Derrière la propagande, les fantômes de Tripoli

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Dans un essai à quatre mains, qui puise sa matière dans un photoreportage réalisé en Libye au début du XXe siècle, les écrivains Jérôme Ferrari et Oliver Rohe interrogent notre relation à l’image de guerre et aux racolages idéologiques qu’elle véhicule.

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C’est une guerre oubliée. L’un de ces multiples conflits coloniaux dont il ne subsiste rien, sinon un trouble à l’évocation de ces années durant lesquelles il n’y eut de place, pour reprendre les mots d’Aimé Césaire*, « que pour la corvée, l’intimidation, la pression, la police, l’impôt, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses avilies ». Tout le contraire de ce que l’écrivain et correspondant de guerre Gaston Chérau était censé relater, lorsqu’il débarqua en Libye, à la fin de l’année 1911, pour couvrir la guerre italo-turque qui y fit rage jusqu’en octobre 1912.

Tripoli, 6 décembre 1911 © Collection Martine Chérau Tripoli, 6 décembre 1911 © Collection Martine Chérau

Comme d’autres journalistes européens, Chérau fut envoyé à Tripoli pour redorer le blason terni de l’armée italienne dont l’opinion publique commençait à mesurer l’étendue de la sauvagerie. Il s’agissait alors de témoigner du fait que cette grande nation civilisatrice ne se contentait pas d’arrestations massives et d’exécutions sommaires, mais qu’elle savait juger et condamner. Contrairement à l’ennemi, l’étranger, le forcément barbare, qui à ce titre, était le seul à mériter de mourir.

Tel était l’objectif des pendaisons, collectives ou individuelles, qu’il a photographiées pour le quotidien français Le Matin plusieurs semaines durant. Des images de corps inertes, suspendus au gibet, censées louer « l’inaltérable sérénité de la justice, la tranquille rigueur de la civilisation face au bouillonnement désordonné et sanglant de la barbarie ». Un matériau informatif transformé en outil de propagande par une presse aux ordres. Un modèle qui, on le sait, a fait florès depuis.

Ces tirages anciens, exhumés par l’historien Pierre Schill, ont d’abord fait naître chez les écrivains Jérôme Ferrari et Oliver Rohe un sentiment d’effroi, pétri de colère et de doutes. Comment produire, dans le cadre d’un projet pluridisciplinaire**, un texte littéraire à partir de ces pendus ? Comment éviter de sombrer dans « l’esthétisation qui guette toujours le maniement de telles images » ? Ce n’est qu’en acceptant le caractère obscène de ces clichés, et en prenant le temps d’en chercher le sens caché, que les deux auteurs ont réussi à en comprendre la nature et à en « faire usage ».

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De leur réflexion croisée est né À fendre le cœur le plus dur, un texte fragmentaire qui en dit bien plus sur notre relation à l’image, à la communication et à l’empreinte, que sur le conflit italo-turc en tant que tel. Les photographies de Chérau parlent de la Libye du début du XXe siècle, mais à travers elles, ce sont toutes les interventions militaires occidentales, y compris les plus récentes, qui se font entendre. Car si les guerres sont différentes, les procédés, les imaginaires, les idéaux, les discours et les racolages idéologiques sont, eux, toujours les mêmes.

« L’archive de Chérau nous est précieuse pour cette raison qu’elle nous désigne après coup, à travers le choix des sujets photographiés et le défilement précis des images, une origine visuelle possible, une origine enfouie et exhumée, à ce qui perdure dans notre représentation des peuples arabes et des guerres auxquelles ils se sont livrés », soulignent Ferrari et Rohe, citant la manière dont la guerre d’Algérie fut représentée en France, mais aussi celle dont les comptes rendus de l’invasion de l’Irak nous parvinrent à partir de 2003.

Chaque fois, les images des journalistes embedded ont embrassé le point de vue exclusif des puissances occidentales, « jamais celui de l’ennemi autochtone, civil ou insurgé, ajoutant […] à l’asymétrie militaire celle de l’accès à la parole, au récit, à la représentation ». Ainsi les photographies de Chérau montrent-elles des soldats, des cheminements vers la potence et des pendus, mais jamais de bataille. Pourquoi l’autre agit-il ainsi ? Dans quel contexte ses actes de violence s’inscrivent-ils ? Aucun cliché ne le dit. En revanche, le gibet rend parfaitement lisibles les exactions des Italiens puisque « par ce simulacre d’une justice administrée et rendue, la violence originaire de la conquête se transforme magiquement en droit ».

