Jean-Marie Le Pen rejoint une galerie des monstres néofascistes

Par Nicolas Lebourg

Le ralliement de Jean-Marie Le Pen à l’Alliance pour la paix et la liberté est un signal adressé aux sphères militantes comme un message à sa fille, avec l’idée que l’inscription dans le jeu électoral ne doit pas conduire à renier son extrémisme idéologique. Radiographie des dirigeants de cette internationale des groupuscules d’extrême droite.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

C’est avec emphase que l’Alliance pour la paix et la liberté (APL) a annoncé le 5 avril que Jean-Marie Le Pen la ralliait, n’hésitant pas à signifier qu’il serait « [leur] guide et [leur] leader pour les luttes et les victoires à venir ! » Cette formation internationale regroupant des partis de divers pays européens a beau compter des eurodéputés, elle n’est guère connue en France.

Jean-Marie Le Pen © Reuters Jean-Marie Le Pen © Reuters

Pourtant les trajectoires des membres de son bureau exécutif sont tout à fait évocatrices des mutations de l’extrémisme de droite européen. L’annonce le lendemain, ce 6 avril, de l’hospitalisation de l’ancien président d’honneur du Front national souligne qu’il ne s’agit pas d’une nouvelle étape d’une carrière politique, mais plutôt d’un signal adressé aux sphères militantes. Qui sont les nouveaux compagnons de l’ancien chef frontiste ?

  • Des militants transnationaux

Jean-Marie Le Pen retrouve à l’APL des opposants farouches à sa fille. C’est en particulier le cas d’Olivier Wyssa, membre du bureau exécutif. Ce franco-suisse a commencé sa carrière militante au Nouvel Ordre social (NOS), un groupuscule genevois fondé en 1972 et lié à l’internationale néonazie du Nouvel Ordre européen (NOE), mais qui évolue ensuite sur le modèle de la ligne italienne dite « nazie-maoïste ». Il devient un cadre du FN français, mais démissionne du parti quand Marine Le Pen en devient présidente, estimant celle-ci beaucoup trop libérale sur l’avortement.

Il se rapproche alors des Jeunesses nationalistes d’Alexandre Gabriac et, comme ce dernier, a rejoint le mouvement national-catholique Civitas dont il est devenu début 2018 le délégué aux affaires internationales. D’ailleurs, Ivan Benedetti, chef du groupe dissous Œuvre française qui s’est reformé à travers le Parti nationaliste français, est également apparu à Bruxelles lors d’une réunion de l’APL. Mais sa formation ne l’a pas rejointe, en raison de désaccords sur le conflit ukrainien, l’APL s’avérant toujours prorusse tandis que l’ex-Œuvre française n’a pas renié son soutien aux nationalistes ukrainiens.

Gonzalo Martin Garcia Gonzalo Martin Garcia
À l’APL, on retrouve également l’Espagnol Gonzalo Martin Garcia. Il y représente Démocratie nationale, un parti islamophobe, populiste et nationaliste, fondé en 1995 avec nombre d’anciens du néonazi Cercle espagnol des amis de l’Europe (Cedade). Fondée en 1966, Cedade avait introduit un racialisme et un antisémitisme d’une intensité jusque-là méconnue sur la scène politique espagnole. Après avoir récupéré la direction du Nouvel Ordre européen en 1987, le mouvement s’est autodissous en 1993.

Tous ces groupuscules avaient déjà été liés aux réseaux de François Duprat, cheville ouvrière de la fondation du FN français en 1972. Sous cet angle, le ralliement de Jean-Marie Le Pen n’a rien d’un hasard : Duprat avait théorisé et pratiqué l’entente entre nationalistes. Il est l’auteur de la formule « Nationalistes de tous les pays, unissez-vous ! » qu’utilise souvent Jean-Marie Le Pen.

Hervé Van Laethem Hervé Van Laethem
En Belgique comme en Espagne, l’APL est lié aux nationalistes unionistes et non aux scissionnistes. Le représentant belge à son bureau est Hervé Van Laethem, passé par une kyrielle de groupuscules nationalistes-européens avant de fonder le mouvement Nation en 1999, autour de son journal Devenir (du nom du bulletin des Waffen-SS francophones). Le négationnisme cède alors le pas à l’antisionisme au nom de la défense des droits du peuple palestinien (avec la fondation d’une association ad hoc : le groupe Intifada-Europe) et son caractère social et subversif est mis en avant. Tentant à la fois l’activisme et la voie électorale, Nation privilégie l’anti-multiculturalisme au détriment du nationalisme-révolutionnaire, même s’il reste l’un des groupes européens les plus anti-Américains, participant ainsi en 2003 à l’opération « boucliers humains volontaires pour l’Irak » pour dissuader l’Occident d’attaquer le pays.

  • Violences et « inter-nationalismes »

On trouve au sein du bureau de l’APL d’autres militants issus de la nébuleuse néonazie et ayant cherché à s’adapter à la forme électorale sur une ligne populiste. C’est le cas du secrétaire général de l’APL, le Suédois Stefan Jacobsson qui, sur les ruines du Front national-socialiste construisit le Parti des Suédois, une organisation vite supplantée par ses concurrents néo-populistes des Démocrates suédois, faute de vouloir rompre avec la violence. Jacobsson, qui n’hésitait pas à se référer au groupe terroriste américain The Order, a été lui-même plusieurs fois condamné pour des attaques.

