Face au djihad en Irak, l’Iran se veut maître chez son voisin

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À l’heure où les djihadistes d'EIIL avancent vers Bagdad, où Barack Obama dit n’exclure aucune option, il est une donnée essentielle à prendre en compte : l’Iran considère l’Irak comme relevant de sa sécurité nationale et n’acceptera pas l'installation à Bagdad d'un pouvoir qui lui serait défavorable.

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C’est l'une des conséquences de l’invasion américaine de l'Irak à laquelle on songe rarement, mais qui va prendre tout son sens dans les prochains jours. En 2003, lorsque l’armée américaine a mis fin à plus de deux décennies de règne de Saddam Hussein, elle a libéré l’Iran d'un redoutable rival et lui a donné le champ libre pour imposer son influence dans une région où il devient de fait, face à Israël, la seule puissance régionale, à la fois économique, diplomatique et militaire.

Alors placés dans l’« axe du mal » par les néoconservateurs américains, les Iraniens n’osaient pas encore se réjouir et misaient sur les négociations relatives au dossier nucléaire. Celles-ci étaient placées sous la houlette de… Hassan Rohani, l’actuel président iranien, alors principal négociateur. Mais face à l'occasion historique de conclure un accord, les Américains, tout à leur humeur guerrière, louperont le coche. Quelques mois plus tard, le vent a tourné. Il n’est bientôt plus question pour Washington d’ajouter un nouveau bourbier iranien au chaos que l’invasion américaine a généré en Irak.  

© ProPublica

Onze ans plus tard, l’irréversibilité du chaos que l’entrée des troupes de Washington à Bagdad a provoqué est patente face à la désintégration de l’armée irakienne. Comme elle, l'influence de Téhéran sur le régime de Bagdad est difficilement réversible. L’Iran considère désormais l’Irak comme le point clé dans sa politique de défense et fera tout pour préserver un régime ami, nécessairement chiite et donc anti-État islamique en Irak et au Levant (EIIL), qui considère les chiites comme des « hérétiques ».

Ce samedi 14 juin, alors que les djihadistes de l’EIIL, – qui ont exécuté au moins 15 civils le 29 mai dans le nord de la Syrie, dont six enfants, selon l'ONG Human Rights Watch –, avancent vers Bagdad, unifiant un territoire allant de Der-Ez-Zor, en Syrie, jusqu’aux puits irakiens de Biji particulièrement lucratifs, l'Iran s'est déjà positionné. Aucun État n’a autant de leviers en Irak que la République islamique. Aucun pays ne dispose des réseaux de renseignements de Téhéran à travers l’Irak.

« La semaine passée, Qassem Suleimani, le leader des Gardiens de la révolution (l’armée idéologique du régime iranien – ndlr) a été vu à Bagdad (alors qu'il passe le plus clair de son temps à Damas pour appuyer les troupes syriennes depuis le début de la guerre en Syrie – ndlr), où il a rencontré plusieurs leaders de ses milices chiites pro-iraniennes qui essaiment dans tout l’Irak, explique Phillip Smyth, chercheur à l’université de Maryland, spécialiste des milices chiites. Plusieurs rumeurs faisaient alors état d’un retour de Suleimani pour mettre en place une stratégie de défense de Bagdad et la possibilité de lancer plusieurs contre-offensives à partir de villes comme Samarra. » La présence de Suleimani est l’un des signes qui laissent entendre que les Iraniens se doutaient de l’imminence d’une offensive spectaculaire qu’aucun des autres acteurs n’a vue venir. 

© Hayder al-Khoei
L'Iran n’a donc pas tardé à réagir. Comme le souligne le Times ce vendredi, Téhéran a déjà déployé à Bagdad ses troupes d’élite et au moins 150 hommes spécialisés dans le renseignement. « Le premier intérêt de l’Iran en Irak est d'éviter que le régime de Bagdad ne redevienne une menace pour la sécurité nationale de la République islamique comme c’était le cas auparavant, avec notamment la guerre Iran-Irak (1980-1988, un million de victimes) où l’Irak fut finalement le bras armé des pétromonarchies du Golfe, explique Clément Therme, chercheur spécialiste de la politique étrangère iranienne. C’est notamment à ce moment qu’est créé le conseil de coopération du Golfe, organisation destinée à lutter contre l’Iran révolutionnaire de Khomeiny. Téhéran ne veut pas qu’une alliance de ce type, soutenue par les wahhabites, se reforme à sa porte. »

À cette période, l’Occident vend des armes, voyant son intérêt à la fois dans de nouveaux débouchés pour son industrie militaro-industrielle, mais aussi dans l’affaiblissement des deux puissances régionales rivales au Moyen-Orient. Depuis 2003, la donne a changé. L’Iran est désormais seul face à un Irak affaibli, en voie de partition et sapé par la politique de division ethnico-religieuse du premier ministre al-Maliki. « De même, poursuit Clément Therme, l’intérêt de l’Iran est de préserver "l’axe de résistance" jusqu’au Liban pour éviter que cette zone ne soit envahie par des djihadistes soutenus en sous-main par des donateurs en Arabie saoudite. »

Face à l’offensive spectaculaire de l’EIIL, l’Iran est donc prêt pour agir en soutien de toute contre-offensive. « L’armée irakienne n’est pas confessionnalisée, avec une division sunnite, l’autre chiite, ça ne fonctionne pas comme ça, même si Maliki a positionné les chiites aux postes clés, explique Pierre Razoux, directeur de recherche à l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire (Irsem). Ce dont a besoin cette armée, c’est de stratèges et de munitions, peut-être, d’imagerie et de renseignements, de drones. Tout cela, l’Iran peut le fournir. »

Envoyer des soldats en masse n'est cependant pas une option pour Téhéran. « L'Iran, avec l'opportunisme qui le caractérise, sait jouer sur la diplomatie pour arriver à ses fins, juge de son côté Clément Therme. Mais il n'a pas de force militaire destinée à opérer dans les pays voisins. Le problème iranien est, en raison de son statut de puissance chiite, de ne pas apparaître comme facteur de division au sein de l'Islam. C'est là une ligne rouge du gouvernement iranien, et c'est le sens de la fatwa de l'Ayatollah Ali Sistani, qui a demandé aux musulmans chiites des zones conquises par l'EIIL de ne pas résister. La doctrine iranienne est avant tout défensive, mais ses relais et son réseau d'influence sont considérables. »

Téhéran dispose, en outre, de bien d’autres armes sur le territoire irakien pour assurer une position défensive qui évite toute menace de ses intérêts, à commencer par les nombreuses milices chiites irakiennes.

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