Tripoli, 22 décembre 1911 © Bibliothèque nationale de France Tripoli, 22 décembre 1911 © Bibliothèque nationale de France

Aussi, concluent les deux écrivains, « ces reportages rapportés de Libye et d’Irak, parmi tant d’autres, propagent dans les imaginaires occidentaux deux discours essentiels, deux représentations imbriquées l’une dans l’autre : les peuples arabes ne sont objet de préoccupation que lorsqu’ils sont en proie au trouble et à la guerre, en soient-ils les auteurs ou la victime passive ; leur accession au champ du visible s’effectue à l’aune de cette grande violence, qui les définit – aucun autre pan de leur existence passée et présente ne mérite autant d’être remarqué ».

« Partant, nous ne les voyons le plus souvent agir que par elle, dans des formules sauvages, anhistoriques et immorales tout à fait opposées aux nôtres, bien plus humaines puisque plus sophistiquées sur le plan technique ; étant mus et s’exprimant principalement par cette violence, ces peuples ne peuvent comprendre d’autres langages que le sien : ils sont ingouvernables, sinon par la force. » C’est du moins l’histoire qui nous est racontée par le petit bout de la lorgnette de la propagande. Une fois cette dernière diffusée et l’usage de la violence avalisé, l’action politique n’a plus qu’à s’exercer. Comme elle l’entend.

Le regard occidental, aussi affûté que puisse être celui d’un journaliste, a fortiori écrivain, ne parvient pas à épouser le point de vue de l’autre. Il s’accorde à la version du puissant, de celui qui conquiert. Il devient l’allié objectif de la communication et des apparences. Que faire pour échapper au récit dicté par le pouvoir ? Pour porter la plume dans la plaie, comme le disait Albert Londres, sans se tromper de blessure ? Parti en Libye la tête emplie d’exotisme et d’idées préconçues, Gaston Chérau s’est, malgré lui, laissé surprendre par ce qu’il y a vu. « Il s’indigne de l’inutilité des massacres – mais toujours auprès de sa femme, pas dans ses articles, notent Jérôme Ferrari et Oliver Rohe. L’Afrique qu’il découvre ressemble de moins en moins à celle qu’il imaginait depuis si longtemps. Beaucoup trop de pendus en souillent l’exotisme. »

Son travail finit par lui échapper. Comme l’écrivain n’est plus maître de son œuvre une fois le stylo posé, le reporteur est contraint de céder son matériau à d’autres regards. Par une alchimie heureuse qui invite à l’humilité, l’observation n’a rien d’universel ou de définitif. Et ce, d’autant moins que la subjectivité se heurte inexorablement à l’expérience du réel, de la vie, mais aussi et peut-être encore plus, de la mort. Car « les photographies survivent aux circonstances dans lesquelles elles ont été prises et elles finissent toujours par dire plus et autre chose que ce qu’on voulait leur faire dire. […] La pellicule est incapable de fixer la justice, la cause de la civilisation, toutes ces abstractions volatiles ; elle ne conserve que l’image des choses tristement concrètes, les cordes, les gibets et quatorze corps pendus les uns à côté des autres ».

C’est aussi ce qui apparaît en filigrane derrière le travail de Chérau : l’idée que l’image et l’histoire sont comme l’actualité ; elles se regardent de près. Il faut en observer les moindres contours, en discerner les moindres nuances, pour espérer en saisir le sens véritable. Aller voir derrière, à côté, en dessous. Et éviter ainsi d’être aveuglé par les apparences.

  • Jérôme Ferrari et Oliver Rohe (postface de l’historien Pierre Schill), À fendre le cœur le plus dur, inculte/dernière marge, octobre 2015, 88 pages, 13,90 euros.

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* Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Réclame, juin 1950. Deuxième édition (1955) disponible en ligne.
**Le texte de Jérôme Ferrari et Oliver Rohe a été écrit à l’occasion de l’exposition À fendre le cœur le plus dur, produite par le FRAC Alsace et le Centre photographique d’Île-de-France.

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