Le pouvoir marocain tente d'éteindre le feu qui couve parmi les mouvements sociaux

En apparence, rien ne bouge au Maroc. Pourtant, une réelle culture de la manifestation se dessine dans le pays, jusque dans les endroits les plus reculés. Le problème reste leur coordination et leur implication politique.

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De notre correspondante à Rabat (Maroc).- Au Maroc, on dénombre au moins cinquante manifestations quotidiennes. Ce sont les chiffres officiels, annoncés en janvier dernier par le ministre de l'intérieur, comme un signe de bonne santé démocratique. Pourtant, cinq ans après les protestations du Mouvement des Jeunes du 20-Février, qui revendiquaient un changement politique et social profond et qui avaient réuni en 2011 des groupes sans aucun liens idéologiques ou structurels, la contestation semble être au point mort.

Là réside le paradoxe du Maroc. En apparence, rien ne se passe. Néanmoins, une réelle culture de la manifestation se dessine aux quatre coins du pays, jusque dans les endroits les plus reculés. Structurés ou spontanés, parfois anciens, un nombre important de mouvements sociaux sont bel et bien vivants. Ils sont toutefois isolés et, du coup, peinent à déboucher sur un réel changement. C'est pourquoi les autorités misent à chaque crise sur l'essoufflement, notamment en négociant séparément avec chacun.

C’est une logique « caricaturale » encouragée dès l'élargissement du Mouvement des Jeunes du 20-Février, déplore l'économiste et secrétaire général de Transparency Maroc, Fouad Abdelmoumni. « Lorsqu'il y a eu des slogans contre la corruption et l'autoritarisme, l'État a commencé à acheter la paix sociale en négociant avec chaque catégorie à part pour lui faire des concessions catégorielles, corporatistes, afin que les diverses revendications ne puissent pas s'agréger dans une revendication politique globale. Il a promis du travail aux détenteurs d'un diplôme supérieur, aux enfants du bassin phosphatier. À chaque groupe, il a fait des promesses : aux amazighistes, aux féministes, aux islamistes. Il a accordé des augmentations de salaires dont jamais les syndicats n'avaient rêvé. »

« Tout cela pour dire : “On achète votre connivence, on achète votre mutisme”, poursuit-il. En réussissant à acheter la paix sociale de cette manière, l'État nous fait régresser dans notre potentiel de progrès et réussit à gagner du temps. Ce sont des réussites tactiques qui sont contraires à l'intérêt stratégique de l'ensemble des protagonistes et à l'intérêt stratégique du pays et de la région, qui est d'adopter des stratégies de réels changements pour une sortie par le haut de ce genre de crise. »

Manifestation des enseignants stagiaires à Casablanca le dimanche 20 mars 2016,

Le pouvoir a encouragé la division du mouvement syndical et a nettement affaibli les partis et divers courants de la gauche radicale à travers la répression, accuse de son côté Mohamed Boulaich, ancien du mouvement marxiste-léniniste Ila Al-Amame et ex-militant du Parti socialiste unifié (PSU). L'image du mouvement syndical est, d'après lui, avant tout ternie par son inertie : « Les boutiques syndicales sont si nombreuses et si diverses par leurs positions et relations partisanes qu'elles s'unissent pour ne rien faire, sauf quelques réactions obligées de temps à autre pour “faire plaisir” à leurs militants et les faire taire. L'unité syndicale est plus que nécessaire et ce n'est pas pour demain. »

Malgré ce contexte peu favorable, des mouvements contestataires parfois très suivis se réveillent, font la une des journaux locaux, animent Internet, puis se poursuivent ou s'éteignent dans l'indifférence générale. On n'entend désormais plus parler des factures trop élevées d'eau et d'électricité qui ont fait sortir des milliers de personnes dans les rues de Tanger contre la société Amendis, depuis la révision d'une partie des factures, la promesse d'installation de compteurs individuels et de mise à disposition de compteurs d'électricité prépayés. En octobre dernier, les habitants avaient momentanément coupé l'électricité, manifesté bougies à la main et avaient poursuivi leur mouvement pendant plusieurs semaines. Le chef du gouvernement ainsi que le ministre de l'intérieur avaient dû se rendre sur place pour trouver une sortie de crise.

