Un an après, le putsch manqué en Turquie conserve ses zones d’ombre

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Alors que la Turquie s’apprête à commémorer le premier anniversaire de la tentative manquée de coup d’État du 15 juillet 2016, de nombreuses zones d’ombre subsistent concernant cette nuit tragique qui a fait entrer le pays dans une ère de répression et de déni des droits fondamentaux. Interrogés par Mediapart, quatre spécialistes font le point sur l’enquête et ses insuffisances.

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Ankara, Istanbul (Turquie), de notre correspondant.– Dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016, une tentative aussi brutale qu’inefficace de coup d’État militaire a causé la mort de quelque 250 citoyens turcs, victimes de bombardements ou de fusillades, principalement à Ankara et Istanbul. Le récit officiel, qu’on retrouve dans les discours du gouvernement comme dans les actes d’accusation des nombreux procès en cours ou dans les conclusions de la commission d’enquête parlementaire, propose une grille de lecture simple de ces événements tragiques. Elle est la suivante : se sentant acculés par les nombreuses purges en cours depuis la fin 2013 dans l’administration, les réseaux du prédicateur islamiste Fethullah Gülen, en conflit avec le président islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan, ont tenté un ultime coup de force pour prendre le pouvoir avec leurs éléments infiltrés dans l’armée. Surpris par une dénonciation de dernière minute, les conspirateurs ont cependant été contraints de lancer leur opération de manière prématurée et chaotique. Cette désorganisation et l’intervention du peuple turc, appelé par le président à résister dans la rue aux militaires félons, ont été fatales aux putschistes.

Pourtant, un examen attentif des faits laisse apparaître de nombreuses failles dans ce récit. Ces questions restées sans réponse sont d’autant plus problématiques que la thèse officielle a servi à légitimer une répression impitoyable – quelque 50 000 personnes ont été emprisonnées, plus de 100 000 fonctionnaires ont été expulsés – et d’importantes restrictions des droits fondamentaux, dans le cadre d’un état d’urgence sans cesse renouvelé. Ce 14 juillet, quelque 7 563 officiers de police, soldats et membres de ministères ont été à nouveau limogés par  décret publié dans le cadre de l’état d’urgence imposé depuis un an.

Pour tenter de répondre à ces questions, ou du moins d’identifier ces zones d’ombre, Mediapart s’est adressé à quatre spécialistes du dossier. Député CHP (opposition sociale-démocrate), Aykut Erdogdu est membre de la commission d’enquête parlementaire sur la tentative de putsch et coauteur d’un rapport contestant les conclusions de cette commission. Ancien correspondant de l’agence Reuters au Kurdistan turc dans les années 1990, l’analyste britannique Gareth Jenkins, qui travaille aujourd’hui pour le Silk Road Studies Program, est l’un des meilleurs spécialistes des structures parallèles opérant au cœur de l’État turc, dont les réseaux gülenistes. Actuellement à la tête de l’institut Turquie du XXIe siècle, le général de brigade à la retraite Haldun Solmaztürk a participé dans les années 1990 et 2000 à la traque contre les gülenistes infiltrés dans l’armée. Chroniqueur judiciaire du quotidien d’opposition Cumhuriyet depuis une décennie, Alican Uludag suit à Ankara les audiences des principaux procès sur le putsch. Voici leurs commentaires.

  • 1/ Qui sont les protagonistes de cette tentative de putsch ?

Pour nos quatre analystes, des officiers suspectés de longue date d’appartenance au mouvement güleniste ont bien joué un rôle moteur dans la conjuration. « La plupart sont des gülenistes », affirme sans hésitation le général Solmaztürk, qui a retrouvé dans les listes d’accusés des noms déjà familiers. « Quand ils étaient plus jeunes, ils exprimaient fièrement et ouvertement leur allégeance à Gülen. Ils sont peu à peu devenus plus discrets, mais l’observation de leur réseau est restée aisée, moyennant un peu d’attention et quelques efforts. » L’affiliation de nombreux accusés à la cemaat (communauté) de Gülen peut également être discernée dans leur rapide progression au sein de la hiérarchie militaire, à la faveur des purges orchestrées par le mouvement güleniste lors des procès Ergenekon et Balyoz (2007-2013), estime Aykut Erdogdu. Invalidés en juin 2014, en raison de nombreuses irrégularités allant jusqu’à la fabrication de fausses preuves, ces procès avaient conduit à la détention, puis à la condamnation à de lourdes peines de centaines d’officiers hostiles à Erdogan et Gülen pour de prétendus projets de putsch. Dans les procès actuellement en cours se retrouvent « ces mêmes personnes qui ont été promues à la place des officiers liquidés lors des procès Ergenekon et Balyoz », affirme le député.

Des soldats turcs accusés d'avoir participé au coup d'État arrivent au tribunal de Mugla, le 8 mars 2017 © Reuters Des soldats turcs accusés d'avoir participé au coup d'État arrivent au tribunal de Mugla, le 8 mars 2017 © Reuters

Mais le box des accusés ne contient pas que des gülenistes, supposés ou réels. Gareth Jenkins est catégorique : « Ce qui paraît certain à 100 %, c’est que les gülenistes ont peut-être organisé le putsch, mais ils n’étaient pas les seuls à y participer. Il y avait aussi des kémalistes radicaux, des nationalistes et des gens qui se contentaient de haïr Erdogan. » « Il y en a certains que je connais très bien, et dont je ne peux pas concevoir qu’ils soient gülenistes », corrobore Haldun Solmaztürk, qui estime cependant que ces ralliements étaient le fait d’individus. « La thèse d’une coalition de différents groupes qui se serait délitée à la suite de négociations menées par les autorités n’est étayée par aucun indice à notre disposition », indique également Alican Uludag. Les analystes notent par ailleurs que nombre d’officiers subalternes et de soldats aujourd’hui détenus se sont probablement contentés d’obéir aux ordres émanant d’un état-major aux mains des conspirateurs, sans interroger leur légitimité. « Dans les échelons supérieurs, c’est extrêmement improbable, dès lors qu’en juillet 2016 une telle action était largement attendue », ajoute en revanche le général Solmaztürk.

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