Nicaragua: statu quo dans une crise qui perdure

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Après cinq mois de crise, les positions semblent figées, entre un pouvoir qui ne veut rien céder malgré les condamnations de l’ONU et de ses voisins, et une opposition qui continue de se battre malgré la répression et l’exil.

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Cela fait cinq mois que l’affrontement entre le président du Nicaragua Daniel Ortega et une grande partie de sa population perdure sans qu’une solution ne s’esquisse. Les violentes manifestations d’avril-mai-juin ont cédé la place à des grèves sporadiques, mais l’opposition ne faiblit pas pour autant. « Nous n’avons pas abandonné le combat, explique Ana Margarita Vigil, la présidente du Mouvement de rénovation sandiniste (MRS), un parti d’opposition interdit par le pouvoir. Nous le devons aux centaines de morts et de prisonniers politiques. Il est certes devenu de plus en plus difficile de manifester et de se battre vu l’ampleur de la répression, mais nous n’avons pas l’intention d’arrêter. »

25 août 2018, à Granada. Ce jour-là, vingt et une personnes sont arrêtées en marge de deux manifestations. © Adrienne Surprenant 25 août 2018, à Granada. Ce jour-là, vingt et une personnes sont arrêtées en marge de deux manifestations. © Adrienne Surprenant
Photo extraite de notre portfolio: Nicaragua: les téléphones de la révolution.

Un rapport de la Commission des droits de l’homme des Nations unies publié fin août a comptabilisé plus de 300 morts et 2 000 blessés depuis le début de la crise en avril 2018. Selon les enquêteurs onusiens, le gouvernement, appuyé par des groupes paramilitaires est le principal responsable des violences qui apparaissent coordonnées et délibérées. Outre les tués et les blessés, les fidèles d’Ortega ont torturé, violé et fait disparaître des centaines d’opposants. Des prisonniers ont été « punis au Taser, torturés avec du fil barbelé et victimes de tentatives d’étranglement », indique le rapport. « Des hommes et des femmes ont été violés en détention, y compris avec des fusils et d’autres objets. » Pour seule réponse au document, Daniel Ortega a expulsé la mission des Nations unies du Nicaragua…

Une des conséquences de ces cinq mois de crise est l’effondrement économique du pays qui comptait déjà parmi les plus pauvres des Amériques. Selon la Banque centrale, la croissance a chuté de 12 % depuis un an, 200 000 emplois ont disparu et près d’un milliard de dollars de dépôts bancaires se sont envolés vers l’étranger. Le tourisme, qui était devenu ces dernières années une des principales sources de revenus du pays est en chute libre. Et rien ne permet d’espérer la moindre amélioration.

« Malgré la répression, la peur, les leaders pourchassés et persécutés, la société civile reste mobilisée face au pouvoir, raconte Maya Collombon, enseignante-chercheuse à Sciences-Po Lyon. Mais cela se fait désormais de manière souterraine, car les conditions sont trop dangereuses pour s’afficher au grand jour. » De son côté, Ortega et sa femme, la toute-puissante Rosario Murillo, n’ont pas bougé d’un iota ; ils continuent de ne rien vouloir céder et d’employer les mêmes vieilles ficelles rhétoriques accusant les manifestants d’être « des délinquants, des terroristes et des agents de la CIA »…

L’origine de la crise est autant politique qu’économique. Au début, il s’agissait de protestations estudiantines contre la déforestation et les feux de forêt qui avaient dévasté une réserve naturelle : une mise en accusation du pouvoir pour son inertie et son incompétence. Dans la foulée, le gouvernement avait annoncé des coupes dans les bénéfices sociaux des retraités. Ces deux événements ont suffi pour cristalliser des années de mécontentement à l’égard du pouvoir personnel et très néolibéral de l’ancien commandant sandiniste devenu autocrate catholique et corrompu.

« Le problème c’est le néo-patrimonialisme et le népotisme qui ont permis à une élite prédatrice de s’accaparer les ressources du pays, estime Kevin Parthenay, spécialiste de l’Amérique centrale Centre d’études et de recherches internationales (CERI). Ce pillage a réduit les capacités de l’État à régler les problèmes publics de santé, de retraites ou d’environnement. Malgré toute l’aide internationale, le pays n’a pas d’argent. Donc quand le FMI impose au pays de “rationaliser” ses finances, Ortega s’est attaqué aux retraites plutôt qu’aux élites prédatrices. »

Ce clientélisme qui favorise les proches du pouvoir, jusqu’au sein de la propre famille d’Ortega et Murillo, a plombé le Nicaragua, mais a permis au président de survivre à la crise actuelle sans rien céder, malgré les critiques et les dénonciations parois très véhémentes d’anciens compagnons de lutte d’Ortega (ceux qui s’étaient battus contre la dictature somoziste dans les années 1970). « Ortega mène une politique de soutien économique à une petite élite sandiniste qui s’est enrichie de manière spectaculaire, complète Maya Collombon. Si le gouvernement tombe, cette élite perd tout : elle le soutiendra donc jusqu’au bout. »

Outre ce musellement des dirigeants politiques et économiques du pays grâce aux prébendes qui leur sont distribuées, l’opposition civile doit faire face à un appareil de contrôle social qui participe à la répression et permet de mettre l’étouffoir sur les revendications. « Rosario Murillo a bâti depuis 2007 un réseau très développé de militants sandinistes, les Conseils du pourvoir citoyen (CPC), qui permettent de distribuer les aides sociales, les emplois ou les bourses, mais aussi de savoir qui est sandiniste et qui ne l’est pas, décrypte Maya Collombon. Le pouvoir connaît ainsi très bien sa population, et exerce un contrôle social sur elle. »

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