Alors que les négociations se poursuivaient dimanche soir à Bruxelles, Pablo Iglesias n'a pas attendu de lire le détail de l'accord conclu avec Athènes pour s'en prendre aux dirigeants de la zone euro : « Tout notre soutien au peuple grec et à son gouvernement, face aux mafieux », a-t-il lâché sur Twitter, reprenant le hashtag qui a fait boule de neige, #ThisIsACoup (c'est un coup d'État).

Depuis, le patron de Podemos, l'une des formations alliées à Syriza en Espagne, a arrondi les angles, nuançant son analyse, après le vote intervenu dans la nuit en Grèce : « Moi, comme Alexis (Tsipras), nous n'aimons pas l'accord, mais c'était une situation limite : soit il y avait accord, soit c'était la sortie de l'euro », a expliqué jeudi matin Iglesias, estimant que « d'une certaine manière, le gouvernement a gagné en stabilité ». Et d'ajouter : « Il a obtenu que le sujet de la restructuration de la dette soit envisagé. »

Interrogé par El País, Iglesias expliquait aussi mardi : « Une chose est sûre, les faucons de Merkel et de la Troïka n'ont pas obtenu tout ce qu'ils voulaient. Quels étaient leurs objectifs ? Faire tomber le gouvernement grec, pour que Schaüble [le ministre des finances allemand, ndlr] puisse obtenir la tête de Tsipras en trophée. Ce n'est pas ce qui s'est produit. Le gouvernement de Merkel, à partir du moment où il exerce son pouvoir sur l'Europe, a prouvé qu'il était capable de mettre en danger le projet européen. »

Le numéro deux de la formation – lui aussi politologue –, Iñigo Errejon, a critiqué de son côté cette « soi-disant social-démocratie européenne (qui) s'est comportée comme lorsqu'elle a voté les crédits pour la guerre en 1914 ». Pour Juan Carlos Monedero, un autre cofondateur de Podemos, écarté de la direction au printemps, l'accord est « un acte de terrorisme ».

Depuis l'élection le 25 janvier de Syriza en Grèce, l'Espagne suit de très près les premiers pas d'Alexis Tsipras au pouvoir. Des élections générales seront organisées d'ici la fin de l'année (sans doute en novembre ou décembre), et Pablo Iglesias rêve de reproduire le même coup qu'« Alexis » : s'emparer du pouvoir, et bâtir un axe Madrid-Athènes pour infléchir l'orientation actuelle de l'Europe.

En janvier, Mariano Rajoy, le chef du gouvernement conservateur, s'était rendu – à la surprise quasi générale – à Athènes, en soutien à son homologue d'alors, Antonis Samaras, le 14 janvier. Quelques jours plus tard, c'était au tour de Pablo Iglesias d'aller soutenir, le temps d'un meeting en Grèce, Alexis Tsipras. Le 25 janvier au soir, Ada Colau, entretemps devenue maire « indignée » de Barcelone, était à Athènes, pour célébrer la victoire de Syriza.

Le Grec Antonis Samaras et l'Espagnol Rajoy, le 14 janvier à Athènes. © Alkis Konstantinidis. Reuters. Le Grec Antonis Samaras et l'Espagnol Rajoy, le 14 janvier à Athènes. © Alkis Konstantinidis. Reuters.

Depuis, le débat grec n'a cessé de passionner les médias espagnols. Avec la victoire du « non » au référendum grec du 5 juillet, Pablo Iglesias s'était enthousiasmé, assurant que « la démocratie a(vait) gagné ». Quelques jours plus tôt, il avait organisé un débat au long cours sur le sens du référendum grec, dans son émission télé, Fort Apache. Iglesias s'y inquiétait explicitement de voir la Grèce sanctionnée à Bruxelles, pour dissuader les citoyens « d'autres pays » d'élire un gouvernement similaire à celui de Syriza… (vidéo ci-dessous).

Pablo Iglesias - Fort Apache - Referéndum en Grecia © revolucion ciudadana

Dans un entretien fleuve à la New Left Review au printemps, Iglesias disait avoir quasiment calqué sa stratégie – en tout cas à l'échelle européenne – sur celle de Tsipras. L'Espagnol se félicitait de voir la Grèce devenir un « énorme facteur d'instabilité au sein de la zone euro ». Et si la Grèce, petit pays qui pèse à peine plus de 2 % du PIB de l'eurozone, y était parvenue, le cofondateur de Podemos concluait : « Notre capacité à créer des contradictions de la sorte sera encore plus grande. » Syriza, Podemos, un même élan ?

