A Phoenix, les «Proud Boys» cherchent à se faire passer pour des victimes

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Les groupes suprémacistes blancs ont profité du mandat de Donald Trump et des réseaux sociaux pour prospérer. Parmi eux les « Proud Boys » (Hommes fiers) que le président républicain courtise.

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Phoenix (Arizona).– À Gilbert, banlieue paisible de Phoenix, deux groupes se font face, tous les jeudis, depuis le début de l’été.

Pendant des heures, au milieu des plaines désertiques de l’Arizona au sud des États-Unis, les supporters du président Donald Trump, armés jusqu’aux dents, paradent par dizaines avec leurs semi-automatiques AR-15, en soutien aux forces de l’ordre. De l’autre côté, de jeunes Black Lives Matter soutiennent à l’inverse les Noirs américains victimes de violences policières. « Fu** Donald Trump hey hey », chantent-ils, armés eux aussi. Un peu à l’écart des deux groupes, du côté des pro-Trump, une dizaine d’hommes en polos noirs Fred Perry observent la scène. 

Discrets, ils passent presque inaperçus. De ces hommes, tatoués pour certains, on sait peu de choses si ce n’est qu’ils sont très actifs sur les réseaux sociaux, en particulier sur Facebook qu’ils utilisent pour s’organiser, recruter.

Courtois, le groupe distribue d’ailleurs ce jour-là, à Gilbert, des flyers. Sur ceux-ci, un contact e-mail vers une messagerie cryptée apparaît bien visible. « Proud Boys : rejoignez-nous », y lit-on. Aucun compte Facebook n’est en revanche mentionné. Pas étonnant. Les Proud Boys (au sens littéral, des Hommes fiers) en ont été officiellement bannis. 

Un rassemblement des Proud Boys le 26 septembre 2020 à Portland, Oregon. © Nathan Howard/Getty Images/AFP Un rassemblement des Proud Boys le 26 septembre 2020 à Portland, Oregon. © Nathan Howard/Getty Images/AFP

L’annonce a été faite par Facebook en octobre 2018, après que plusieurs membres du groupe furent arrêtés à New York pour violences sur un manifestant, vraisemblablement un antifa. Classé en 2018 par le FBI comme groupuscule « extrémiste » de droite, le groupe créé en 2016 par Gavin McInnes, cofondateur du magazine Vice, s’est rapidement développé sur la Toile.

En juin dernier, Facebook, qui était censé l’avoir éliminé de son réseau, a ainsi annoncé qu’il venait de suspendre 358 comptes liés aux Proud Boys. La raison ? Les auteurs des pages y organisaient leurs prochains rassemblements, à l’image de celui de Gilbert, près de Phoenix, au risque de commettre de nouvelles violences.

Les critiques, anciennes, dénonçant l’inaction des géants de la Silicon Valley à l’égard des suprémacistes blancs, ont donc pris une nouvelle dimension tant le manque de modération de certains contenus peut constituer, dans le climat actuel de tensions raciales aux États-Unis, une incitation à la haine. Les Proud Boys ne sont qu’un exemple parmi beaucoup d’autres. La question n’a effectivement cessé de se poser au cours de ces derniers mois de campagne présidentielle.

« Il est clair que Facebook et son PDG Mark Zuckerberg ne sont plus simplement négligents, mais en fait complaisants […] malgré les dommages irréversibles à notre démocratie. De telles actions porteront atteinte à l'intégrité de nos élections », a déploré cet été le président de la NAACP, organisation de défense des droits des Noirs et co-organisateur de la campagne #StopHateforProfit, appelant les annonceurs à boycotter Facebook. Pressés par l’opinion et par les associations, les géants américains ont été contraints d’agir.

Une modération plus stricte

La bascule s’est opérée en mai dernier peu après la mort de George Floyd, un homme noir asphyxié lors de son interpellation par un policier blanc à Minneapolis (Minnesota). « Si les pillages commencent, les tirs commencent », a menacé à l’époque sur Twitter Donald Trump, après plusieurs nuits d’émeutes. Un message dont Twitter a, pour la première fois, réduit la portée provoquant l’ire du président. Le tweet en question ayant enfreint le code de conduite du groupe relatif à la « glorification de la violence ».

