Europe Analyse

Europe: l’affaire Kroes rappelle à Juncker ses propres failles

Après le scandale Barroso, l’affaire Neelie Kroes, citée dans les Bahamas Leaks, complique les efforts de la commission européenne, soucieuse d’apparaître au premier rang de la lutte contre les paradis fiscaux.

Ludovic Lamant

23 septembre 2016 à 09h21

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De notre envoyé spécial à Bruxelles. - À son entrée en fonctions en octobre 2014, Jean-Claude Juncker avait promis une commission plus « politique », pour tourner la page déprimante de l’ère Barroso. Il s’était entouré de pas moins de cinq anciens premiers ministres parmi son équipe de commissaires : d’anciens élus expérimentés et connus dans leurs États respectifs, censés rompre avec l’image de technocratie hors sol associée à l’exécutif européen. À la tête de ce qu’il percevait comme une « équipe de choc », le Luxembourgeois voulait susciter davantage de débats animés entre les murs de l’institution, à l’écoute de la société. Il promettait même de venir souvent en salle de presse défendre ses projets, et réagir à l’actualité, à chaud. Bref, il y aurait de l’action.
Deux ans plus tard, que reste-t-il de ces ambitions ? La manière dont la commission Juncker vient de gérer, coup sur coup, le cas Barroso, puis le « Kroes-gate », laisse pantois. Ces deux affaires indignent nombre de citoyens partout en Europe, à un moment où le projet européen est attaqué de toutes parts. Si elles ne sont pas identiques (le Portugais a respecté les règles du « code de conduite » de la commission avant de rejoindre Goldman Sachs, quand la Néerlandaise Neelie Kroes a reconnu les avoir ignorées durant son mandat), elles posent toutes deux la question de la capture du processus de décision bruxellois par les intérêts privés du « big business ». C’est ce même soupçon de collusion de l’intérêt public général et des intérêts des multinationales, qui nourrit l’opposition, toujours plus vive sur le continent, contre les traités de libre-échange avec les États-Unis (TTIP, ou Tafta) et avec le Canada (CETA), priorités de l’exécutif actuel.
Mais Juncker, président d’une commission chaque jour plus fragilisée par ce qu’il nomme lui-même les « polycrises » (réfugiés, euro, Brexit, etc.), n’a, jusqu’à présent, pas jugé nécessaire de marquer son désaccord haut et fort avec ces pratiques scandaleuses. A-t-il pris la mesure de la gravité des deux dossiers, et de leur impact auprès des citoyens ? Ce n’est pas certain. À peine a-t-il expliqué, dans un entretien au Soir fin juillet – soit un mois après l’émoi suscité par l’affaire Barroso –, qu’il « n’aurai[t] pas fait » ce que son prédécesseur a accepté. La réaction est un peu courte. Même François Hollande n’a pas hésité à juger « moralement inacceptable » le départ de Barroso chez l’un des géants de Wall Street, lors de son entretien du 14-Juillet.
Au point presse de la commission, jeudi 22 septembre à Bruxelles, Juncker ne s’est pas présenté devant les journalistes, pour réagir à l’affaire Kroes. Son porte-parole a fait le boulot, comme d’habitude. Business as usual. La crédibilité du projet européen s’effrite chaque jour un peu plus, mais l’on ne change rien. Margaritis Schinas a expliqué que son patron venait d’écrire à Neelie Kroes pour lui demander… des « clarifications ». « Une fois tous les faits sur la table, la commission va décider des actions à entreprendre », a poursuivi le porte-parole, laissant entendre que des sanctions pourraient être prises à l’encontre de la Néerlandaise (on parle de la suspension du versement de sa retraite de commissaire, déjà évoquée dans le cas de Barroso). C’est à peu près tout ce qu’il a dit, malgré des dizaines de relances de journalistes.

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