A Bruxelles, le cas Oettinger fragilise la commission Juncker

Par

Après les polémiques Barroso et Kroes, c'est au tour du commissaire Oettinger de défrayer la chronique à Bruxelles. L'Allemand a reconnu avoir utilisé le jet privé d'un lobbyiste proche du Kremlin pour l'un de ses déplacements, ce qui pourrait signifier qu'il a violé les règles du code de conduite de l'institution. Des eurodéputés appellent à sa démission.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

De notre envoyé spécial à Bruxelles.– Les vieilles gloires de la commission Barroso continuent de piétiner l’image de l’Europe. Il y avait eu, en septembre, l’affaire Neelie Kroes, citée dans les Bahamas Leaks, qui avait cumulé son poste de commissaire à la concurrence avec celui d’administratrice d’une entreprise offshore. Ou encore, en juin, le cas de José Manuel Barroso lui-même, parti chez Goldman Sachs pour conseiller la banque d’affaires américaine sur l’après-Brexit.

Cette fois, c’est au tour de l’Allemand Günther Oettinger de défrayer la chronique, sur un autre registre. L’ancien commissaire à l’énergie de Barroso (2010-2014) est aujourd’hui commissaire à l’économie numérique au sein de l’équipe de Jean-Claude Juncker. Il a reconnu, dans une réponse datée du 3 novembre, avoir voyagé à bord d’un jet privé, propriété d’un lobbyiste allemand proche du Kremlin, Klaus Mangold.

Oettinger s’est rendu de Bruxelles à Budapest le 18 mai 2016, officiellement à l’invitation du premier ministre hongrois Viktor Orban pour participer à une conférence sur « la voiture du futur ». Il a voyagé en compagnie de Mangold lors de ce déplacement, et utilisé l’avion de celui que le Frankfurter Allgemeine Zeitung décrit comme « le monsieur Russie de l’économie allemande ». Mangold est notamment un fervent partisan de l’arrêt des sanctions de l’UE à l’encontre de la Russie.

Günther Oettinger lors d'une visite à Bucarest le 11 mars 2016 © CE. Günther Oettinger lors d'une visite à Bucarest le 11 mars 2016 © CE.

Un site hongrois avait révélé en juin ce déplacement. Dans la foulée, deux eurodéputés écologistes, Rebecca Harms et Benedek Javor, avaient formulé ce qu’on appelle une « question écrite » à la commission, pour obtenir des précisions. Dans sa réponse, la commission confirme les faits et justifie l’utilisation de ce jet privé « en raison de l’absence de lignes commerciales qui auraient permis d’arriver à temps pour la réunion avec le premier ministre Orban ».

D’après le député Javor, joint par le site d’info spécialisé EU Observer, cet argument ne tient pas : il y avait selon lui quatre vols commerciaux au départ de Bruxelles pour Budapest, ce 18 mai dans l’après-midi. La commission s’est refusée jusqu’à présent à en dire davantage. S’il s’avère que l’exécutif européen n’a pas remboursé le déplacement, il s’agirait là d’une violation du code de conduite des commissaires. Ce derniers « n’acceptent pas de cadeau d’une valeur supérieure à 150 euros » lors de leurs déplacements diplomatiques, précise ce texte (article 1.11).


L’affaire du jet intervient quelques jours seulement après une autre polémique qui a déjà affaibli Oettinger. Des extraits vidéo, pris à l'aide d'un téléphone portable, d’un discours qu’il a tenu lors du dîner de gala d’une fédération patronale à Hambourg, le 26 octobre, ont choqué, d'abord en Allemagne, ensuite partout en Europe. Le commissaire évoque les « yeux bridés » pour parler des Chinois, ironise sur le fait que le mariage homosexuel va devenir « bientôt obligatoire » en Allemagne, et parle de la Wallonie comme d’une « micro-région gérée par des communistes [en fait des socialistes – ndlr] qui bloquent toute l’Europe ». Il avait fallu attendre plusieurs longues journées, et l’intervention en interne de Juncker, pour qu’Oettinger finisse par s’excuser pour ses propos racistes et homophobes.

Dans un entretien à Mediapart le 8 novembre, Martin Schulz avait passé l’éponge : « Cela ne devait pas être sa meilleure journée », s’était contenté de réagir le président du Parlement au sujet de son compatriote (pourtant un opposant politique). Mais l’affaire du jet, révélée au grand public mardi, risque de fragiliser davantage Oettinger au sein de la commission. Certains députés ont reposé mardi la question de sa démission.

« S’il avait la moindre décence, Monsieur Oettinger aurait déjà présenté sa démission au président Juncker, mais à défaut, c'est à ce dernier de préserver l'honneur de la commission en exigeant son départ », juge l’eurodéputé écolo Pascal Durand. Pour le socialiste Emmanuel Maurel, qui parle d’un « coup insupportable à ceux qui se battent pour une Europe plus démocratique », « si monsieur Oettinger n’a pas assez d’honneur pour démissionner, je ne doute pas que mes collègues parlementaires auront à cœur de rejeter la promotion de cet individu ».

C’est en effet toute l’ironie grinçante de la situation : le même Oettinger, éclaboussé coup sur coup par ces deux scandales, s’apprête à profiter d’une « promotion » au sein de la commission Juncker… Il doit récupérer au 1er janvier les compétences qui touchent au budget de l'UE, jusqu’à présent détenues par la vice-présidente bulgare Kristalina Georgieva. Cette dernière, un temps citée pour prendre la tête des Nations unies, a décidé de quitter la commission au 31 décembre pour aller travailler à la Banque mondiale, à Washington. Mais les eurodéputés pourraient tout de même bousculer les plans de Juncker et son équipe : ce sont eux qui, in fine, investissent les commissaires et contrôlent leurs attributions. S’il ne démissionne pas d’ici là, Oettinger risque donc de passer un mauvais quart d’heure lors de son examen au Parlement.

D'autant qu'Oettinger n’est pas à l’abri d’autres polémiques qui pourraient surgir dans les semaines à venir. Dans une enquête publiée l’été dernier, le site d’info Politico avait décrit les « mini-Davos » qu’organise, chaque année, le commissaire européen dans la station autrichienne très chic de Lech. Il s’entoure pendant quelques jours, tous logés dans un même hôtel, d’une série de grands patrons du monde numérique, triés sur le volet. Certains dirigent des entreprises qui ne sont pas inscrites au registre de transparence des lobbyistes à Bruxelles, ce qui là encore pourrait poser problème et s'avérer contraire au code de conduite de la commission Juncker.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale