Hollande et ses guerres (1/3): le lourd héritage de la Françafrique

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Jamais, depuis un quart de siècle, autant de soldats et de moyens militaires français n’ont été projetés sur des champs de bataille étrangers. En Afrique, l’opération au Mali a peut-être permis d’enrayer une déstabilisation globale du Sahel, mais l’intervention en Centrafrique risque de se terminer sur un scandale désastreux pour l’armée française.

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Depuis son entrée à l’Élysée, le 15 mai 2012, François Hollande a ordonné quatre interventions militaires à l’étranger. En janvier 2013, ce fut l’opération « Serval », au Mali, contre la rébellion islamiste qui avait pris le contrôle du nord du pays et menaçait Bamako ; puis en décembre de la même année, l’opération « Sangaris », en République centrafricaine, pour rétablir la sécurité dans le pays, en proie à l’affrontement des milices rivales, et renforcer la mission militaire de l’Union africaine, en mauvaise posture.

En août 2014, l’opération « Barkhane » prit le relais de « Serval » en s’étendant à quatre autres pays – Burkina Faso, Mauritanie, Niger, Tchad –, menacés de déstabilisation par Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) ou d’autres groupes armés djihadistes. En septembre 2014, l’opération aérienne « Chammal » fut lancée en soutien à l’armée irakienne engagée contre l’organisation État islamique (Daech) qui avait annoncé, deux mois et demi plus tôt, l’instauration d’un califat sur les territoires qu’elle contrôlait en Irak et en Syrie. Un an plus tard, l’opération « Chammal », mobilisant des avions de combat basés en Jordanie, aux Émirats arabes unis et parfois à bord du porte-avions Charles-de-Gaulle, était étendue au théâtre d’opérations syrien.

Dans le cadre de ces interventions et de l’opération « Daman », nom de code de la contribution française à la Force intérimaire des Nations unies au Liban du Sud (FINUL), près de 10 000 soldats français, au moins une vingtaine de Mirage 2000 et Rafale, plusieurs dizaines d’appareils de surveillance, de ravitaillement, de transport, d’hélicoptères et de drones, un demi-millier de blindés sont engagés hors de nos frontières.

Jamais, depuis la participation de la division française « Daguet » à la deuxième guerre du Golfe en 1990-1991, où 12 500 soldats et 500 blindés avaient été déployés en Arabie saoudite, de tels moyens militaires ont été projetés, sur l’ordre du chef de l’État, sur des champs de bataille étrangers. Pourquoi François Hollande s’est-il lancé dans cette série d’aventures militaires ? La sécurité et la protection des intérêts de la France l’exigeaient-elles ? Le président de la République y était-il contraint par des accords signés avec des alliés ? Ces opérations étaient-elles compatibles avec les effectifs et les moyens matériels et financiers des armées ? Fallait-il, ou non les entreprendre ? Et si elles n’étaient pas indispensables, pourquoi ont-elles eu lieu ? Les réponses des principaux intéressés – militaires et diplomates – et les travaux des chercheurs qui se sont penchés sur « l’interventionnisme militaire » de François Hollande montrent que, sur ce point aussi, le bilan du président de la République est contestable, voire accablant.

« L’opération la moins discutable, sur le plan politique et stratégique est “Serval”, estime un officier supérieur familier de l’Afrique. D’abord parce que Hollande y a été plus ou moins contraint par les conséquences de la stupide intervention en Libye, impulsée en 2011 par Sarkozy avec l’aide de Bernard-Henri Lévy. Malgré l’aval qu’elle a reçu de l’ONU, cette expédition internationale était tout sauf indispensable. Même la fameuse colonne de chars khadafistes qui se dirigeait vers la ville soulevée de Benghazi pour écraser la révolte n’appelait pas une telle opération. Une simple frappe de Rafale contre les blindés aurait suffi pour que Kadhafi comprenne qu’il avait perdu et qu’il n’avait aucun intérêt à continuer. Tout comme il avait très bien compris, en 1986, après les frappes de l’opération américaine “El Dorado Canyon”, qu’il devait mettre un terme aux attaques terroristes contre des cibles américaines. »

Les restes de la colonne de chars montant sur Benghazi, quelques jours après son bombardement en mars 2011. © Thomas Cantaloube Les restes de la colonne de chars montant sur Benghazi, quelques jours après son bombardement en mars 2011. © Thomas Cantaloube

Version confirmée par plusieurs officiers de l’aéronavale qui ont participé à l’opération « Harmattan » contre la Libye en 2011, et qui ont confié, plus tard, en privé, à un groupe de visiteurs de l’Institut des hautes études de défense nationale que la colonne de chars avait été repérée et sa dangerosité évaluée depuis longtemps. Ce qui, ajouté à la topographie du terrain, très favorable, en faisait une cible parfaite pour des chasseurs-bombardiers bien avant d’être à portée de canons de Benghazi. Une frappe, en d’autres termes, aurait pu épargner une intervention militaire internationale, même si elle n’offrait pas davantage de garanties pour la suite, la structure de la société libyenne et de l’articulation complexe des pouvoirs ayant été, depuis le départ, largement négligée par les décideurs. Suscitant le dépit des diplomates et des conseillers de la direction Afrique du Nord-Moyen-Orient (ANMO) du Quai d’Orsay qui avaient avancé en vain leurs réserves face à un tel projet.

« Le problème de cette guerre libyenne, à laquelle la hiérarchie militaire a eu le tort, par faiblesse, de ne pas s’opposer en exposant clairement les risques de dislocation explosive du pays qu’elle impliquait, poursuit l’officier supérieur anonyme, c’est qu’elle a produit une situation bien pire que celle qui prévalait avant les combats. Ce qui est, comme on l’apprend dans les académies militaires occidentales, exactement le contraire de l’objectif recherché lorsqu’on se lance délibérément dans une guerre. Au lieu d’apporter liberté et démocratie aux Libyens, elle a transformé le pays en un apparent chaos où une multitude de milices et de groupes armés se disputent, aujourd’hui encore, pouvoirs et richesses, tandis que le territoire, écartelé, sert de base avancée au terrorisme de Daech. Le tout alors que le formidable arsenal accumulé et dispersé dans le pays par Kadhafi au temps de sa richesse et de ses rêves de puissance est devenu un véritable supermarché pour les groupes armés de la région, à commencer par ceux de la zone sahélienne. D’où la conquête du nord du Mali par les islamistes d’Al-Qaïda au Maghreb islamique(AQMI), et leurs alliés, et le risque, réel, de voir Bamako tomber entre leurs mains. »

D’où aussi le développement d’un trafic d’armes et de combattants, à ce jour difficile à maîtriser, entre le nord de l’Afrique et le Moyen-Orient. Et l’attrait de la Libye, terre sans État ou presque, pour un groupe comme Daech dont l’implantation à Syrte risque fort de provoquer demain une nouvelle intervention internationale.

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Cet article est le premier d'un série de trois qui examinent l'échec des interventions militaires décidées par François Hollande. Les volets suivants examineront la question des bombardement de la Syrie et de l'Irak, ainsi que l'influence néo-conservatrice sur la pensée de l'Elysée.