Les étudiants en médecine aussi ont manifesté et observé une grève l'an dernier pendant près de deux mois, jusqu'à obtenir gain de cause : l'amendement du projet du service sanitaire obligatoire et une hausse de leurs indemnités.

Dernier mouvement en date : celui des enseignants stagiaires qui, malgré la répression, continuent de dénoncer deux décrets ministériels. Le premier réduit leur accès à la fonction publique, tandis que le second réduit de moitié la bourse pendant leur période de formation (elle passe de 2 400 à 1 200 dirhams). Dimanche 20 mars 2016, ils étaient plusieurs milliers dans les rues de Casablanca.

« Ces mouvements sociaux sont bien présents et nombreux, mais ils sont divisés », regrette Hassan Akrouid, membre fondateur du Mouvement des Jeunes du 20-Février et membre du secrétariat national d'ATTAC Maroc. « Il y a une dynamique, mais pas de réelle solidarité pour permettre aux mouvements de se développer. Mais avec la progression du néolibéralisme, ils seront amenés à croître, surtout les mouvements avec des revendications écologiques et ceux qui défendent les droits à la santé et à l'habitat », assure-t-il.

Le mur de la peur est tombé

Depuis 2011, aucun forum régional n'a pu les réunir et leur permettre de tisser des liens. Mais le Mouvement des Jeunes du 20-Février a insufflé une réelle dynamique à ces mouvements, y compris ceux qui ont par moments refusé d'y prendre part, comme certaines coordinations de diplômés chômeurs, qui poursuivent des objectifs précis d'insertion professionnelle et refusent d'exprimer d'autres revendications, politiques notamment.

Mais si les revendications politiques se font moins entendre au sein de l'ensemble de ces mouvements, précise Hassan Akrouid, c'est tout simplement parce qu'ils sont affaiblis et moins structurés. S'ils n'ont que rarement des liens organisationnels, on peut clairement remarquer un mode de protestation et des liens dans la nature des revendications. Dans de nombreux cas, les slogans sont inspirés de ceux du Mouvement des Jeunes du 20-Février et les militants revendiquent s'être approprié ses formes de protestation. Une continuité du mouvement sous d'autres formes, en quelque sorte, mais avec des revendications essentiellement sociales.

Manifestation à Tanger en octobre 2015 conte la société Amendis, filiale de Veolia © SAID EL BOULHARI

« Il n'y a pas de mouvement de contestation majeur unifié ayant des revendications, des objectifs, perspectives, et structures permettant de croire qu'il va amener des changements significatifs dans les orientations de l'État ou dans les équipes dirigeantes du pays, que ce soit au niveau du Parlement ou du gouvernement, explique Abdelmoumni. Les mouvements sociaux qui existent aujourd'hui sont essentiellement des mouvements qui manquent de perspective politique. »

Avec tous ces mouvements épars, comment évaluer la contestation et la liberté de manifestation ? Ce droit, énoncé dans la Constitution adoptée en 2011, est-il désormais acquis ? À première vue, oui. Un visiteur peu familier des subtilités et des contradictions politiques marocaines ne peut qu'être surpris du nombre de rassemblements qui se tiennent, ne serait-ce qu'à Rabat, où l'avenue Mohamed-V, sur laquelle se trouve le Parlement, est quotidiennement le lieu de revendications de toutes sortes : celles des étudiants, des militants de droits humains, des chômeurs. Elle est ultra policée, avec un nombre important d'agents civils sans uniforme. La répression aussi y est banalisée. Les passants ne s'étonnent que rarement des violences policières dont font l'objet les diplômés chômeurs qui manifestent quasi quotidiennement depuis plusieurs années.

