Lafarge: une entreprise française au top… en matière de pollution

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Alors que la COP21 tire à sa fin, l'impact des multinationales a été une fois de plus glissé sous le tapis. En France, le palmarès des dix multinationales les plus polluantes du point de vue climatique comporte trois cimentiers. Lafarge est le numéro 1 mondial du ciment, un matériau à l’origine de 5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre.
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Devinette : quelle est l’industrie qui produit deux fois plus de gaz à effet de serre que le transport aérien et qui n’est ni la sidérurgie, ni l’énergie ? Réponse : le ciment. C’est assez peu connu du grand public mais le béton, dont le ciment constitue le liant principal, à l’image de la farine dans une pâte à gâteau, est le matériau le plus utilisé sur terre après l’eau. Or à lui seul, le ciment est à l’origine de 5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES). En France, dans le palmarès des dix multinationales les plus polluantes du point de vue climatique, ce n’est donc pas un hasard si l’on trouve pas moins de trois cimentiers : Vicat, Italcementi et surtout Lafarge, qui vient presque de doubler de taille en fusionnant avec le suisse Holcim.

Si le ciment est un gros pollueur, c’est que sa fabrication occasionne le rejet dans l’atmosphère de quantités considérables de CO2. Il résulte en effet d’un processus chimique de décarbonatation du calcaire consistant, sous une température de 1 450 °C, à transformer cette roche en chaux et à combiner celle-ci à la silice, l'alumine et le minerai de fer que l’on trouve dans les argiles. Le produit de cette réaction physico-chimique, appelé clinker, est le composant essentiel du ciment. L’opération s’effectue dans d’énormes fours cylindriques rotatifs horizontaux, qui peuvent mesurer jusqu’à 200 mètres de long. Première conséquence de ce processus industriel : l’extraction du calcaire détruit des ressources minérales non renouvelables dans des proportions massives, en perturbant les écosystèmes par l’ouverture d’immenses carrières où le concassage de la roche, puis son broyage avec l’argile, émet quantité de poussières.

Une cimenterie Lafarge en Slovénie en 2010 © Reuters Une cimenterie Lafarge en Slovénie en 2010 © Reuters

Deuxième conséquence : la combustion à très haute température émet du dioxyde de soufre, du dioxyde d’azote… et beaucoup de dioxyde de carbone. En accord avec le Protocole des gaz à effet de serre et le Centre interprofessionnel technique d'études de la pollution atmosphérique (Citepa), les professionnels estiment que chaque tonne de clinker génère 525 kg de CO2. Le clinker est ensuite mélangé à d’autres ingrédients et il se trouve parfois remplacé, en partie, par des matériaux qui n’émettent pas de dioxyde de carbone. Chez Lafarge par exemple, le ciment n’est aujourd’hui constitué qu’à 72 % de clinker (contre 85 % en 1990), ce qui signifie que la fabrication d’une tonne de ciment dégage dans l’atmosphère 378 kg de CO2.

Pour le nouveau groupe LafargeHolcim, l’enjeu est considérable. D'après le dernier classement annuel du magazine britannique Global Cement, les deux groupes fusionnés disposent aujourd’hui d’une capacité de production totale de 379 millions de tonnes de ciment par an, ce qui les place loin devant les Chinois Anhui Conch (217 millions de tonnes) et CNBM (128 millions). Concrètement, si le nouveau numéro un mondial faisait tourner les fours de ses cimenteries à plein régime, il émettrait près de 143 millions de tonnes de CO2 par an !

La réalité est en fait en deçà, d’abord parce que tous les sites de production ne sont pas toujours mobilisés à 100 %. Ensuite, parce que les rendements des fours s’améliorent et que les cimentiers remplacent une partie du fuel de chauffage par des ordures ménagères, des pneus ou de la biomasse, en utilisant parfois, au passage, la chaleur résiduelle de leurs fours pour produire de l’électricité. Et enfin, on l’a vu, parce qu’ils réduisent la proportion de clinker dans le ciment final, grâce à l’emploi de leurs propres cendres volantes (les particules non combustibles entraînées par les fumées), de granulats ultrafins, de scories issues de l’industrie sidérurgique, ou de pouzzolanes (des grains basaltiques d’origine volcanique).

Dans leurs rapports respectifs sur le développement durable publiés début 2015, Lafarge et Holcim affichent des objectifs ambitieux de réduction des émissions de CO2. Le groupe français vise une baisse de 33 % de ses EGS d’ici à 2020, comparé à 1990, et il indique être déjà arrivé l'an dernier à une baisse de 26,4 %. Son partenaire suisse, de son côté, en est à 23,9 % de baisse des EGS depuis 1990 et il compte atteindre la barre des 30 % en 2020. Ce n’est pas que les industriels du ciment soient plus vertueux que les autres, mais le marché des quotas d’émissions de CO2 auquel ils sont soumis peut leur coûter jusqu’à 50 % de la valeur de leur ciment, ce qui est bien plus élevé que dans d’autres secteurs.

Si l’industrie cimentière, traditionnelle et polluante, s’est convertie au développement durable, c’est qu’elle a toujours travaillé main dans la main avec le corps des Mines, raconte Laura Michel, auteur en 2013 d’une étude sur « l’institutionnalisation du développement durable dans l’industrie du ciment ». Selon cette professeure à l’université Montpellier 1, cette « coalition » a paradoxalement bénéficié de la création du ministère de l’environnement en 1971, « les ingénieurs des Mines prenant la direction du nouveau service de l’environnement industriel ». Résultat, depuis plus de quarante ans, « les cimentiers élaborent des stratégies par tâtonnements avec l’administration, pour faire face aux controverses environnementales perçues comme des menaces pour leur activité ».

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