Cette question de la gestion de la violence a aussi accompagné la vie du chef de l’APL, l’Italien Roberto Fiore. En 1980, il est membre du mouvement nazi-maoïste Troisième Position, groupe qui s’intéresse à la Libye de Kadhafi et à l’Iran de Khomeini, mais qui connaît une vague de répression consécutive à l’attentat de Bologne (85 morts) en 1980.

Roberto Fiore Roberto Fiore
Se réfugiant à Londres, Roberto Fiore diffuse ses conceptions dans la jeunesse du britannique National Front, mouvement jusque-là surtout axé sur le racisme. Il appelle les militants britanniques à forger un nouveau type d’homme qui se serait antérieurement incarné dans les croisés chrétiens, les légionnaires fascistes roumains de la Garde de fer, ou les gardiens de la Révolution islamique iraniens.

Il fonde en 1989 l’Internationale Troisième Position (ITP), dont la dimension chrétienne est mise en avant, puis rentre en Italie pour créer le parti néofasciste Force nouvelle. Parmi les groupes participant à l’ITP se trouve la Renaissance nationale de la Pologne, mouvement fanatiquement antisémite, que l’on retrouve avec Force nouvelle, les Grecs d’Aube dorée, la Phalange espagnole, la Nouvelle droite roumaine, le Parti national britannique, le Parti national-démocrate allemand et le Renouveau français au sein du Front National-Européen (FNE), créé par Roberto Fiore en 2004 et qui préfigure l’actuelle APF.

Le passage d’une internationale à l’autre a montré que les liens interpersonnels pouvaient être plus forts que les liens organisationnels, puisque le bureau de l’APF comporte le Britannique Nick Griffin, qui entre-temps est passé du Parti national britannique à son propre groupuscule, Unité britannique.

Quant à l’ancienne sympathie pour l’Iran de Fiore, elle n’a pas totalement disparu de l’APL, les Tchèques du Parti des travailleurs de la Justice sociale ayant ainsi marqué leur soutien à l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad. Les autres Européens de l’Est de l’APF, comme les membres du Parti populaire Notre Slovaquie, sont également anti-Américains, anti-Israéliens, anti-Roms. Mais leur poids politique est nettement plus conséquent. Issus d’un groupuscule violent, ses membres ont su se faire élire et leur leader a été gouverneur d’une région du pays. Et c’est un député, Martin Belusky, qui représente les Slovaques au bureau de l’APF. Ils connaissent cependant depuis l’an passé de fortes difficultés avec la justice, qui les accusent d’une bien trop grande promiscuité avec le néonazisme. Un problème récurrent pour les Nationaux-Démocrates allemands, également présents au bureau de l’APL.

  • Ligne politique

En rejoignant l’APL, Jean-Marie Le Pen ne change pas de ligne géopolitique. Le mouvement prône le multilatéralisme et depuis sa fondation s’est montré nettement polarisé par la Russie. Les militants réunis par l’APL ont toutefois des conceptions et des pratiques nettement plus radicales que celles de l’ancien leader frontiste.

On pourra se dire que, face au succès de librairie de ses Mémoires, ce dernier a réagi à un risque de banalisation, voire de patrimonialisation, en sachant ainsi rappeler qu’il n’a pas été surnommé en vain « le Diable de la République ». Cette dimension humaine n’est certes pas impossible, ainsi que la dimension provocatrice à l’égard de la présidente du FN. Qui a lu ses Mémoires aura bien senti qu’un reproche essentiel que Jean-Marie Le Pen fait à sa fille est de ne pas connaître la fusion qu’il raconte tant avoir connue avec ses propres parents.

Néanmoins, ce qui relie sans doute le mieux les membres de l’APL est leur trajectoire militante. Ils sont partis de formations nazifiantes et violentes, et ils ont cherché à s’adapter aux nouveaux contextes sociaux et géopolitiques en tentant la voie électorale, tout en assurant un « recentrage idéologique ». Celui-ci s’est fait autour de la dénonciation du multiculturalisme et du libéralisme culturel à l’intérieur de leur société nationale, et contre l’unilatéralisme américain à l’échelle internationale.

Pour eux, la globalisation et la postmodernité sont des périls mortels pour l’Europe, comme le pensent également le FN et ses alliés, mais pour autant il ne s’agit pas de défendre une société où on pourrait consommer en sécurité. Leur adaptation aux normes démocratiques reste limitée, car ils souhaitent encore une révolution anthropologique, ce que les fascistes décrivent comme une vision prométhéenne de l’homme.

En fait, cet aréopage de leaders groupusculaires a « lepénisé » ses fascismes. Idéologiquement, nombre des thèmes de l’APL sont étrangers à la vie politique de Jean-Marie Le Pen. Mais ils se retrouvent sur un principe commun : l’intégration électorale au « système » ne saurait se payer au prix d’une dilution idéologique face aux valeurs du système libéral.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Nicolas Lebourg est historien, spécialiste des radicalités politiques. Il a notamment publié Les Droites extrêmes (Seuil, 2015) avec Jean-Yves Camus, et Lettres aux Français qui croient que cinq ans d’extrême droite remettraient la France debout (Les Échappés, 2016). Il a fait partie des chercheurs mobilisés par Mediapart pour décortiquer les enjeux politiques autour du FN lors de la dernière campagne présidentielle (lire ici ou ) et collabore régulièrement à Mediapart.