En Pennsylvanie où tout s’est joué: «Je voudrais juste danser maintenant»

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Cet État clé de la côte est a fait basculer l'élection samedi. A Philadelphie, les partisans de Biden ont laissé éclater leur joie.

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Philadelphie (États-Unis).– Un journaliste de CNN en larmes et des calculs sans fin. Vue depuis la Pennsylvanie, la victoire de Joe Biden, candidat démocrate à la présidentielle ce samedi 7 novembre, a ressemblé à cela : des additions, des pourcentages, plusieurs nuits blanches, des litres de café et des journalistes qui ont patiemment égrené sur les grandes chaînes, centaines de voix par centaines de voix, le décompte d’un scrutin très serré. 

La Pennsylvanie, un État clé de la côte est, n’y a pas échappé mais a fini aujourd’hui par faire basculer l’élection avec le Nevada, cinq jours après l’ouverture des bureaux de vote. À Philadelphie, notamment, et dans les « suburbs » aux alentours, le rejet de la présidence Trump a été plus fort que la poussée conservatrice des petits comtés ruraux. En 2016, ces derniers avaient ouvert les portes de la Maison Blanche à Donald Trump grâce à un écart de seulement quelques dizaines de milliers de voix. 44 000 à peine en Pennsylvanie.

« Pennsylvanie, Pennsylvanie, Pennsylvanie », poursuit un journaliste de CNN, ces dernières heures, tout s’est « joué » là, au pied du « blue wall » (« mur bleu ») du Midwest, un bloc d’États industriels arraché il y a quatre ans à la gauche par Donald Trump. Joe Biden, également sorti vainqueur du Michigan et du Wisconsin, l’aura donc « reconstruit », bien que de justesse. La Pennsylvanie, avec ses précieux 20 grands électeurs (il en faut 270 pour être élu président, Biden en avait 253 avant de remporter l’État), a ainsi mis fin au « mirage rouge », l’illusion d’une victoire de la droite américaine.

Des pro-Biden devant le Centre de convention à Philadelphie le 6 novembre 2020. © Bryan R. Smith/AFP Des pro-Biden devant le Centre de convention à Philadelphie le 6 novembre 2020. © Bryan R. Smith/AFP

Le mirage a été nourri par les républicains eux-mêmes. Alors que les conditions du vote par correspondance ont été considérablement assouplies cette année en raison de la pandémie de Covid-19, Donald Trump n’a cessé de jeter le discrédit sur ces votes. En Pennsylvanie, les élus conservateurs locaux ont de surcroît refusé que les votes par correspondance soient comptés avant le jour du scrutin, contrairement à la Floride par exemple.

Quand le décompte a commencé sur place ce mardi, les autorités ont donc d’abord compté les suffrages exprimés en personne, par les électeurs, le jour de l’élection, des électeurs majoritairement pro-Trump. Or les votes par correspondance, qui ont explosé en Pennsylvanie – il y en a eu dix fois plus –, se sont ensuite révélés largement favorables aux démocrates.

Résultat : Donald Trump, parti avec plus de 500 000 voix d’avance en Pennsylvanie pour finir distancié, à l’heure actuelle, par près de 30 000, ne cesse de crier à la « fraude », à la « corruption », au « vol » de l’élection par les démocrates, qu’il accuse sans preuves d’avoir, entre autres, bourré les urnes. Bref, « l’intégrité » de l’élection est menacée, a affirmé Donald Trump dans une série d’interventions erratiques.

Après s’être auto-désigné vainqueur et avoir appelé sur Twitter à « STOPPER LE DÉCOMPTE ! », puis à le poursuivre partout où cela pouvait lui être favorable, le président, qui restera en poste jusqu’à début janvier, a développé une nouvelle ligne d’attaque très efficace auprès de sa base en distinguant le vote « légal » du vote « illégal » : le vote par correspondance, posté dans les délais mais arrivé en Pennsylvanie jusqu’à 72 heures après le jour de l’élection. 

Une échéance autorisée dans l’État par la Cour suprême, la plus haute instance du pays, mais que conteste aujourd’hui encore en justice la campagne Trump, soutenue par une poignée de ténors du parti, Ted Cruz, sénateur du Texas, ou encore Lindsey Graham, sénateur de Caroline du Sud, qui a déjà contribué à la cagnotte ouverte par la présidence Trump pour couvrir les frais d’avocats. Ce sera « la guerre totale », a prévenu sur Twitter l’un des fils de Donald Trump.

Pas de fraude organisée

« Pour le moment, tout ce que nous voyons est le processus normal de tabulation des bulletins de vote par correspondance pour déterminer le résultat final », a quant à lui expliqué Nate Persily, professeur à la faculté de droit de l’université de Stanford, sur la chaîne PBS au lendemain du scrutin. Pour plus de transparence, à Philadelphie, où « de mauvaises choses arrivent » selon Donald Trump, le décompte a d’ailleurs été retransmis en direct sur YouTube par les autorités locales.

Les électeurs ont donc pu assister, comme dans un film, au travail de dizaines de travailleurs temporaires vêtus de gilets jaunes qui ont scanné, déplié et trié les bulletins extraits des enveloppes par des machines du type « photocopieuse », ayant permis à Philadelphie d’ouvrir 12 000 bulletins par heure d’après le Washington Post. « La démocratie » à l’œuvre, en somme, s’est félicitée la ville, qui a nié l’existence de fraudes. 

