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Plongée dans les lectures des djihadistes

17 janvier 2015 | Par Pierre Puchot

Mediapart s’est procuré la totalité du corpus des textes saisis en 2010 aux domiciles de Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly. Une documentation idéologique pour justifier les attentats qui apparaît souvent contradictoire, à très forte tonalité politique. Nous avons sollicité l’analyse du chercheur Romain Caillet.

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Mediapart s’est procuré la totalité du corpus des textes saisis en 2010 aux domiciles de Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly, deux des trois auteurs des attentats de Paris la semaine passée, à l'époque soupçonnés par la justice d'un projet d'évasion de prison d'un terroriste. Des textes en français pour la plupart, souvent violents, obsédés par la guerre et la nécessité de « combattre les ennemis de l’islam », mais non dénués de logique propre. Leur analyse montre à quel point le djihadisme est davantage un courant politique que religieux. Pour le comprendre, cette documentation idéologique réunie pour justifier les attentats doit être replacée dans son contexte historique, géopolitique, tant ces textes peuvent apparaître contradictoires les uns par rapport aux autres dans leur stratégie comme dans leurs perspectives.

C’est ce que nous tentons de faire ici, en convoquant également le témoignage direct et rare d’un militant djihadiste soutenant les attentats de Paris (parfaitement francophone, il ne réside pas en France mais dans un pays du Maghreb), confronté à l’analyse du chercheur Romain Caillet, spécialiste de la mouvance djihadiste.

La grande majorité des textes saisis est avant tout théorique et non opérationnelle. L’un d’eux revisite par ailleurs les écrits des premiers savants musulmans (Les Savants du sultan, paroles de nos prédécesseurs – ou « salafs »), mais l’essentiel fait plus appel à des théoriciens djihadistes contemporains qu’à des ouvrages de théologie jurisprudentiels des premiers siècles de l’Islam.

Dans ces textes, l’une des notions clés concerne le mot « djihad », et les différentes compréhensions que l'on peut en avoir. Le mot revient notamment dans l’ouvrage Déviance et incohérence chez les prêcheurs de la décadence, censé réfuter les thèses de l’islamologue suisse Tariq Ramadan, retrouvé au domicile de Chérif Kouachi et d’Amedy Coulibaly (nous reviendrons sur l’importance de ce livre). Page 122, le djihad est défini comme la peine, l’effort, le dépassement de soi, conformément à la racine du mot qui, dans la langue arabe, évoque ces notions. Comment passe-t-on de cette lutte intérieure pour être en accord avec Dieu au combat armé contre les mécréants, pierre angulaire de la mouvance djihadiste ? Outre leur étymologie et le sens religieux, les mots sont également porteurs d’une signification « chariaïque », née de l’interprétation que font les jurisconsultes de la littérature prophétique. Dans la plupart des textes où il apparaît, le mot djihad y est ainsi défini comme dans un sens de combat contre le mécréant (le « kafir », « kouffar » au pluriel).

Rien d'étonnant pour le chercheur Romain Caillet, qui explique que « 80 % des ouvrages jurisprudentiels ont interprété le sens de djihad comme un combat contre les mécréants ». Selon lui, « c’est assez logique, car les jurisconsultes classiques ont écrit leurs ouvrages il y a plusieurs siècles et ne sont pas là pour codifier une relation spirituelle, ce qui a rapport à la mystique et à la relation personnelle que l’on entretient avec Dieu, ce que l’on désigne quand on parle de djihad intérieur, le fait de se lever tôt pour faire la prière, de lutter contre soi-même pour pratiquer sa religion avec assiduité. Les jurisconsultes, eux, s’intéressent au droit. Leur rôle est de rédiger des lois et de codifier les règles de la société en temps de guerre. D’où leur interprétation du djihad. »

Le corpus des textes contemporains saisis en 2010 chez les frères Kouachi et Amedy Coulibaly utilise ces références des jurisconsultes classiques pour raviver cette notion de djihad comprise comme une guerre contre les mécréants, et par extension contre l’Occident, les chiites, les chrétiens, les juifs, etc.

Pour comprendre le processus de formation des frères Kouachi, il faut revenir sur la présence à leurs domiciles respectifs du texte précédemment cité et enregistré sous la référence « Refutation à Tareq Ramadan.doc. » Pourquoi Tariq Ramadan ? En France, cet islamologue a d’abord séduit une partie du public musulman pratiquant par son érudition et son éloquence, qui tranchaient avec celle, plus fruste, d’imams formés à l’étranger ou moins éduqués. D’autres voyaient en lui le petit-fils d’Hassan el-Banna, le fondateur des Frères musulmans, courant aujourd’hui scindé en différentes organisations aux stratégies parfois antagonistes, mais historiquement central dans la réflexion contemporaine sur l’islam politique. Contesté pour ses positions sur le conflit au Proche-Orient, Tariq Ramadan n’en est pas moins le prêcheur d’un islam libéral, ou réformiste, qui considère que les textes fondateurs de l’islam doivent être relus pour en extraire une théologie adaptée au contexte européen. L’islam s’est toujours pensé dans le cadre d’une société musulmane, nous dit-il, il faut le repenser dans le cadre d’une société occidentale et réformer radicalement la jurisprudence musulmane et les avis juridiques délivrés au Moyen Âge. 

Cet islam qui se pense comme minoritaire au sein d’une société est bien entendu contraire à tous les objectifs politiques des djihadistes, qui veulent imposer une société islamique et le combattent donc sur le plan de la doctrine. D’où la présence dans le corpus de cette réfutation à Tariq Ramadan. À son propos, le djihadiste que nous interrogeons nous délivre d’ailleurs un argument des plus classiques : selon lui, Ramadan s’est tellement éloigné du texte coranique qu’il « n’est pas difficile de le discréditer ». En France, les militants djihadistes se sont d’abord construits du point de vue idéologique contre l’islam prôné par Tariq Ramadan.

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La responsabilité du journalisme, notamment sur les questions de sécurité, intérieure ou extérieure, est de donner à comprendre pour mieux agir. Ce travail d’intelligibilité du réel inclut la connaissance de la menace ou de l’adversaire. Tel est l’objectif de cette enquête sur les référents intellectuels des djihadistes et de leur logique interne, aussi délirante puisse-t-elle nous paraître. Pour mieux saisir l’efficacité de cette propagande et la réalité violente qu’elle produit, nous avons décidé de la confronter à la réaction d’un djihadiste non repenti dont nous avions déjà recueilli le témoignage l’automne dernier, en Tunisie (lire ici).