Par le passé, ces mouvements divers sont néanmoins souvent parvenus à s'exprimer sans être réprimés. Les diplômés chômeurs, les associations de droits humains, les membres de la coalition contre la vie chère, un mouvement qui était parvenu à unir la gauche radicale, y ont manifesté pendant de longues périodes, chacun de son côté. Et en l'espace de quelques semaines, le Mouvement 20-Février a pu unir des militants d'organisations comme ATTAC Maroc ou l'Association marocaine des droits de l'homme (AMDH), qui n'avaient pas de réels liens mais qui disposaient d'une expérience de terrain. Au plus fort du mouvement, jusqu'à une centaine de manifestations par jour pouvaient avoir lieu, d'après l'AMDH.

Aujourd'hui, les militants du mouvement estiment qu'aucune de leurs revendications n'a été satisfaite. Mais ils s'accordent à dire que le mur de la peur est tombé et revendiquent un acquis majeur : dans les coins les plus reculés du Maroc, les habitants osent réclamer leurs droits. Pour eux, c'est le début d'un chemin – encore long – vers une conscience politique des Marocains et une réelle citoyenneté.

Mohamed Jaite, militant de l'AMDH et membre du parti marxiste Annahj Addimocrati, se félicite d'une réelle libération de la parole. « Les ondes de l'année 2011 persistent encore, malgré le fait que le pouvoir a tenté et tente toujours de liquider les avancées de 2011, affirme-t-il. On peut dire qu'il y a une différence par rapport à avant 2011. Beaucoup de secteurs arrivent à s'organiser pour se défendre, sans forcément déléguer cela aux intermédiaires : les partis, les syndicats. Je crois que si on voulait résumer et dire ce qui caractérise la situation sociale au Maroc en quelques mots, ça serait l'expérience 20-Février. »

Il y a trois ans, à Midelt, l'humiliation d'un mécanicien par le substitut du procureur du tribunal de première instance avait réuni 5 000 personnes qui l'avaient porté pour laver cet affront : le substitut avait contraint le jeune homme à lui baiser les pieds car il n'avait pas réparé sa voiture, sous peine de le poursuivre en justice. Cette affaire, relayée par la presse et les réseaux sociaux, illustre à elle seule cet « esprit 20-Février » tant revendiqué.

Abdellah Lefnatsa, coordinateur du réseau national des travailleurs, en charge des droits économiques et sociaux à l'AMDH et membre du mouvement dissident du syndicat UMT, l'UMT Courant démocratique – qui n'est toujours pas reconnu –, ne ménage pas ses efforts pour inculquer cette conscience citoyenne aux ouvriers qu'il soutient. Il s'est fortement impliqué dans le mouvement des ouvriers des Moulins du littoral, des ouvriers, licenciés il y a plusieurs années sans indemnités, qui ont organisé un long sit-in devant le ministère de la justice et des libertés. Les jugements en leur faveur n'ont toujours pas été exécutés. Mais au fil du temps, il leur a appris les rouages du militantisme. Et même si, après des années de protestations, ils n'ont rien obtenu, ils ne baissent pas les bras. Pour Lefnatsa, c'est en soi un accomplissement.

La répression contre des mouvements ouvriers, de défense des chômeurs, et plus récemment contre les marchands ambulants et les mouvements estudiantins, peu couverte par les médias, freine la portée de ces mouvements mais ne parvient pas à les éteindre. Celui de Ouarzazate, notamment, au sujet duquel certains militants vont jusqu'à employer le mot d'« état de siège » pour y décrire cette répression.

Selon Lefnatsa, le pouvoir essaie d'instaurer une répression dans l'inconscient des Marocains. « Les gens se disent à quoi bon militer. La seule chose que l'on peut gagner, c'est la répression. » Il décrit une situation sociale « explosive » : « J'ai la certitude qu'un autre mouvement de même ampleur que celui du 20-Février, ou d'une plus grande ampleur, va avoir lieu. Toutes les causes sont encore là, avec cette concentration des richesses aux mains d'une minorité qui s'amplifie. »

Ilhem Rachidi

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