Si le PDG de Facebook a dans un premier temps refusé d’intervenir, au nom du premier amendement de la Constitution américaine qui sacralise la liberté d’expression, il a fini par annoncer lui aussi des nouvelles mesures, y compris des avertissements accolés aux posts problématiques de personnalités politiques.

Quant aux groupes d’extrême droite, Facebook déploie de nouvelles stratégies pour les combattre, au-delà des signalements humains ou des remontées par algorithme. Il trace par exemple dorénavant, selon le magazine américain Mother Jones, l’ensemble des contacts liés au groupuscule ciblé avant de les supprimer tous en même temps.

Interrogés à Gilbert, les Proud Boys Arizona réfutent, eux, toutes les accusations et évoquent à l’inverse la censure dont ils seraient victimes. « Comment les Proud Boys peuvent-ils être racistes puisque je suis moi-même Noir Américain ? », balaie Sean, le porte-parole du groupe, un métis aux yeux clairs, la trentaine.

Ni racistes, ni sexistes, ni antisémites, ni violents, ils sont uniquement conservateurs résume-t-il. « Sur Facebook, je ne poste jamais rien et mon compte a été supprimé, explique encore le jeune homme dont l’adolescence a été marquée par l’appartenance à un gang. Ah si, la seule chose que j’ai publiée, rectifie-t-il, est que les Proud Boys aiment tout le monde. » 

Duplicité

Selon un récent rapport du Southern Poverty Law Center, une fondation qui suit et dénonce les mouvances d’extrême droite, les groupes suprémacistes blancs ont progressé de 55 % sous le mandat de Donald Trump.

Au mois de mai, le Wall Street Journal révélait qu’une étude conduite en interne par Facebook, en 2016, montrait que 64 % des personnes ayant rejoint un groupe extrémiste sur la plateforme l’avait fait après avoir suivi les propres recommandations suggérées par Facebook. Un système de recommandations qui a également fait de YouTube l’un des outils de vulgarisation les plus puissants de la planète. 

70 % des plus d’un milliard d’heures de vidéos regardées à travers le monde chaque jour sont, de fait, liées aux recommandations de l’algorithme de l’entreprise. Sur YouTube, les vidéos faisant la promotion de QAnon, mouvance d’extrême droite conspirationniste, pro-Trump, ont ainsi été recommandées plusieurs milliers de fois en 2019 d’après une étude de l’université de Berkeley, en Californie. Twitter enfin, selon le chercheur J.M. Berger, compterait 100 000 utilisateurs de l’Alt-right. 

Autant de raisons qui devraient pousser les géants de la tech à aller beaucoup plus loin, défend la chercheuse Megan Squire, spécialiste de l’extrémisme sur Internet. En octobre 2018, lorsque Facebook a banni les Proud Boys, cette dernière a en effet identifié, malgré la purge, au moins cinq comptes restés actifs. La tactique des rescapés était toute simple. Il leur a suffi de changer de nom, en abrégeant Proud Boys  ; devenu « PB ».

Samantha Kutner, qui étudie le groupe au sein du Khalifa Ihler Institute, relève une dernière difficulté : la duplicité de leur rhétorique. « Il est très important de regarder leurs actes plus que leur manière de se dépeindre. Au lieu de parler de patriotisme agressif, ils vont défendre par exemple un “chauvinisme occidental” ou parler de leur amour pour les femmes au foyer quand il s’agit d’exercer un contrôle sur leur corps. […] Alors non seulement ils ne vont pas appeler à la violence mais ils auront plutôt tendance à se faire passer pour des victimes. »

En Arizona, une vingtaine de groupes prônant la haine a été détectée en 2019. Parmi eux, les Proud Boys. De Charlottesville à Portland, ils ont pris part ces dernières années à tous les grands rassemblements suprémacistes.

Invité, en vain, à condamner ces mouvances d’extrême droite, lors du premier débat présidentiel, le président Donald Trump a préféré enjoindre les Proud Boys à se « tenir prêts ». Sean, porte-parole du groupe en Arizona, l’assure cependant. Ils ne sont pas une « milice ». « Mais si des personnes innocentes sont attaquées, ajoute-t-il aussitôt, ambigu, bien sûr qu’on va les défendre. »

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