Jérusalem: des entreprises françaises construisent le tramway de l’annexion

Par

Alors que Paris affirme rester attaché, dans le conflit israélo-palestinien, à la solution à deux États, un rapport révèle que trois entreprises françaises sont impliquées dans l’extension du réseau de tramway de Jérusalem, qui contribue au développement de la colonisation et à l’annexion de fait de Jérusalem-Est par Israël. Et détruit toute solution reposant sur un partage de la terre et de la ville.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Trois entreprises françaises participent directement à la stratégie israélienne de colonisation des territoires palestiniens occupés. C’est ce que révèlent, dans un rapport rendu public ce mercredi (lire ici le texte intégral), huit associations, syndicats et ONG, dont la CFDT, la CGT, la Ligue des droits de l’homme et l’Association France Palestine solidarité (lire également notre Boîte noire). Ces trois entreprises – Systra, Egis Rail et Alstom – sont en effet impliquées dans la conception et la construction des nouvelles lignes de tramway qui doivent relier le centre de la ville aux blocs de colonies de la périphérie, construits en Cisjordanie au mépris du droit international.

À terme, ce réseau, qui comprendra trois lignes principales, sera l’une des infrastructures de transport majeures du Grand Jérusalem, dont Benjamin Netanyahou entend proclamer bientôt la naissance et qui annexera à Israël près de 200 km2 de territoire palestinien, tout en assurant une majorité juive à la population de la ville.

Plan indicatif du tramway, réalisé par l'AFPS. Plan indicatif du tramway, réalisé par l'AFPS.
Une première ligne de tramway, la « ligne rouge », fonctionne à Jérusalem depuis 2011. Mise à l’étude en 1994 et construite notamment par les sociétés françaises Veolia et, déjà, Alstom, elle relie le quartier du mont Herzl, qui abrite, à Jérusalem-Ouest, le mémorial de Yad Vashem, à la colonie de Pisgat Zeev, au nord de Jérusalem-Est, où vivent plus de 40 000 Israéliens. Longue de 13,5 km, dont 5,8 km construits sur des terres palestiniennes occupées, c’est-à-dire dans l’illégalité au regard du droit international, elle traverse plusieurs quartiers palestiniens, dessert trois colonies urbaines mais ne comporte que trois stations, sur un total de 24, en zone palestinienne. C’est à l’extension de cette ligne et à la création de deux autres, complétées par des branches transversales, que participent Egis Rail, Systra et Alstom.

Validée en 2013 par la municipalité, la nouvelle « ligne rouge » s’étendra, à Jérusalem-Ouest, jusqu’au quartier de Ein Kerem et à l’hôpital Hadassah et sera prolongée, en territoire palestinien, jusqu’à la colonie de Neve Yaacov (21 000 habitants), au nord-est de Jérusalem. Une branche transversale reliera à l’ouest le quartier de Givat Ram, qui héberge la Knesset, la Cour suprême, le musée d’Israël et plusieurs ministères, à la vieille ville, que le tracé actuel frôle déjà. Ces extensions ajouteront 7 kilomètres et un nombre encore inconnu de nouvelles stations au trajet existant.

La future « ligne verte » (à ne pas confondre avec la ligne d’armistice du même nom, qui sépare Israël de la Cisjordanie, donc Jérusalem-Ouest de Jérusalem-Est) reliera la colonie de Gilo (40 000 habitants), au sud de la ville, au campus de l’Université hébraïque, sur le mont Scopus, à Jérusalem-Est. Elle sera longue de 18,3 km et sera jalonnée de 33 stations, aucune en zone palestinienne.

Dans une seconde phase, elle sera complétée par une branche est-ouest de 3,4 km, qui reliera le centre d’activités de Malha à la zone industrielle de Givat Shaul, à l’ouest de la ville, près de la localité disparue de Deir Yassine, où les combattants juifs de l’Irgoun et du Lehi ont massacré, en avril 1948, près de 120 Palestiniens et rasé leur village. Cette branche comptera huit stations. Le tracé de cette « ligne verte » a été approuvé en janvier 2017 et les appels d’offres pour la construction et la maintenance, lancés en septembre 2017 et avril 2018.

Troisième axe de ce nouveau réseau de transports urbains, la « ligne bleue », longue de 20,3 km, reliera la colonie de Gilo à celle de Ramot (45 000 habitants) au nord. Elle comportera 40 stations. Une branche additionnelle desservira plus tard le secteur de Talpiot, où vient d’être inaugurée la nouvelle ambassade américaine. Approuvé par le comité ad hoc de la municipalité de Jérusalem, le trajet est encore en attente de validation du district, dernière étape avant le lancement des appels d’offres par l’État.

Comme le font observer les auteurs du rapport, cartes et références historiques à l’appui, une importante partie de ce réseau – dont cinq des six terminus – se trouve en territoire palestinien occupé. « Il ne fait aucun doute, écrivent-ils, que le but premier du tramway est de relier les colonies de Jérusalem-Est au centre-ville de Jérusalem-Ouest et aux centres d’activité, comme il apparaît dans les recommandations du plan directeur “Jérusalem Master Plan 2000” […]. Le choix du tracé des 8 lignes prévues dans le projet ne laisse aucun doute à cet égard puisqu’il est prévu de desservir tous les groupes de colonies de Jérusalem-Est alors qu’il n’est rien envisagé vers les quartiers palestiniens pourtant surpeuplés et mal desservis. »

Invoquant à la fois les multiples résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU, la IVe Convention de Genève « relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre » qui interdit (art. 49) « le transfert par la puissance occupante d’une partie de sa propre population civile dans le territoire occupé par elle », mais aussi les décisions de la Cour internationale de justice, le document insiste sur l’illégalité de l’occupation et de la colonisation israéliennes de la Cisjordanie, Jérusalem-Est compris. Et sur le rôle majeur que jouent les trois entreprises françaises dans le développement et la consolidation, par les infrastructures de transport, de cette occupation qui date d’un demi-siècle, et de la colonisation illégale qui entend en imposer la pérennité.

Cette situation de fait accompli parfaitement arbitraire est dénoncée en permanence par les Palestiniens. Elle l’est aussi régulièrement, et en termes désormais à peine plus modérés, par les diplomates de l’Union européenne en poste à Jérusalem et Ramallah. Depuis plusieurs années, les consuls européens soulignent dans leur rapport confidentiel annuel, transmis à Bruxelles et communiqué à leurs capitales respectives, le risque historique que constitue le développement impuni de la colonisation. Et le rôle central des lignes de tramway dans la stratégie israélienne de colonisation et de contrôle du territoire palestinien. Ils insistent encore longuement sur ce point dans leur dernier rapport, celui sur l’année 2017.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Les huit associations rassemblées dans le collectif qui publie le rapport sont : l’Association France-Palestine solidarité (AFPS), la CFDT, la CGT, la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), l’ONG palestinienne de défense des droits humains Al-Haq, la Ligue des droits de l’homme (LDH), l’Union syndicale Solidaires et la Plateforme des ONG françaises pour la Palestine.

Les correspondances avec les entreprises citées nous ont été communiquées par l’AFPS.