Theresa May négocie un délai pour mieux faire adopter son projet de Brexit

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Une majorité de députés s’est prononcée jeudi pour demander aux Européens un report de la date butoir du Brexit, épilogue de trois jours de chaos politique à Westminster. À deux semaines de la date officielle, il est toujours impossible de savoir s'il aura lieu, et sous quelles modalités.

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La semaine était partout annoncée comme décisive pour l’avenir du Brexit. Elle a surtout accru, encore un peu plus, le chaos politique à Londres, alors que les députés semblent toujours aussi incapables de se mettre d’accord sur la manière d’appliquer le résultat du référendum de juin 2016.

1 - Les trois votes de la semaine
Mardi, les députés ont rejeté à 391 voix (292 étant pour) le projet d’accord de sortie de l’UE négocié par Theresa May à Bruxelles. C’est un nouveau revers encaissé par la cheffe du gouvernement, après l’affront de janvier (rejet à 432 voix, 202 étant pour, mi-janvier), sur un texte à peine remanié.

Mercredi, les mêmes députés se sont prononcés contre une sortie de l’UE sans accord (un « no deal » aux conséquences impossibles à prévoir), avec une majorité contre bien plus serrée : 312 pour, 308 contre. Ce vote est symbolique, comme a ironisé un diplomate de l’UE : « C’est comme si le Titanic votait pour le déplacement de l’iceberg face à lui. »

Troisième acte, ce jeudi : ils ont voté pour un report du Brexit au 30 juin, proposé par May, à une très large majorité (413 contre 202). En théorie, le Brexit devait avoir lieu le 29 mars 2019, deux ans jour pour jour après le déclenchement par Londres de l'article 50 des traités, qui prévoit la sortie d'un pays de l'UE. Dans l'esprit de May, ces trois mois de répit, qui doivent encore être acceptés par les 27, pourraient l'aider à faire adopter son plan.

2 - Le nouvel ultimatum de May
Theresa May, en sursis depuis des mois, humiliée par son propre camp à plusieurs reprises, refuse de s’avouer vaincue. La soirée de jeudi l'a aidée à reprendre un semblant de contrôle sur la vie politique britannique.

La première ministre propose de soumettre au vote, mardi prochain, son projet d’accord, une troisième fois. Il n'y aurait plus, dans la tête de Theresa May, que deux options : soit son accord est accepté – et le Brexit a lieu le 29 mars ou d'ici au 30 juin –, soit les négociations sont repoussées au-delà du 30 juin, à une date plus lointaine qui rendrait le Brexit hypothétique. En clair : ce sera son accord, ou pas de Brexit du tout.

May continue de penser qu’il est possible de rallier, au dernier moment, la frange la plus bruyante des Tories, les partisans conservateurs d’un « no deal » rassemblés dans le European Research Group (ERG, où l’on trouve l’ancien maire de Londres Boris Johnson et Jacob Rees-Mogg, qui veulent tous deux la place de May).

Entre le vote de janvier, et celui de mardi, elle a réussi à rallier 39 conservateurs pro-Brexit, dont l’ancien secrétaire au Brexit David Davis. Les alliés nord-irlandais du DUP se montrent un peu plus flexibles depuis quelques jours, sur la question de la frontière irlandaise.

Il faut encore que May trouve 80 voix pour une majorité. D’où son changement de rhétorique. Depuis mercredi soir, l’alternative n’est plus : l’accord de Theresa May ou un « no deal » aux conséquences impossibles à prévoir, mais bien l’accord de May, ou la fin du Brexit tout entier…

Theresa May le 14 mars 2019 à Londres. © Reuters / Peter Nicholls Theresa May le 14 mars 2019 à Londres. © Reuters / Peter Nicholls

3 - Des Tories chaque jour plus divisés
Les démissions de quelques députés, du côté du Labour (travailliste) comme des Tories (conservateurs), l’ont rappelé le mois dernier : le Brexit met à l’épreuve l’unité des deux principales formations politiques britanniques. À droite, la bataille entre les troupes tories fidèles à l’accord de May et les partisans d’un « no deal » a scandé les débats à Westminster depuis le début des négociations.