À court terme, l'accord conclu lundi avec Athènes, et l'énième crise politique qui s'ouvre en Grèce, ne vont donc pas faciliter la dynamique de Podemos d'ici aux élections. Rajoy le sait, lui qui se plaît à décrire Podemos comme « le parti de Tsipras en Espagne ». Au fil des mois, le chef de l'exécutif espagnol fut l'un des « durs », autour de la table des négociations à Bruxelles. Rajoy a annoncé mercredi la tenue d'un vote au parlement espagnol, lors de la première quinzaine d'août, sur l'accord avec la Grèce qu'il juge « raisonnable ».

Pedro Sanchez, qui sera le candidat du PSOE pour les élections générales, a déjà annoncé que les députés socialistes voteraient en faveur de l'accord : « Il faut être solidaires de la Grèce, et l'aider à rester dans la zone euro », a-t-il expliqué. Sanchez a également rappelé que c'était sous un gouvernement socialiste, celui de Zapatero, que les deux précédents programmes d'aide à Athènes, en 2010 puis en 2011, furent adoptés. Lors d'un débat aux Cortes mercredi, Sanchez en a profité pour critiquer « la semaine noire européenne » de Rajoy, alors que Madrid espérait obtenir la présidence de l'Eurogroupe pour son ministre Luis de Guindos (mais c'est le Néerlandais Jeroen Djisselbloem qui a été confirmé pour un nouveau mandat).

Podemos, lancé en janvier 2014 pour les européennes de mai 2014, ne compte pas encore de députés à Madrid. Ils n'auront donc pas à voter pour ou contre l'accord. Mais les écolo-communistes d'IU, alliés traditionnels du Front de gauche et de Syriza, y sont, eux, représentés, et ont participé au débat sur la Grèce mercredi. « C'est un traité de Versailles que l'on est en train de signer contre la Grèce », a déclaré Alberto Garzon, candidat aux générales pour IU (et déjà interviewé ici sur Mediapart).

Pour Garzon, cet accord « construit une autoroute pour l'extrême droite française, et (…) le néo-fascisme d'Aube dorée », citant Jean-Luc Mélenchon pour mieux s'en prendre à « l'empire allemand » (voir la vidéo ci-dessous). Quelques minutes avant son intervention, Garzon, économiste de formation, avait offert à Rajoy un exemplaire dédicacé d'un classique de Keynes, Les Conséquences économiques de la paix. IU n'a pas encore fait connaître sa position pour le vote sur l'accord en août.

'Los burócratas de la UE no buscan el bien del pueblo griego, buscan castigar a un pueblo rebelde`' © IzquierdaUnida

 

Afin de faire face à l'onde de choc grecque, Podemos s'adapte aussi sur le fond. Mardi, son secrétaire à l'économie a commencé par rappeler ce que Podemos répète depuis des mois : « L'Espagne n'est pas la Grèce. » « La Grèce et l'Espagne sont des économies différentes, dans des situations différentes », a insisté Nacho Álvarez, pour qui les « marges de manœuvre » budgétaires sont plus importantes en Espagne. La dette de la Grèce représente 177 % de son PIB, quand celle de l'Espagne frôle les 100 %. Madrid devrait afficher une croissance de plus de 3 % en 2014, quand la Grèce risque de retomber en récession.

« Nous ne pensons pas que le processus de restructuration de la dette que défend Syriza soit ce dont l'Espagne a besoin en ce moment », a poursuivi Álvarez. La restructuration du fardeau de la dette – annulation partielle ou rééchelonnement – fut l'un des marqueurs du programme économique de Podemos, au moment de son lancement, en 2014. Depuis le printemps, Podemos préfère se concentrer sur une autre dette, non pas publique, mais privée.

Le parti veut en particulier s'attaquer à celle des ménages qui se sont lourdement endettés pour acheter un logement au moment de formation de la bulle immobilière en Espagne, et qui se trouvent aujourd'hui étranglés. C'est l'une des thématiques de campagne (la lutte contre les expulsions immobilières et l'aide au désendettement des ménages) qui avait fait, aussi, le succès des candidatures « indignées » aux municipales de mai 2015 en Espagne.