Les coursiers de Deliveroo et Foodora lancent la construction d’un «front» européen

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Pendant que les coursiers à vélo belges, français ou anglais se mobilisent, leurs collègues allemands et autrichiens commencent eux aussi à s’organiser en s’appuyant sur des législations du travail un peu plus favorables.

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Berlin (Allemagne), de notre correspondant.– Comment organiser aux niveaux national et européen un groupe de plusieurs milliers de travailleurs free lance mal payés, isolés dans leur labeur quotidien et tenus autant que possible dans l’ignorance de leurs droits ? « À Berlin comme ailleurs, la difficulté d’organiser la profession se heurte à plusieurs obstacles. Il y a bien sûr des directions d’entreprise qui travaillent à diviser pour régner, notamment via un algorithme de répartition des commandes et des horaires très partial et dont personne ne sait comment il fonctionne. Il y a aussi la population des coursiers qui complique la chose. Ici, au moins 50 % des coursiers à vélo sont des étudiants qui ne vont pas rester des années et hésitent à s’engager. On a aussi des étrangers qui n’ont pas de statut clair mais cherchent à gagner leur vie. Enfin, il y a les passionnés de vélo qui refusent un travail en bureau pour être, théoriquement, plus libres. Donc pas forcément des gens faciles à attraper », détaille Georgia Palmer, représentante du petit syndicat anarchiste FAU qui a créé une coordination spécialement pour les coursiers, forte de 500 membres et nommée « Riders Union ».

Étudiante en philosophie, Georgia sait de quoi elle parle, puisqu’elle a travaillé deux ans et demi chez Deliveroo et fait partie du groupe de coursiers à l’origine de la « Riders Union » : « Nous avons toujours pensé que les gens devaient s’auto-organiser à la base pour avoir une action de bas en haut et non l’inverse. C’est pour cela que nous ne sommes pas favorables aux méthodes des grands syndicats et que cela ne nous intéresse pas de faire élire un comité d’entreprise officiel qui risque par la suite de devenir une structure plus proche du patron que des salariés. Nous préférons créer des groupes de lutte locaux dans chaque entreprise », indique-t-elle. Ce qui n’empêche pas FAU de collaborer avec les organisations classiques et notamment le gros syndicat de l’alimentation et de la restauration NGG, qui renforce de plus en plus son soutien aux coursiers.

« En avril dernier, Deliveroo a été élu pire employeur d’Allemagne par l’association Arbeitsunrecht. Le prix gagné par Deliveroo était une journée de grève et de revendication ! Elle s’est tenue le 13 avril dernier dans plusieurs villes allemandes avec le soutien de FAU et de NGG », raconte Georgia Palmer. Près de 1 500 coursiers allemands ont ainsi manifesté devant les bureaux de Deliveroo. Parmi la longue liste des revendications : le paiement des temps d’attente à raison de 4 euros par demi-heure sans commande, une assurance accident prise en charge par l’employeur, un remboursement de la réparation des vélos à hauteur de 0,35 euro/km ou une maigre augmentation horaire de 0,50 centimes tous les trois mois. « Nous leur avons livré une pétition et nos revendications dans un carton à pizza. La seule réponse que nous ayons obtenue était le placement de vigiles, comme si nous étions dangereux et violents », souligne-t-elle, dégoûtée.    

À Berlin, le 2 juin 2017. © Reuters À Berlin, le 2 juin 2017. © Reuters
Pourtant, le temps du mutisme et du mépris pourrait bientôt s’achever. Car les efforts des coursiers allemands et autrichiens commencent à porter leurs fruits. Et même de manière modeste, les petites victoires sociales emportées ici et là commencent à se savoir et à se multiplier. L’année dernière, à Cologne et à Vienne, les salariés des filiales de Foodora sont parvenus à faire élire des comités d’entreprise (CE) pour défendre leurs intérêts. En janvier dernier, c’était au tour de ceux de Deliveroo Cologne de réussir à se doter d’un comité semblable. « Les salariés de Deliveroo ont vu que leurs collègues de Foodora, que nous soutenons activement, commençaient à obtenir des résultats et ils nous ont contactés pour faire la même chose », raconte Mohamed Boudih, directeur de la section de Cologne du syndicat NGG.

