Ilhan Omar, l’élue noire et musulmane qui révèle les fractures américaines

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Elle est réfugiée, porte un voile, défend des mesures de gauche. Elle récuse l’impérialisme américain, l’occupation israélienne, se voit soupçonnée d’antisémitisme. Elle est ciblée par Trump et menacée de mort. Élue en novembre, la congresswoman démocrate Ilhan Omar est au cœur de polémiques brûlantes.

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Washington (États-Unis), de notre envoyé spécial.– Des « We love you ! » s’élèvent à deux pas du Capitole. Ilhan Omar essuie ses larmes, blottie contre Alicia Garzia, cofondatrice de Black Lives Matter, le mouvement contre le racisme et les violences policières.

« Bas les pattes d’Ilhan ! Je t’aime ma sœur », lance Ayanna Pressley, la première représentante noire de l’État du Massachusetts au Congrès.

Ce mardi 30 avril à Washington, quelques centaines d’activistes de tout le pays, des figures historiques du féminisme noir américain et plusieurs congresswomen se sont rassemblées « en défense » d’Ilhan Omar.

En quelques mois, la représentante démocrate du Minnesota, première Somali-Américaine élue au Congrès en novembre, une femme noire de 37 ans, musulmane, de gauche, mère de trois enfants, est devenue la souffre-douleur du président Donald Trump. Il a même exigé sa démission.

Ilhan Omar. © Reuters Ilhan Omar. © Reuters

Ces derniers mois, Ilhan Omar s’est retrouvée au cœur d’une grande polémique. À cause de trois tweets, dont elle s’est excusée, les républicains et certains démocrates l’accusent d’antisémitisme. Un nationaliste a fomenté un attentat, déjoué, contre sa personne. Un autre a appelé son bureau et menacé de la tuer. Dans une station-service du Minnesota, un anonyme a souhaité la voir « assassinée ».

Première congresswoman américaine à porter un hijab, soutien du mouvement contesté de boycott d’Israël BDS, Omar suscite les passions. Elle est haïe par la droite, critiquée par de nombreux libéraux américains, et aussi très soutenue. Pour sa critique de l’impérialisme américain – elle a questionné sans ménagement l’envoyé spécial de Trump pour le Venezuela, un ancien collaborateur de Ronald Reagan au passé contesté ; pour sa solidarité avec les Palestiniens et sa dénonciation d’un « apartheid » au Proche-Orient ; et pour ses propositions progressistes.

À l’instar d’une autre de ses « sœurs », la représentante de New York Alexandria Ocasio-Cortez (lire notre portrait), Ilhan Omar a mené campagne sur des propositions de gauche, défendues dans la campagne présidentielle par le sénateur Bernie Sanders : New Deal écologique, sécurité sociale universelle publique, salaire minimum à 15 dollars, garantie fédérale d’emploi, université gratuite et annulation des 1 400 milliards de dette étudiante, financement fédéral de millions de logements, interdiction des prisons privées, droits des LGBT, etc.

« On lui reproche tout autant ses engagements politiques, comme la sécurité sociale universelle ou le Green New Deal, que ses positions sur Israël et la Palestine », analyse Dania Rajendra, une activiste new-yorkaise, juive, féministe et de gauche, qui a l’oreille d’Omar.

Meeting de soutien à Ilhan Omar, le 30 avril à Washignton. De g. à dr., Alicia Garzia (Black Lives Matter), Nina Turner (proche de Bernie Sanders), Ilhan Omar (au pupitre), Angela Davis, les représentantes Ayanna Pressley et Rashida Tlaib © Mathieu Magnaudeix Meeting de soutien à Ilhan Omar, le 30 avril à Washignton. De g. à dr., Alicia Garzia (Black Lives Matter), Nina Turner (proche de Bernie Sanders), Ilhan Omar (au pupitre), Angela Davis, les représentantes Ayanna Pressley et Rashida Tlaib © Mathieu Magnaudeix

Sur la scène de Washington, face au dôme blanc du Capitole, Angela Davis, icône de la gauche radicale et du mouvement noir, commence à parler. « Nous refusons la logique du bouc émissaire qui émane de la Maison Blanche. Elle cherche à remplacer les discours politiques par la mystification et la confusion. Dans cette logique, les immigrés et les musulmans sont toujours responsables. Si vous ne pouvez pas attraper celui-là, trouvez-en un autre ; c’est la logique du lynchage. »

Ilhan Omar s’avance à son tour, remercie Davis, « une de [s]es idoles ». Elle lance à une foule acquise : « Je dis toujours que personne ne mérite mes larmes ni celles de mes sœurs, mais vous m’avez fait pleurer. »

Omar se fait plus politique, scandant son propos du léger accent de la réfugiée ayant fui la guerre civile en Somalie, arrivée à 12 ans aux États-Unis sans parler un mot d’anglais.

Elle dit : « Voilà la réalité. L’occupant [sic] de la Maison Blanche, le parti républicain, et beaucoup de nos collègues du parti démocrate ne supportent pas qu’une réfugiée, une femme noire, immigrée, musulmane, arrive au Congrès et soit leur égale. Mais j’ai été élue comme eux, et même mieux élue que la plupart d’entre eux ! Lorsque l’occupant de la Maison Blanche m’attaque, ce n’est pas Omar qu’il attaque. Il perpétue les attaques contre les femmes, les gens de couleur, les immigrés et les réfugiés. Lui et ses alliés font tout pour se distancer du monstre qu’ils ont créé. »

Ce « monstre », précise-t-elle, « démonise aussi bien les musulmans que les juifs. L’antisémitisme et l’islamophobie sont deux facettes de la même intolérance ».

Samedi 27 avril, un jeune homme de 19 ans fanatisé sur le réseau 8chan où il professait sa haine a tué une fidèle dans une synagogue de San Diego, en pleine célébration de la Pâque juive. L’attentat, six mois après la tuerie antisémite de Pittsburgh (cinquante morts), commis par un autre suprémaciste blanc, aurait pu être autrement plus meurtrier si son fusil d’assaut ne s’était pas enrayé.

« La même personne », rappelle Omar, a auparavant tenté de brûler une mosquée. « On ne peut pas parler d’islamophobie si l’on n’est pas prêt à combattre l’antisémitisme. Nous devons démanteler tous les systèmes d’oppression. »

Omar a condamné l’attentat et la « montée terrifiante de la haine religieuse et de la violence ». Sénateur républicain du Texas, Ted Cruz, un chrétien ultra, n’a eu aucun mot pour les victimes de l’attentat, mais il a trouvé le moyen d’accuser Omar et « la gauche antisémite ».

Pour la droite américaine, qui proclame son soutien à la politique nationaliste du gouvernement israélien, Ilhan Omar est devenue une obsession. « La personnification d’un fanatisme vil, rempli de haine, antisémite et anti-Israël », a accusé une élue républicaine.

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