Aux Etats-Unis, les questions de justice et de police sont au cœur de la campagne

Par Gwenola Ricordeau

Trump prétend incarner le « parti de l’ordre », tout en se targuant d’une réforme qui contribue à la diminution du nombre de prisonniers. Biden, quant à lui, doit surmonter de nombreux obstacles pour obtenir les faveurs des manifestants de Black Lives Matter.

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Le premier spot publicitaire de la campagne présidentielle de Trump a été diffusé lors du Super Bowl, en février dernier : il mettait en scène la sortie d’Alice Marie Johnson et ses retrouvailles avec ses proches, après vingt et une années passées en prison et la commutation de sa peine en 2018 par le président.

Le cœur de l’électorat de Trump a sans doute été assez insensible à l’histoire d’Alice Marie Johnson, une Africaine-Américaine condamnée à perpétuité pour trafic de produits stupéfiants.

Mais Alice Marie Johnson sert parfaitement bien la communication de Trump, qui se vante régulièrement d’avoir pris des décisions contre l’incarcération de masse et donc, de fait, contre les inégalités raciales dans le système judiciaire. En particulier depuis que le meurtre de George Floyd, fin mai, a mis la question du racisme du système judiciaire au centre des débats publics et médiatiques.

SUPER BOWL AD: Criminal Justice Reform © Donald J Trump

La communication de Trump met en lumière quelques décisions symboliques, comme le pardon qu’il a accordé à Jon Ponder fin août, lors de la convention nationale républicaine. Cet ancien prisonnier africain-américain, libéré en 2009 et fondateur d’un organisme actif dans le secteur de la réinsertion des anciens prisonniers, est apparu aux côtés de Trump pour faire son éloge en matière de réformes du système judiciaire.

Il s’est félicité que celles-ci bénéficient aux minorités ethniques, et en particulier aux Noirs. C’est, à peu de chose près, exactement le message que Vernon Jones, un élu africain-américain et démocrate de Géorgie, est venu aussi délivrer à la convention nationale républicaine.

Grâces présidentielles et secteur privé

Si Alice Marie Johnson et Jon Ponder sont des figures emblématiques de l’action de Trump dans le domaine judiciaire, les personnes qui ont bénéficié des grâces et des commutations de peine accordées par le président sont très marginalement des Noirs ou des personnes condamnées pour des crimes en rapport avec des produits stupéfiants.

Peu nombreuses au regard des quelque 2 000 décisions prises en la matière par son prédécesseur Barack Obama, la trentaine de grâces et de commutations de peine accordées par Trump ont essentiellement bénéficié à des militaires et aux alliés politiques du président, comme Joe Arpaio, le célèbre ex-shérif du comté de Maricopa (Arizona), ou Roger Stone, son ami et ancien conseiller.

Si certains condamnés lui doivent la liberté, la présidence de Trump a été fatale à d’autres : en effet, Trump a décidé la reprise des exécutions fédérales et, en 2020, cinq personnes ont subi la peine capitale après un moratoire de dix-sept ans. Néanmoins, Trump peut mettre à son crédit le passage en décembre 2018 du First Step Act, qui a permis la libération anticipée de milliers de prisonniers fédéraux et a envoyé un signal fort en faveur de la libération des personnes purgeant les peines les plus longues en encourageant les États les plus conservateurs à prendre des mesures similaires.

Une manifestation à Anchorage, en Alaska, le 7 septembre 2020. © The Alaska Landmine/Flickr Une manifestation à Anchorage, en Alaska, le 7 septembre 2020. © The Alaska Landmine/Flickr

Le passage du First Step Act explique la popularité de Trump auprès de certains prisonniers (en particulier ceux condamnés à de longues peines), mais aussi auprès du secteur privé qui avait fait campagne en sa faveur. En effet, le First Step Act, tout en réduisant le nombre de personnes incarcérées, développe le recours à la surveillance électronique et au contrôle judiciaire, des activités très largement sous-traitées au privé.

En 2016, Trump était le candidat du secteur des prisons privées : les contributions à sa campagne des deux plus importants acteurs de ce secteur, GEO Group et CoreCivic, se sont élevées chacune à 250 000 dollars. Outre le passage du First Step Act, le mandat de Trump a été marqué par une forte croissance du marché de l’enfermement des personnes sans titre de séjour valable. Le secteur des prisons privées a bien profité du mandat de Trump et il s’engage nettement en faveur du camp républicain. Celui-ci a ainsi reçu cette année plus d’un demi-million de dollars de George Zoley, le PDG fondateur de GEO Group.

