Au Niger, la vie radioactive dans l'ombre des mines d'Areva

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Depuis les années 1970, le groupe public exploite des mines d’uranium au Niger dans des conditions accablantes. Les populations sont exposées à des taux de radioactivité dépassant les limites légales, dénonce Almoustapha Alhacen, président de l’ONG Aghirin’man.

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Pour Almoustapha Alhacen, président de l’ONG nigérienne Aghirin’man, cela pourrait presque être une bonne nouvelle : le groupe nucléaire a annoncé, lors d’un comité d’entreprise le 9 octobre, son intention de diminuer son activité minière au Niger, en raison des difficultés financières que rencontrent ses filiales, à la suite de la chute des prix de l’uranium.

La nouvelle, pourtant, risque de l’inquiéter un peu plus. Le ralentissement des exploitations minières d’Areva au Niger va avoir des répercussions économiques importantes dans ce pays, classé au sixième rang des pays les plus pauvres du monde : le Niger tire une partie substantielle de ses ressources des revenus miniers versés par le groupe nucléaire. Les dégâts sociaux s’annoncent déjà considérables : 200 salariés sur les 960 qui travaillent à la Somaïr, l’une des deux filiales minières d’Areva, devraient être licenciés et 500 sous-traitants renvoyés. Mais les difficultés financières rencontrées par les filiales minières d’Areva risquent d’aggraver encore les conditions d’exploitation minière, déjà désastreuses, du groupe public.

Très discret sur tout ce qu’il fait au Niger – qui lui garantit pourtant plus du tiers de ses ressources d’uranium –, Areva l’est encore plus sur la façon dont il travaille là-bas. Et pour cause. Les rapports établis par Aghirin’man, mais aussi la commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (CRIIRAD) et Sherpa depuis plus d’une décennie, montrent que le groupe public y exploite ses mines d’uranium dans une « négligence et inconscience absolues ». « C’est criminel. Rien n’est fait pour protéger les populations de la radioactivité. Les pollutions sont partout et vont durer des millénaires. Et Areva ne fait rien, ne sensibilise même pas les habitants au danger », s’alarme Almoustapha Alhacen, qui ne cesse de dénoncer les pratiques du groupe dans son pays depuis plus de vingt ans.

L'uranium extrait avec de l'acide sulfurique à Arlit en septembre 2013. © Reuters L'uranium extrait avec de l'acide sulfurique à Arlit en septembre 2013. © Reuters

 Quand il a commencé à travailler dans les mines d’Areva en 1978, Almoustapha Alhacen n’avait pas été averti non plus qu’il travaillait avec un des minerais les plus dangereux du monde. Bien sûr, il y avait bien des compagnons qui disparaissaient très vite, emportés par des maladies fulgurantes. Mais cela semblait s’inscrire dans la fatalité du destin. La direction du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) – premier exploitant des mines avant que celles-ci soient transférées à sa filiale, la Cogema puis à Areva – n’avait rien dit aux salariés de la dangerosité de l’uranium, des périls terribles de l’invisible radioactivité. « C’était un sujet qui n’existait pas. Même les cadres expatriés semblaient ignorer le danger. C’est seulement au moment de l’accident de Tchernobyl [avril 1986- ndlr] que j’ai entendu parler pour la première fois de la radioactivité », raconte-t-il. « À partir de cette période, la direction a commencé à nous donner quelques consignes comme se laver les mains après le travail, ne pas rester dans des endroits où le minerai était stocké, veiller à ne pas respirer les poussières parce que ce n’était pas bon. Nous avons eu alors le droit à une combinaison et des chaussures. C’était notre seul moyen de protection. »

Almoustapha Alhacen décide alors de se renseigner comme il peut. Comprenant peu à peu que le groupe public cache beaucoup de choses, il crée avec 70 autres personnes environ l’ONG Aghirin’man en 1998, dans le but de demander des explications, de mettre en place des politiques de prévention. « La direction n’a pas aimé », dit-il. Les syndicats non plus d’ailleurs. « Pour eux, il ne faut pas mal parler de la mine, de l’entreprise, sinon, il n’y aura pas de travail », explique-t-il.

L’ONG se fonde avec les moyens du bord. Elle n’a pas d’argent, pas de matériel. Les sujets sont si immenses, si divers qu’elle ne sait pas par où commencer. Des liens finissent par se tisser avec la Criirad et Sherpa. En 2003, les deux associations décident d’aller sur le terrain pour l’aider. Cette visite ne plaît guère à Areva, qui a ses entrées auprès de tous les gouvernements du Niger – l’actuel président est un ancien salarié du groupe. Arrivés à Niamey, la capitale du Niger, un comité d’accueil les attend. « Dès le poste-frontière, on nous a confisqué tous nos appareils de mesure, nos compteurs Geiger. Et on a été confinés pendant plus de trois jours dans un hôtel à Niamey, avant de pouvoir finalement gagner Arlit, à plus de 1 200 kilomètres », se souvient Bruno Chareyron, directeur du laboratoire de la Criirad.

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J'ai rencontré Almoustapha Alhacen et Bruno Chareyron en septembre à Paris. Cette rencontre a fait suite à de premiers contacts que nous avions établis lors d'une enquête sur les activités d'Édouard Philippe, comme directeur des affaires publiques chez Areva. Il était officiellement censé s'occuper du dossier du Niger.