« Je me suis amusé à dessiner les mouvements de protestation en Europe sur une carte. Pour 2016, il y en avait deux. Mais pour 2017, nous sommes passés à 39 ! C’est à ce moment que j’ai pris conscience du mouvement qui émergeait en Europe », commente pour sa part Jérôme Pimot, ex-livreur à vélo et figure centrale de la lutte contre « l’ubérisation » de l’économie en France (regarder notre vidéo).

À Cologne comme à Vienne, la réaction des entreprises face à de telles initiatives a été la même. « Chez Deliveroo Cologne, on en est actuellement à 80 salariés. Avant Noël, ils étaient plus de 100. Mais depuis que les salariés ont annoncé leur volonté de créer un comité d’entreprise, la direction fait baisser les effectifs fixes au profit des free lance », déplore Mohamed Boudih, qui poursuit : « La raison de la réduction des effectifs tombe sous le sens. La loi précise en effet qu’au-delà de 100 employés, le CE a sept membres et en dessous, seulement cinq. Et à moins de 50 employés, on tombe à trois membres. »

À Vienne, même son de cloche, comme le raconte le vice-président du CE de Foodora Vienne Robert Walasinski : « Quand nous avons procédé à l’élection du CE, nous étions environ 250 coursiers pour 105 salariés habilités à voter. Un an plus tard, Fodoora a drastiquement réduit le nombre de salariés. Nous sommes 51 salariés contre près de 400 free lance qui sont en “contrat zéro heure” [qui n'assure pas de nombre d’heure minimum – ndlr] et n’ont ni congés, ni couverture sociale », détaille-t-il en précisant que si l’élection du CE avait lieu aujourd’hui, le nombre de sièges à pourvoir serait de 3 et non plus de 5. Mais malgré ces fortes résistances, les choses n’en continuent pas moins d’avancer.

« Éviter d’appliquer les lois allemandes »

Quand il a commencé à travailler il y a un an et demi pour Foodora Cologne, le coursier de 29 ans Semih Yalcin n’avait sans doute pas prévu l’ascension professionnelle qui l’attend aujourd’hui. Le jeune homme, qui affiche sans problème ses 50 km de livraison par jour à 10 euros/heure, a déjà été élu président du premier comité d’entreprise allemand du secteur en avril 2017. Et il a aujourd’hui de très fortes chances de devenir l’un des premiers salariés à se retrouver membre du conseil de surveillance de la maison mère de Foodora, Delivery Hero. « Début mars, un tribunal berlinois a donné raison à un avocat munichois qui a plaidé contre Delivery Hero au motif que cette société ne respectait pas la loi qui impose la présence de représentants des salariés dans le conseil de surveillance de l’entreprise », explique le livreur de Cologne.

L’entreprise allemande, qu’il ne faut pas confondre avec sa concurrente britannique Deliveroo, contrôle Foodora mais aussi des dizaines d’autres sociétés du même type, basées sur quatre continents et dans 47 pays. Elle avoue employer 6 000 salariés dans le monde (dont 4 000 en Allemagne). Mais aussi, plus pudiquement, « des milliers de coursiers à vélo ». Et il se trouve qu’à l’été dernier, la direction de Delivery Hero a annoncé sans crier gare à ses salariés qu’elle allait unifier son statut juridique en Europe en se transformant en une société européenne (SE). Cette forme juridique, créée en 2001, permet à une entreprise d’opérer avec le même statut dans toute l’Europe. Officiellement, la direction a expliqué que cela s’accorderait mieux avec l’implantation européenne de l’entreprise. « Mais le choix de se transformer peut aussi avoir un rapport avec la volonté d’éviter d’appliquer les lois allemandes, plus contraignantes », détaille Semih Yalcin.