Une autre ligne de fracture est apparue mercredi soir au grand jour : quatre membres du gouvernement, dont la secrétaire d’État au travail Amber Rudd, inquiets d’un « no deal » au 29 mars, se sont désolidarisés des consignes de vote de leur propre exécutif. Ils se sont abstenus sur l’amendement excluant un « no deal », quand May appelait à voter contre. Plusieurs journaux britanniques, dont The Independent et The Times, titraient jeudi sur « la dislocation » (meltdown) de l’exécutif.

Jeudi soir, les choses ne se sont pas arrangées, puisque pas moins de huit membres du gouvernement, dont le secrétaire d'État au Brexit Steve Barclay, ont voté contre la proposition d'un report au 30 juin de la date du Brexit, à l'encontre des consignes de May. En tout, plus de la moitié des députés conservateurs a voté contre l'avis de la première ministre.

4 - Pas de majorité pour un deuxième référendum

Le groupe indépendant, constitué des députés démissionnaires du Labour et des Tories, a déposé jeudi soir un amendement portant sur la tenue d'un deuxième référendum sur l'appartenance à l'UE, pour sortir du chaos politique actuel. Il a été très sèchement écarté (334 votes contre, 85 pour).

Le Labour de Jeremy Corbyn s'est retrouvé pris dans ses contradictions, appelant ses troupes à s'abstenir sur le sujet, alors même qu'il avait adouci un peu ses positions vis-à-vis d'une nouvelle consultation fin février. Si la majorité du groupe travailliste s'est abstenue, suivant la consigne officielle du parti, ils sont 24 députés Labour à avoir voté pour la consultation, et 17 autres à s'y être opposés. Preuve, là encore, de la fragmentation des grands partis politiques face au Brexit.

5 - Le report, mode d’emploi

Même si la majorité des députés est désormais favorable au report, il reste à Theresa May de le demander formellement aux Européens. Et aux 27 chefs d’État et de gouvernement de l’accepter. Ce sera sans doute l’enjeu principal d’un sommet européen, organisé jeudi 21 mars à Bruxelles – sauf adoption de l’accord de Theresa May d’ici là.

À l’origine totalement taboue à Bruxelles, l’option d’une extension est désormais sur la table. Même si toutes les capitales ne l’abordent pas de la même façon. À la tête du conseil européen, Donald Tusk juge qu’un délai supplémentaire serait une solution « rationnelle ». Il est celui des dirigeants européens le plus ouvert à une prolongation, et propose même une « extension longue » des discussions, au-delà du 30 juin, dès le sommet de la semaine prochaine.

Selon des sources diplomatiques, Angela Merkel, la chancelière allemande, est à peu près sur la même ligne, jugeant qu'un report d'ici au 30 juin serait une chose « facile ». Mais d'autres sont plus sceptiques. « Une extension, pour quoi faire ? Nous avons le traité, il est là », a lancé Michel Barnier, négociateur en chef du Brexit pour les Européens, au parlement de Strasbourg mercredi. « Lorsque Theresa May va venir nous demander une prolongation des discussions, nous lui répondrons : pour quoi faire ? Dans quel but ? », a renchéri jeudi le premier ministre néerlandais, Mark Rutte.

Quant à l'ancien premier ministre belge Guy Verhofstadt, aujourd'hui eurodéputé et responsable du dossier Brexit pour l'hémicycle, il s'oppose vigoureusement à un report au-delà du 30 juin : « Hors de question », puisque le parlement européen sorti des élections de fin mai se réunira, pour la première fois, le 2 juillet. Il faudrait donc, en cas de report au-delà du 30 juin, que les Britanniques participent au scrutin européen. Le Belge n'est pas fermé à une extension plus modeste, à condition qu'elle repose « sur une majorité claire des députés en faveur de quelque chose ». Il est vrai qu'à ce stade, les députés se sont surtout illustrés, ces derniers mois, par des votes de rejet sur le Brexit, s'opposant à la quasi-totalité des propositions mises au vote.

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