Biden et le choix de Kamala Harris

Lors de la convention républicaine, Vernon Jones n’a pas seulement félicité Trump pour son action contre l’incarcération de masse. Il a aussi attaqué Biden pour son rôle en 1994, sous le président Bill Clinton, dans le vote du Violent Crime Control and Law Enforcement Act, en tant que président de la commission judiciaire du Sénat – un poste qu’il a occupé de 1987 à 1995.

Ce texte, qui a profondément durci la politique pénale étatsunienne, s’est traduit par le recrutement de plus de 100 000 policiers, mais surtout par une augmentation spectaculaire du nombre de prisonniers. Aujourd’hui, le vote de ce texte est plutôt embarrassant pour le candidat démocrate, qui préfère mettre l’accent sur l’un de ses volets, le Violence Against Women Act, pour se prévaloir d’un engagement de longue date contre les violences domestiques.

Le choix de Kamala Harris comme vice-présidente en cas de victoire des démocrates signale l’importance des questions de justice dans la campagne présidentielle. En effet, la nomination de l’ancienne procureure de San Francisco, puis de Californie, permet à Biden de jouer de sa réputation contrastée. Par son métier, elle est du côté de l’ordre et protège ainsi Biden de l’accusation de laxisme que Trump fait au camp démocrate dans son ensemble.

Mais Kamala Harris, en choisissant pour titre de l’ouvrage qu’elle a publié en 2009 Smart on Crime, a aussi contribué à populariser cette expression qui visait à dépasser la rhétorique du « tough on crime » (fermeté en matière de sécurité) et les impasses auxquelles elle avait mené.

Le programme de Biden part d’un double constat partagé bien au-delà des rangs démocrates : trop de personnes sont incarcérées et le système judiciaire doit être réformé afin d’être plus équitable, notamment en matière raciale. Si elles venaient à être prises, certaines mesures proposées par Biden auraient un impact réel sur la vie de nombreuses personnes.

En effet, le candidat démocrate s’engage à mettre fin à l’incarcération des usagers de produits stupéfiants, à supprimer les « peines planchers » et les cautions pour les libérations provisoires, ou encore à garantir un logement à toutes les personnes qui sortent de prison. Et l’élection de Biden serait une mauvaise nouvelle pour le secteur privé : le candidat démocrate souhaite mettre fin aux prisons privées.

The Biden Plan for Strengthening America's Commitment to Justice © Joe Biden

« Tough on crime », le retour ?

Depuis le milieu des années 2010 et la naissance de Black Lives Matter (BLM), et plus encore depuis le meurtre de George Floyd, on note une montée en puissance des mouvements en faveur de l’abolition de la police. Cela se manifeste notamment par l’attention que suscite la revendication de « définancement [defund] de la police » et par les décisions politiques prises en ce sens par certaines villes.

Plus généralement, la politique anti-immigrés du président Trump a contribué à radicaliser les mobilisations contre l’ICE (l’Immigration and Customs Enforcement), la police fédérale chargée de l’immigration, et à populariser le slogan « Abolish ICE » jusque dans les rangs démocrates.

Pour être élu, Biden doit prendre en compte le soutien à BLM d’une grande partie de son électorat et la radicalité de certaines de ses franges, mais il faut aussi qu’il ménage la part de son électorat qui est foncièrement modérée sur ces questions. Trump a bien conscience de la difficulté du positionnement de Biden et il a beau jeu de l’accuser de vouloir « abolir la police » – alors que l’augmentation du nombre de policiers figure dans le programme du candidat démocrate, comme dans celui de Trump du reste.

En accusant Biden d’être « weak on crime » (« faible sur les questions de sécurité »), Trump a remis au goût du jour une rhétorique, celle du « tough on crime », qu’on a pu penser appartenir au passé. Il prend le prétexte des manifestations BLM pour dénoncer le « chaos » qui régnerait dans les grandes villes démocrates et il incarne, auprès de son propre électorat, le « parti de l’ordre » (« Law and Order »), par l’envoi de troupes fédérales dans certaines de ces villes, comme Portland.

Quel que soit le résultat de l’élection présidentielle, l’avenir du système judiciaire aux États-Unis ne se jouera pas qu’à Washington. Il existe près de 18 000 forces de police dans le pays et c’est localement que sont menées des campagnes pour leur « définancement » et même leur démantèlement, comme, par exemple, dans les universités de Californie.

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