La libération de Moussa Ibn Yacoub, l’humanitaire de BarakaCity, annulée

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Moussa Ibn Yacoub, détenu au Bangladesh, devait être libéré après trois semaines de détention mais la justice bangladaise a annulé sa décision. Son employeur, l’ONG musulmane BarakaCity, dénonce le silence gouvernemental. Le militant était en route pour visiter les camps de Rohingyas, cette minorité musulmane persécutée en Birmanie.

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Après trois semaines de détention au Bangladesh, le Français Puemo Tchantchuing, ou Moussa Ibn Yacoub, de son nom de converti à l’islam, devait être libéré d'ici demain jeudi 14 janvier. L'annonce avait été faite ce lundi 11 janvier par son employeur sur sa page Facebook : « Moussa est libre ! Allah Akbar (ndlr: Dieu est grand) ! » Travailleur humanitaire au sein de l’ONG musulmane BarakaCity, « Moussa », comme tout le monde l’appelle, 28 ans, avait été interpellé et incarcéré le 22 décembre 2015 dans le district de Cox’s bazar, au sud du pays, près de Teknaf, à la frontière birmane.

Mais ce mercredi matin, l’association basée à Courcouronnes (Essonne) révèle que la décision prise lundi par les autorités locales de libérer le jeune Français a été annulée. « Nous nous sommes rendus ce [mercredi] matin à la Cour de Cox’Bazar afin de récupérer la copie exécutoire de l’ordonnance de mise en liberté rendue le lundi 11 janvier 2016 afin de lever l’écrou de Moussa, rapporte sur Facebook l’avocat de l’association. Nous constatons que l’ordonnance de mise en liberté a été vulgairement raturée à la main, emportant son annulation. Le Président de la Cour, qui a finalement accepté de nous rencontrer, nous indique que le Ministère de la Justice [au Bangladesh, ndlr] aurait donné des instructions sur ce dossier. »

« Moussa va être libéré sous “caution”, ce qui, dans la sémantique bangladaise, veut dire “obligations”. Il n’y a pas d’argent à verser mais une somme de l’ordre de 500 dollars pourrait être vraisemblablement à sa charge », expliquait lundi à Mediapart l'avocat Karim Achoui, qui a proposé ses services à Moussa. Arrivé sur le sol bangladais le 1er janvier, avec un visa touristique « sans faire état des raisons de [ma] venue sinon j’aurais été refoulé », l’ex-« avocat du milieu », radié à vie du barreau de Paris en 2012 mais réinscrit à celui d’Alger, a été autorisé à plaider le sort de son client aux côtés de l’avocat mandaté par l’ONG BarakaCity, Samim Bolaky.

Moussa Ibn Yacoub était en route pour visiter les camps de Rohingyas, cette minorité musulmane parmi les minorités les plus persécutées au monde selon les Nations unies, grande cause de BarakaCity. Il a été arrêté car il serait venu « de manière non officielle » en aide aux Rohingyas, considérés comme « illégaux » au Bangladesh et parce que son nom d'usage musulman ne correspond pas à celui inscrit sur son passeport, soit une fausse identité pour les autorités bangladaises. Depuis le 31 décembre, Moussa comparaît devant la justice bangladaise pour « activités suspectes », un délit puni de dix ans d’emprisonnement.

« Nous avons plaidé l’absence de charges dans les rapports de police, la violation de l’article 706 du code pénal bangladais qui prévoit que, passé le délai de 15 jours, l’accusé doit être libéré et nous avons obtenu l’abandon des poursuites pour terrorisme », poursuivait Karim Achoui qui saluait « un énorme succès judiciaire » dans un contexte procédural bangladais « très complexe pour les étrangers ». Mais rien n'est gagné. Une fois libéré, Moussa pourrait être interdit de quitter le Bangladesh avant la tenue de son procès, « soit trois à quatre mois ». « Moussa reste confiant car il est déterminé pour le combat des minorités Rohingyas », assure son avocat.

Moussa Ibn Yacoub de son nom de musulman converti © Capture d'écran de la page "Notre équipe" du site de @barakacity Moussa Ibn Yacoub de son nom de musulman converti © Capture d'écran de la page "Notre équipe" du site de @barakacity

L’incarcération de ce jeune père de famille a suscité en France une vaste mobilisation sur les réseaux sociaux, le hashtag #FreeMoussa et des soutiens allant de Moundir, star de la télé-réalité, à l'intellectuel Tariq Ramadan. Une pétition pour réclamer sa libération, lancée à Noël sur le site de son employeur, BarakaCity, a recueilli plus de 420 000 signatures en moins de trois semaines. Le 9 janvier dernier, quelque 200 personnes se sont rassemblées devant la mairie de Montreuil, la ville où Moussa a grandi, pour réclamer sa libération et faire pression sur des autorités françaises.

Certes, l'ambassade de France a apporté au jeune humanitaire « la protection consulaire habituelle à tout compatriote incarcéré dans un pays étranger ». Certes, le consul de France au Bangladesh lui a rendu visite en prison le 29 décembre. Mais pour les avocats de Moussa comme pour BarakaCity, « c’est le service minimum » qui aurait été appliqué. Parce que Moussa serait noir, musulman et membre d’une ONG islamique dans le viseur du gouvernement et des médias (relire ici notre article).

« À l’exception de la protection consulaire que l’ambassade doit à ses ressortissants, notre gouvernement n’a pas évoqué publiquement ce dossier. Est-ce à dire que cela tient à la foi musulmane de Moussa ? », s’interroge Karim Achoui. L’avocat sulfureux trouve là une occasion de (re)donner vie à la Ligue de défense judiciaire des musulmans (LDJM), coquille vide à ce jour qu’il a créée en 2013 pour faire face notamment « à la montée islamophobe alarmante ».

Le Quai d’Orsay balaie ces accusations. « Notre mission est très étroite et très précise dans ces cas-là. Puemo Tchantchuing a bénéficié de la même protection consulaire que n’importe quel concitoyen français. Dès que nous avons appris son incarcération, le 24 décembre, nous sommes entrés en contact avec lui. Nous lui avons transmis une liste d’avocats bangladais connus de l’ambassade pour préparer sa défense. Nous continuerons à l’assister dans les prochaines étapes », assure le ministère des affaires étrangères qui n’a pas « à s’ingérer dans les lois locales » ni « à assumer publiquement de position comme pourrait le faire un politique ».

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Toutes les personnes citées, sauf mention contraire, ont été jointes ce 11 janvier. Francis Chouat, le maire d'Évry, n'a pas répondu à nos appels. Cet article a été mis à jour mercredi 13 janvier, avec l'annulation de la libération de Moussa Ibn Yacoub.