela fait environ cinq ans qu’on entend ces discours sur l’identité coloured et khoisan dans les milieux politisés comme les syndicats et je me suis tout de suite méfié. Si j’entends dire que le Noir est l’ennemi, cela me pose un gros problème. Le privilège blanc reste l’ennemi ici. »

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