« Le seul cas » suspect remonté à ce jour à la secrétaire de l’État de Pennsylvanie, Kathy Boockvar (élue démocrate), est celui d’un électeur qui « tentait de faire voter sa mère morte », a précisé cette dernière lors d’une conférence de presse, jeudi 5 novembre. Et d’ajouter qu’aucune fraude organisée, systématique, n’a été décelée. La campagne Trump essaie « de soulever beaucoup de poussière pour assombrir les résultats des élections », a conclu, sur PBS, le professeur à la faculté de droit de l’université de Stanford, Nate Persily. 

« Beaucoup de poussière », à l’instar de ces 93 bulletins de vote par correspondance contestés en Pennsylvanie, car les 93 électeurs en question ont pu voter en personne après qu’un vote par correspondance leur eut été refusé. Qu’ils soient validés ou non devant les tribunaux n’aurait que peu d’impact sur le résultat final de l’élection, mais l’accumulation de procédures révèle un fort potentiel de nuisance. 

À la télévision, sur la chaîne 32, celle du très conservateur groupe Fox News, la bataille juridique permet à certains éditorialistes et autres commentateurs, comme Sean Hannity, un proche de Donald Trump, de dérouler le tapis à toute une série de théories du complot. Et à la stratégie de la droite : entretenir la confusion et distiller le soupçon. 

Vidéo tournée en caméra cachée censée montrer un électeur républicain vraisemblablement empêché de voter, interview d’un supposé employé de la Poste, anonyme, alléguant des irrégularités, certains bulletins ayant été, d’après lui, anti-datés, observateurs du parti républicain accusant faussement les autorités (ils auraient été « empêchés » d’assister au décompte)… La loi a été « violée », « violée », « violée », a martelé Sean Hannity devant des millions de téléspectateurs, avant que la Pennsylvanie ne bascule à gauche. Des accusations non fondées, la plupart des recours en justice du camp Trump dans divers états ayant systématiquement été rejetés.

En face, les confrères « corrompus » dépeints par Fox News ont passé au microscope toute la semaine chaque tendance de vote de chaque comté. « Même les récents décomptes de bulletins de vote par correspondance issus des comtés rouges [conservateurs – ndlr] de Pennsylvanie ont favorisé Biden. Il a récolté 2 500 votes dans le comté de Mercer », a par exemple détaillé le New York Times sur son fil d’actualité. Sur CNN, c’est le comté de Westmoreland, près de Pittsburgh, qui a vu le nombre de votes pro-Biden augmenter dans la dernière ligne droite, qui a été observé à la loupe.

En tout, Joe Biden a engrangé près de 350 000 voix de plus qu’Hillary Clinton dans la dizaine de comtés stratégiques de Pennsylvanie, avec plus de votes engrangés dans les centres urbains, et plus de votes parmi les électeurs indépendants ou centristes des comtés ruraux. Trois de ces comtés rouges, Érié, Northampton et Lehigh, ont même été repris à la droite.

« Nous n’avons pas gagné chaque bataille, mais nous avons gagné la guerre », s’est réjouie Nancy Pelosi, présidente démocrate de la Chambre des représentants. « Nous nous sommes opposés, mais nous ne sommes pas des ennemis, a ajouté dans l’un de ses nombreux appels au calme Joe Biden, sur un ton rassembleur. Nous sommes l’Amérique, il n’y a rien qu’on n’ait réussi à accomplir tant qu’on est restés unis. »

À Philadelphie, devant le Pennsylvania Convention Center, où le décompte des tout derniers bulletins se poursuit, des manifestants pro-Biden et pro-Trump ont manifesté toute la semaine face à face, séparés par un cordon policier et beaucoup de musique. Jeudi, les premiers ont déroulé une immense banderole au sol pour demander à ce que « tous les votes » soient pris en compte.

Vendredi, ils ont reproduit sur un tissu de plusieurs mètres de haut les premiers mots de la Constitution américaine, qu’ils ont signés ensuite, au feutre, par dizaines, « We the People of the United States » (« Nous, le peuple des États-Unis »), y lisait-on, « afin de former une Union plus parfaite, établir la justice… » Aujourd’hui, des cris de joie ont éclaté dans les rues, de Philadelphie jusqu’à New York.

Du côté des supporters de Donald Trump, Tiara*, 43 ans, veut encore croire au maintien au pouvoir du « meilleur » président qu’elle ait connu. Avec Trump, le « chômage des Noirs était au plus bas avant la pandémie, Trump a aussi réduit l’incarcération de masse, n’est-ce pas ?, demande-t-elle à son voisin. Il n’est pas raciste, au contraire, il a beaucoup fait pour nous, les Noirs. N’est-ce pas ? », insiste-t-elle. 
Tiara, qui travaille dans l’administration publique et refuse de donner son vrai nom par peur de représailles, regrette que son « père ne [lui] adresse plus la parole ». « Toute ma famille vote démocrate, dit-elle, mais moi, j’aime le président. » 

De l’autre côté du cordon policier, Jasmine*, la trentaine, ressemble à Tiara. La même taille, la même morphologie.

Sauf qu’elle a voté Joe Biden et qu’elle porte un masque. « F*** Trump ! », crie-t-elle, épuisée par ces quatre années de mandat. Elle n’a plus grand-chose à dire, si ce n’est que Donald Trump « est un idiot, raciste ». « Il se fiche des gens comme nous, des Noirs, des classes moyennes, il n’aide que les riches. » Jasmine travaille elle aussi dans l’administration publique, comme assistante sociale. « F*** Donald Trump !, insiste-t-elle, avant d’interrompre l’interview. Je voudrais juste danser maintenant. » 

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* Les noms ont été changés