Dossier. Violences sexuelles dans l’Église Note de veille

Pédocriminalité : l’Église espagnole se refuse toujours à enquêter

L’Église espagnole continue d’exclure toute enquête au niveau national sur les violences sexuelles commises sur des mineurs. Mais certaines congrégations tentent d’enclencher une dynamique.

Ludovic Lamant

5 octobre 2021 à 09h57

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Tout au plus la Conférence épiscopale a-t-elle fini, en avril, par lâcher un chiffre : elle estime désormais que 220 prêtres et religieux ont commis des violences sexuelles à l’égard de mineurs, au cours des 20 dernières années. Mais les autorités religieuses espagnoles continuent d’exclure toute enquête d’envergure, impulsée par l’Église à l’échelle nationale : « Au jour d’aujourd’hui, la Conférence épiscopale n’a pas l’intention d’ouvrir une enquête », a répété le porte-parole des évêques, Luis Argüello, en avril dernier.

Surtout, si l’Église espagnole a livré ce chiffre, c’est pour mieux le minimiser. Elle a d’abord rappelé qu’il y avait eu 31 000 prêtres en exercice au cours des deux décennies concernées – ce qui signifierait que « seulement » 0,71 % des religieux auraient été coupables de violences sexuelles (contre des ordres de grandeur jusqu’à 4 % ailleurs en Europe). Mais aussi que sur la même période, la justice avait reçu quelque 220 000 plaintes pour violences sexuelles, ce qui laisserait penser que le problème concerne la société dans son ensemble et en rien, spécifiquement, l’Église espagnole.

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À défaut d’un compteur crédible, El País s’est lancé lui-même, à l’automne 2018, dans une entreprise de recension fragile. Le quotidien espagnol dit avoir identifié, depuis sa base de données, 358 cas et 908 victimes, sur une période très longue, depuis les années 1930 jusqu’à aujourd’hui. Des chiffres loin des ordres de grandeur en Allemagne ou en France.

Dans une église à Madrid en avril 2020. © Photo Oscar Del Pozo / AFP

La semaine dernière, l’Église espagnole a encore prouvé sa volonté de ne surtout rien faire, et d’attendre que l’orage passe, en dépit des critiques. Après qu’El País a révélé des violences sexuelles commises dans les années 1960 et 1970 à Madrid par un évêque, Cesáreo Gabaráin, par ailleurs compositeur à succès de chansons liturgiques, la Conférence épiscopale a fait savoir qu’elle n’ouvrirait aucune enquête « de manière proactive », avançant l’argument que le prêtre en question était de toute façon décédé (en 1991).

Les mêmes autorités ont qualifié d’« exagérée » la demande de ne plus jouer la musique composée par ce prêtre durant les messes, par respect pour les victimes : il s’agirait d’une condamnation « digne des temps médiévaux », lorsqu’on enfilait des « sambenitos », ces costumes stigmatisants que portaient les coupables de délits religieux du temps de l’Inquisition. La principale association de défense des victimes de pédocriminalité, Infancia robada (« Enfance volée »), s’est empressée d’exprimer sa colère après ces propos – « Nous ne permettons plus que l’on mente et insulte l’intégrité des victimes » –, s’inquiétant du retour d’une forme de négationnisme au plus haut de l’institution.

En avril dernier, la même association avait toutefois trouvé un motif de satisfaction, au moment de l’adoption d’une loi contre les violences faites aux enfants et adolescents, qu’elle a qualifiée de « fait historique ». Ce texte (adopté par l’intégralité des partis, sauf l’extrême droite de Vox) a notamment modifié le calcul de la prescription pour les auteurs de violences sexuelles sur mineurs. Jusqu’alors, la victime disposait d’un laps de temps de cinq à quinze ans, selon la gravité des faits, pour porter plainte, une fois passé sa majorité. Avec la nouvelle loi, le compte à rebours s’enclenche, non plus à 18 ans mais à 40 ans. Ce qui signifie que les victimes peuvent porter plainte, dans les cas les plus lourds, jusqu’à leurs 55 ans. 

Dans ce contexte difficile, une congrégation, la Compagnie de Jésus, a fait événement en début d’année. S’inspirant d’exemples menés en Allemagne, en Irlande ou en France, elle a publié en janvier les conclusions d’une enquête interne de deux ans, selon lesquelles au moins 81 mineurs et 37 adultes ont été victimes de violences sexuelles commises par des personnes en lien avec la congrégation jésuite, sur une période allant de 1927 à nos jours (ce qui représenterait 1,08 % des prêtres jésuites depuis les années 1920). La plupart dans des écoles et collèges.

« Nous ressentons de la honte, de la douleur et du chagrin », avait alors déclaré l’un des responsables. L’institution s’était toutefois gardée de donner les noms et les lieux où ces violences ont été commises. Si les associations ont applaudi la démarche, elles ont critiqué les chiffres publiés, qui leur semblent « ridicules ». Les Jésuites ont reconnu par la même occasion avoir indemnisé, au coup par coup, quelques victimes (par exemple 7 200 euros versés à une victime en Catalogne en 2002). Mais ce sont les Maristes, une autre congrégation religieuse, qui ont, en février 2020, signé un accord prévoyant une première indemnisation collective de 31 victimes.

Si certains ordres ou certains des 70 diocèses espagnols, en fonction de la personnalité des responsables locaux, se montrent ainsi plus ouverts à l’idée de prendre le sujet au sérieux, un effort collectif global, sous l’impulsion de la Conférence épiscopale, fait donc toujours douloureusement défaut en Espagne.

Ludovic Lamant


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