A tous les sceptiques du printemps arabe

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Voilà que le monde arabe se réveille, et n’en déplaise aux sceptiques − ceux qui n’y voient que des complots «impérialistes» ou qui agitent le spectre des islamistes −, c’est une bonne nouvelle pour tous les Arabes en quête de liberté et de dignité. Une chronique de Nadia Aissaoui et Ziad Majed.
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Une chronique de Nadia Aissaoui et Ziad Majed

Voilà que le monde arabe se réveille, et n’en déplaise aux sceptiques − ceux qui n’y voient que des complots «impérialistes» ou qui agitent le spectre des islamistes −, c’est une bonne nouvelle pour tous les Arabes en quête de liberté et de dignité.

 

Le «gauchisme» face à «l’impérialisme»

Dans le soulèvement de millions d’hommes et de femmes dans les pays arabes contre la dictature, la corruption, la censure, la prison et l’exil, il y a ceux (souvent «gauchistes»), en Occident, qui n’y voient que manipulations et complots impérialistes visant à contrôler la région et ses richesses. Ils vont jusqu’à attribuer des vertus à certains régimes, comme celle de «résister à l’hégémonie américaine» ou de «lutter contre l’occupation israélienne», et montrent un certain agacement face aux révolutions populaires qui les défient. Ils fustigent même toute couverture médiatique qui tente de briser la loi du silence et de la répression. Prenons l’exemple le plus flagrant, celui du régime syrien, puisque c’est en Syrie que coule le sang de milliers de manifestants pacifistes. Sur quelle base les «sceptiques» se permettent-ils avec autant d’assurance d’attribuer au régime un rôle de «résistance contre l’impérialisme» qu’il n’a jamais tenu dans les faits? Pour rappel, ce propos éloquent d’un éminent intellectuel syrien (de gauche) qui déconstruit justement sur la base de faits l’insoutenable légèreté de cette «aberration»:

«Si nous observons la politique extérieure du régime syrien, nous constatons au contraire qu’il ne demande qu'à intégrer “l’impérialisme mondial”. C'est ce dernier qui lui refuse son giron et lui pose des conditions pour de nombreuses raisons. Voilà pourquoi il place le pays en situation de guerre, tant sur le plan politique que juridique, sans avoir la moindre intention de mener une guerre… Depuis 1974, ce régime n'a jamais franchi la moindre ligne rouge dans le conflit avec Israël. Il se contente d'appuyer le Hezbollah et le Hamas pour éloigner le front de son territoire tout en le gardant actif au Liban et en Palestine, ce qui lui permet de conforter à la fois sa rhétorique mais aussi ses “deals” au niveau régional. Et si l'on passe en revue les diverses manières dont il profite des développements dans le Machreq, de nombreux sujets peuvent être dégagés.

Sur la question palestinienne, l'équation est basée sur un trait d'esprit selon lequel “Il adore la Palestine mais abhorre les Palestiniens”. Hafez al-Assad a refusé la couverture aérienne aux troupes syriennes qui tentaient d'intervenir au secours des Palestiniens en Jordanie en septembre 1970. Son armée a envahi le Liban en 1976, bombardant les Palestiniens et contribuant à la chute du camp de Tel Zaatar. Il n'est que d'évoquer tous les épisodes de la guerre libanaise et du rôle joué par l'armée syrienne dans ce contexte, de Tripoli aux guerres des camps (qui ont fait des milliers de morts).

Sur l'équation politique régionale, le régime al-Assad s'est imposé en force dans les années 70 et 80, profitant du retrait de l'Égypte et de l'isolement du Caire après les accords de Camp David. Profitant aussi de la guerre de Saddam Hussein contre l'Iran qui a diminué l'influence irakienne. On peut donc dire que les absences égyptienne et irakienne lui ont permis de conforter une certaine influence régionale et de réinvestir cette influence à l'intérieur en exerçant une répression sanglante contre son peuple.

Dans la deuxième moitié des années 80, l'économie syrienne s'étant effondrée jusqu'à en devenir insolvable, la première guerre du Golfe a été providentielle pour sauver le régime al-Assad. Participant à l'opération “Tempête du désert” sous la direction des Américains, il a bénéficié d'aides substantielles de la part des pays du Golfe et gagné un mandat sur le Liban. Dans les années 90, il a exporté des centaines de milliers d'ouvriers vers ce pays pour participer à la reconstruction, réduisant du même coup le poids du chômage interne. En ce sens, Hafez al-Assad aura établi un partenariat avec l'Amérique, le Golfe et l'Iran en contrepartie du renforcement de la légitimité de son pouvoir et d'une mainmise sur les affaires libanaises.

Son héritier, Bachar, a poursuivi la même politique. Il a profité de la guerre de Bush en Irak, des divisions interpalestiniennes, puis des conflits au Liban et de la vénalité de la classe politique dans ce pays. Il a élargi les réseaux de corruption et de prébende en Syrie tout en développant ce qui a été qualifié d'ouverture économique. Celle-ci, n’étant pas accompagnée d’une ouverture politique, échappe forcément à tout contrôle populaire et ne fait que renforcer la mafia des cousins et des cousines.» (À lire: Pour comprendre ce qui se passe en Syrie).

Au fond, sous prétexte de considérations géostratégiques (souvent infondées) qui les confortent dans leurs croyances idéologiques insuffisamment élaborées, les sceptiques justifient d’une certaine façon que des peuples passent le reste de leur vie persécutés, humiliés, avec le risque de se voir arrêtés et torturés pour des opinions et des positions politiques. Peut-être, pour mieux comprendre la situation, faudrait-il les inviter à vivre l’expérience des dictatures, ou à prendre connaissance des récits et productions intellectuelles des peuples vivant sous le règne des despotes.

De plus, quels types d’informations et d'analyses permettent à des gens qui vivent loin d’une région, de sa langue et de sa culture, qui ne connaissent ni son histoire ni les enjeux au sein de ces sociétés, de condamner des mouvements populaires et de les accuser de comploter ou d’être manipulés par l’impérialisme? Et dans quel but le feraient-ils?

S’il y a certes des intérêts et des priorités qui motivent les positions des États-Unis et des grandes puissances envers le Moyen-Orient ou dans les relations internationales en général, cela ne veut en rien dire que des révolutions populaires sont le fruit de ces intérêts-là ou leurs conséquences. Et plus important encore, cela ne devrait en aucun cas rendre ceux qui se disent «anti-impérialistes» complices d’une logique meurtrière de régimes dont les peuples seuls subissent de plein fouet la violence.

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Nadia Aissaoui est sociologue, Ziad Majed est enseignant à l’Université américaine de Paris. Pour Mediapart, ils tiennent chaque semaine une chronique d'un monde arabe en ébullition: les révolutions en cours, les grands débats, les informations passées inaperçues en France, la place des femmes, la place de l'islam, etc. À ces chroniques s'ajoutent celles de Tewfik Hakem, «Vu des médias arabes».

Le site de Ziad Majed : www.ziadmajed.net/

Le site de Nadia Aissaoui : www.medwomensfund.org/