Likoud-Hamas: la guerre des monstres

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Depuis quinze ans, la droite israélienne et les radicaux islamistes se nourrissent l'un de l'autre. Cette quatrième guerre de Gaza en huit ans n'est que la somme des calculs politiques des deux camps pour se renforcer ou se maintenir. Au détriment des populations et de toute perspective d'un accord de paix. Israël conforte ainsi un peu plus sa suprématie.

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L'un n'a pas d'avenir sans l'autre, et inversement. La droite israélienne du Likoud et le Hamas palestinien se montrent une fois de plus face à face dans le fracas des armes. Ils sont en réalité côte à côte, avides d'engranger les bénéfices politiques de la fureur guerrière qu'ils ont déclenchée sur la bande de Gaza. Cette nouvelle guerre, la quatrième en huit ans, vient encore une fois souligner les nouveaux rythmes du conflit israélo-palestinien. Il faut tous les deux ans environ un conflit, dans lequel chacune des deux parties – droite israélienne et radicaux palestiniens – vient se régénérer et regagner la légitimité entamée ou perdue durant la période précédente.

Il n'est nullement question dans cette affaire de la sécurité d'Israël, n'en déplaise à Benjamin Netanyahou. Ses objectifs sont autres : ressouder la coalition gouvernementale instable qu'il a dû construire l'an dernier avec l'extrême droite radicale ; empêcher tout réveil de négociations de paix, mises en échec il y a deux mois malgré l'activisme de John Kerry ; démontrer l'écrasante supériorité militaire israélienne à un moment où les États-Unis continuent d'explorer les voies d'une normalisation avec l'Iran.

Il n'est pas plus question pour le Hamas d'engager la grande bataille finale contre Israël. Ses objectifs sont autrement pragmatiques : s'imposer comme le seul acteur politique à Gaza, au moment où le Djihad islamique le concurrence ; ressouder l'opinion palestinienne quand sa popularité est en chute libre à Gaza et quand il a dû, largement contraint, rejoindre un gouvernement palestinien d'union nationale avec son ennemi juré, le Fatah ; obtenir de l’Égypte la réouverture de la frontière à Rafah, voire de certains tunnels d'approvisionnement.

Après un raid sur le centre de la bande Gaza, le 13 juillet. © Reuters Après un raid sur le centre de la bande Gaza, le 13 juillet. © Reuters

Peu ou prou, les objectifs de la droite israélienne et du mouvement radical islamiste étaient les mêmes… en 2006, en 2008/2009 et en 2012, lors des conflits précédents. Et chacun de ces objectifs avaient été atteints, confortant radicaux et extrémistes des deux camps comme acteurs quasi exclusifs de la scène régionale. Succès de Netanyahou : la gauche israélienne n'a, de fait, plus de représentation politique depuis de longues années. Et lui-même apparaît désormais comme le « modéré » face à une extrême droite voulant frapper plus fort encore ! Succès du Hamas : l'Autorité palestinienne est un mort-vivant, tout comme son président Mahmoud Abbas. Au passage, la solution « des deux États », vivant en paix dans des frontières reconnues, n'est plus qu'un mantra ânonné dans les chancelleries occidentales sans que personne n'y croie.

Dès lors, les appels « à la retenue » ou à un cessez-le-feu de la communauté internationale sont autant de paroles creuses, tant ces deux partenaires ont – pour l'instant – des intérêts vitaux à défendre : c'est l'ampleur des gains politiques réalisés dans chacun des camps qui décidera du moment du prochain cessez-le-feu. Dans une récente tribune à Mediapart, Leïla Seurat, chercheuse associée au Ceri, soulignait la « convergence d'intérêts » des deux forces (son texte est à lire ici). Tant pis pour la population israélienne, visée par les tirs depuis la bande de Gaza de plus d'un millier de roquettes et missiles en moins d'une semaine. Tant pis pour les Palestiniens de Gaza victimes des bombardements israéliens : 207 avaient été tués au matin du 16 juillet, tandis que 1 250 étaient blessés.

Mais ces intérêts bien partagés sur fond de cynisme meurtrier et de prise en otage de populations civiles ne suffisent pas pour autant à renvoyer dos à dos les deux protagonistes. Car la droite israélienne, au pouvoir depuis quinze ans (Ariel Sharon puis Ehud Olmert et Benjamin Netanyouh aujourd'hui), a su construire avec une remarquable cohérence une stratégie qui met aujourd'hui Israël en situation de toute-puissance, donc de pleine responsabilité.

Le conflit israélo-palestinien n'est plus le conflit « asymétrique » si longtemps décrit, où à la puissance de Tsahal répondaient les intifadas ou les cycles d'attentats profondément déstabilisateurs des mouvements palestiniens. Depuis la construction du Mur en Cisjordanie (la « clôture de sécurité »), la mise en place d'un bouclier antimissile protégeant des roquettes gazaouies et le recours intensif aux drones pour des assassinats ciblés, l'appareil sécuritaire israélien combinant services et armée est d'une puissance inégalée, donnant par là-même de très larges marges de manœuvre au pouvoir politique. C'est très exactement la démonstration qu'est en train de faire Israël à Gaza : son armée frappe où elle veut, quand elle veut, avec l'intensité souhaitée, sans crainte de véritables et meurtrières représailles.

Ariel Sharon. © Reuters Ariel Sharon. © Reuters

Parallèlement à la construction de cette écrasante suprématie militaire, Netanyahou n'a eu de cesse de poursuivre la politique initiée dès 2001 par Ariel Sharon. Sharon avait immédiatement compris tous les bénéfices qu'il pouvait tirer du Hamas pour marginaliser Yasser Arafat (qu'il déclarait « hors jeu » dès décembre 2001), le Fatah et l'Autorité palestinienne. Il n'avait eu de cesse de favoriser indirectement la montée en puissance du mouvement radical, y voyant le plus efficace des leviers pour fracturer le mouvement national palestinien et décrédibiliser les négociations de paix toujours voulues par les États-Unis.

Le retrait complet d'Israël de la bande de Gaza en 2005 fut également pensé en termes très politiques par Sharon : il connaissait parfaitement le poids du Hamas dans ce territoire et savait ainsi que deux pouvoirs palestiniens rivaux allaient très vite émerger, l'un à Ramallah, l'autre à Gaza. L'entreprise israélienne de destruction systématique des services de sécurité palestiniens, la transformation de la Cisjordanie en bantoustans quadrillés de centaines de check points allaient devenir autant d'arguments brandis par le Hamas pour disqualifier une Autorité palestinienne aux mains du Fatah.

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