Pour mieux comprendre les subtilités du jeu de Delivery Hero, il faut savoir que depuis au moins 2016, l’entreprise a dépassé le seuil des 2 000 salariés allemands. Or selon les lois allemandes sur la cogestion, ce dépassement oblige l’entreprise à accueillir des représentants des salariés dans son conseil de surveillance. En général, quand un tel règlement est appliqué, il est fréquent que les syndicats parviennent aussi à organiser l’élection d’un CE général pour toute l’entreprise. Pour sa part, Delivery Hero a toujours évité d’appliquer les lois de la cogestion. Et aujourd’hui, alors qu’elle semble sur le point d’être obligée de le faire, elle choisit de prendre la tangente européenne, soit une solution socialement moins contraignante mais qui l’oblige tout de même à créer un organe de représentation des salariés au niveau européen.

Après six mois de discussions serrées, le 16 avril dernier, la direction de Delivery et le groupe de négociation des salariés dirigé par Semih Yalcin ont accouché d’un accord : « Nous avons bataillé sur tout, la taille du CE, les modèles électoraux, l’utilisation de vidéoconférences, le droit à l’information, etc. Au bout du compte, nous n’avons pas obtenu beaucoup plus que le minimum, à savoir une rencontre d’information par an avec la direction », détaille Semih Yalcin, qui prévoit que l’élection du CE aura lieu dans les semaines à venir.

Le coursier allemand sait bien qu’un tel comité européen ne peut intervenir que sur des cas transnationaux : « Ce n’est pas un cadre très opérationnel, mais nous allons enfin avoir accès à de nombreuses informations sur l’entreprise, informations qui nous ont toujours été refusées. Nous allons pouvoir développer une meilleure vision d’ensemble et travailler à développer une conscience et une cohésion entre les salariés et les coursiers, au niveau européen », se réjouit-il. Ceci est d’autant plus vrai avec la représentation paritaire au conseil de surveillance.    

En Autriche, une autre avancée est en route grâce au « partenariat social autrichien ». Les partenaires sociaux du secteur ont en effet annoncé qu’ils engageaient la négociation d’un accord collectif de branche et espéraient aboutir d’ici à la fin de l’année. « En Autriche, les employeurs sont obligatoirement membres de la Chambre économique autrichienne, qui les représente face aux syndicats lors des négociations collectives. La Chambre et les syndicats peuvent donc décider de négocier un accord collectif. Ce qui ne veut pas dire que tous les employeurs du secteur sont d’accord. Mais si l’accord de branche voit le jour, ils sont obligés de l’appliquer », explique Robert Walasinski.

Malgré ces progrès encourageants, il reste encore beaucoup à faire pour que la lutte des livreurs acquière une véritable dimension européenne. Mais la cause progresse également sur ce front : « À la mi-avril, nous avons eu une première réunion de coursiers à Vienne, organisée par les syndicats autrichiens. Il y avait des livreurs allemands, autrichiens, hollandais, norvégiens, italiens et français. Cela nous a permis de nous connaître, de comparer et d’échanger », raconte le coursier bordelais Arthur Hay, fondateur de la section « coursiers à vélo » de la CGT Gironde.

« D’un côté, on s’aperçoit de la différence des situations et des cadres légaux. De l’autre, on découvre que partout le management a la même attitude, qui consiste à faire de la rétention d’informations pour mieux exploiter les coursiers. J’en suis revenu avec des contacts et la volonté de travailler au niveau européen. Il y a d’ailleurs une réunion sur la question qui est programmée à Bruxelles pour le mois d’octobre prochain», assure-t-il. Effectivement, une assemblée générale européenne sera organisée les 25 et 26 octobre 2018 à Bruxelles, notamment avec l’appui de l’association ReAct dont la raison d’être est d’aider à la constitution de réseaux transnationaux populaires et démocratiques dans divers domaines. À Bruxelles, 60 à 80 coursiers à vélo de toute l’Europe sont attendus, « pour discuter de la structuration de nos actions, de la différence de nos cultures, de nos situations et de nos structures, et de la coordination de nos actions », précise Jêrôme Pimot.  

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