Venezuela: «Plus qu’une dictature, c’est une anarchie autoritaire»

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Chavistes « critiques », ils ont soutenu la révolution de Hugo Chavez. Aujourd’hui, ils s’opposent à Nicolas Maduro et à l’élection de l’Assemblée constituante. Face au référendum informel organisé par l'opposition ce 16 juillet, l’ex-défenseure du peuple Gabriela Ramirez explique son choix du « ni ni ».

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Les pro-Maduro n’y voient que la démarche marginale de « traîtres ». Les adversaires traditionnels du chavisme, réunis au sein de la coalition de la MUD (Table de l’unité démocratique), la considèrent comme le symptôme d’un régime à l’agonie, tout en s’en méfiant… Une nouvelle vague de départs de personnalités proches du pouvoir chaviste a vu le jour après la convocation de l’élection d’une Assemblée constituante par le président Nicolas Maduro. Ce scrutin se déroulera le 30 juillet, alors que les manifestations contre le gouvernement sont quasi quotidiennes.

Ces chavistes « critiques » ou « démocratiques », comme ils se qualifient eux-mêmes, sont hétéroclites. Ils comptent d’anciens hommes politiques, des ministres de Hugo Chavez, des universitaires, des militaires… Certains se retrouvent au sein de « plateformes » pour défendre la Constitution de 1999 promue par le défunt président, pour s’opposer à l’exploitation des matières premières de l’arc minier de l’Orénoque ou pour alerter sur les cas de corruption (voir notre article : Le Venezuela sombre, emporté par la corruption et la fuite des capitaux). Parmi eux, le médiatique politologue Nicmer Evans pense que la sortie de la crise politique et le retour au respect de la Constitution de 1999 viendront de l’intérieur même du système Maduro. Par des déclarations répétées, lui-même et d’autres figures de la gauche vénézuélienne encouragent fonctionnaires et hommes politiques chavistes à exprimer publiquement leur opposition à Nicolas Maduro.

Le cas le plus emblématique est incarné par la procureure générale Luisa Ortega Diaz, à la tête du ministère public. Elle s’est lancée dans une bataille juridique contre la Constituante, en vain. Elle attend encore la décision du Tribunal suprême de justice (TSJ), la plus haute juridiction du pays, d’ouvrir ou non un processus de destitution pour « faute grave ».

Ces chavistes « critiques » ne trouvent aucune grâce aux yeux du pouvoir. Nicolas Maduro a lui-même menacé les « complices » de supposés plans de coup d’État le mercredi 12 juillet : « Plus tôt que tard, ils paieront de la prison, ceux qui ont été complices de cette impunité criminelle. » Luisa Ortega Diaz est directement visée : « Je salue la trahison de la traîtresse, parce que aujourd’hui nous connaissons la vérité sur la manière dont elle a couvert le crime, la conspiration. »

Gabriela Ramirez a, elle, coupé les ponts avec le gouvernement fin mai, en démissionnant de son poste de conseillère auprès du Tribunal suprême de justice (TSJ). C’était une figure du chavisme gouvernemental, en tant qu’ancienne défenseure du peuple (2007-2014), poste où elle était chargée de défendre les droits de l’homme. La MUD avait alors vertement critiqué sa gestion du mouvement de contestation « La salida », en 2014. Elle revient sur son choix, explique ses contradictions et met en lumière toute la difficulté de construire une marche commune entre tous les adversaires de Nicolas Maduro.

L'ancienne défenseure du peuple, Gabriela Ramirez, s'oppose à l'Assemblée constituante © JB.Mouttet L'ancienne défenseure du peuple, Gabriela Ramirez, s'oppose à l'Assemblée constituante © JB.Mouttet

Est-ce que vous soutenez le référendum de la MUD sur l’élection de l’Assemblée constituante prévu ce 16 juillet ?

J’appuie toutes les consultations populaires qui permettent au peuple de s’exprimer, alors que le gouvernement a empêché tout type d’élections. La première question[1], qui concerne le refus de l’Assemblée constituante, est pertinente, parce que c’est justement l’interrogation que l’exécutif refuse de formuler. Les deux autres ne le sont pas, car en sauvant la Constitution de 1999, les élections de gouverneurs devront s’organiser rapidement, ce qui permettra de voir de nouvelles figures accéder au pouvoir. Par ces deux questions, la MUD ôte le caractère universel de la consultation. Je ne participerai donc pas au référendum. La MUD penche vers un extrême, le gouvernement, vers un autre.

C’est donc difficile d’imaginer un rapprochement entre la MUD et les chavistes « critiques ».

On peut se retrouver dans la défense de la Constitution. Eux n’en voulaient pas en 2002 [coup d’État : du 12 au 14 avril, Hugo Chavez est écarté du pouvoir – ndlr] et aujourd’hui, ils la défendent… bon, bienvenue.

Quand avez-vous pour la première fois remis en question votre soutien au gouvernement ?

Le gouvernement, en décembre 2015, a perdu les élections parlementaires et, à travers le Tribunal suprême de justice, a bloqué les initiatives de l’Assemblée. Il a utilisé des subterfuges légaux. Pour des doutes sur l’élection de trois députés, il les a empêchés tous d’exercer leur mandat. S’il y avait des doutes, il aurait fallu organiser de nouvelles élections. Ces élections n’ont toujours pas été ordonnées. Comme je suis une femme dépendante de la volonté du peuple, cela est entré en contradiction avec mes principes. À ce moment-là, je n’ai pas parlé publiquement, car je considérais que c’était un problème entre l’Assemblée et le Tribunal suprême.

Quand a été publié le mode de scrutin pour l’élection des députés de l’Assemblée constituante, il y avait cette fois un problème entre le gouvernement et le peuple. C’est à ce moment-là que, publiquement, j’ai rejeté la convocation de l’Assemblée constituante. On ne peut pas convoquer une constituante sans demander préalablement son avis au peuple. J’ai alors averti les magistrats du Tribunal suprême que j’allais abandonner ma charge de conseillère auprès d’eux. J’ai publié une lettre sur mon compte Facebook le 28 mai, qui est devenue virale. 

En 2002, j’étais l’assistante d’une députée de l’opposition, Dinorah Figuera (Primero Justicia), depuis 10 ans. Lors du coup d’État, j’ai dit à la députée que les partis de l’opposition étaient en train de violer la loi et que je devais partir. J’ai ensuite été deux ans au sein d’une organisation qui s’appelait « clase media en positivo » [classe moyenne positive – ndlr], pour défendre la Constitution. Mon entrée dans le chavisme s’est faite pour soutenir la Constitution de 1999, et ma sortie du chavisme, pour la défendre. C’est une question de principe.

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[1] Les questions du référendum sont :  « Est-ce que vous rejetez et ne reconnaissez pas la réalisation d’une Assemblée nationale constituante proposée par Nicolas Maduro sans l’approbation préalable du peuple vénézuélien ? Est-ce que vous demandez à la Force armée nationale bolivarienne d’obéir à la Constitution de 1999 et de la défendre, et de soutenir les décisions de l'Assemblée nationale ? Est-ce que vous approuvez que les pouvoirs publics soient renouvelés en accord avec ce qui est établi par la Constitution, comme la réalisation des élections et la formation d’un nouveau gouvernement d’unité nationale ? »

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